Le secret bien gardé des plages musicales à Belle-Île

Affiche du festivalUn festival de musique de chambre à Belle-Île-en-Mer, quelle belle idée ! Le fort Sarah Bernhardt à la pointe des Poulains, le Jardin La Boulaye, la citadelle conçue par Vauban à Le Palais, la plage de Kerel offrent des cadres insolites, et parfois à risques, pour interpréter des œuvres de Wladyslaw Krogulski (1815-1842), de Frédéric Chopin (1810-1849), de Dimitri Chostakovitch (1906-1975), mais aussi de Philippe Hersant (1948-), de Gilbert Nouno (1970-), de Benoît Menut (1977-). L’idée est d’autant plus réjouissante que le festival, dont la douzième édition se déroulait du 15 au 27 juillet, accueille également une académie. Des concerts in situ, un programme composé d’œuvres du répertoire et de pièces contemporaines, une importance accordée à la création, à l’interprétation et à la transmission constituent ainsi les trois principaux éléments à partir desquels s’opère une rare et stimulante alchimie. La « Plage musicale en Bangor », du nom du village situé au centre de Belle-Île et qui accueille l’académie, transforme en profondeur le rapport que les maîtres et les élèves, les compositeurs et les interprètes, le public entretiennent avec la musique.

Depuis vingt-cinq ans, le violoncelliste et professeur Christophe Beau bâtit des festivals qui comprennent une académie, convaincu de l’apport mutuel de l’interprétation à la pédagogie. Du côté des maîtres, le bénéfice tient de l’évidence. Du côté des élèves aussi : de même que l’écriture est inconcevable sans la lecture, la création plastique sans l’observation et le regard, l’écoute améliore l’interprétation, et inversement. Le festival offre donc l’opportunité aux stagiaires d’assister à un nombre impressionnant de concerts, expérience peu envisageable en dehors des vacances ou des congés, voire de la retraite. Si la majorité des élèves sont des adolescents provenant de toute la France, l’académie réunit pendant une dizaine de jours, outre une quinzaine de professeurs, quatre-vingts apprentis musiciens de tous âges, français comme étrangers, qui jouent et chantent ensemble. Aux échanges intergénérationnels et interculturels ainsi suscités s’ajoutent des rencontres avec des professionnels invités, qu’ils soient compositeurs, interprètes ou producteurs, par exemple lors de tables rondes ou de classes de maître.

Classe de maître de Jean-Marc Luisada (Belle-Île-en-Mer, 2017)
Classe de maître de Jean-Marc Luisada (Bangor, 2017)

À mi-chemin entre le cours particulier et le concert, la classe de maître, pendant laquelle un interprète de renom commente publiquement le jeu d’un musicien moins expérimenté, constitue un moment délicat et risqué, peu adapté à de jeunes instrumentistes. Tout d’abord, quel que soit le domaine concerné, faire part d’observations à une personne en présence d’autres relève d’un art dont la légitimité demeure mal assurée. Ensuite, le résultat de la classe repose presque entièrement sur le maître, sur ses possibles compétences pédagogiques, sur sa capacité à nuancer sa position d’autorité afin d’inciter l’élève à faire la part des choses et à suivre sa voie en toute liberté. À cet égard, le fait qu’un stagiaire soumette un même morceau à différents maîtres fut extrêmement instructif, pour lui et pour le public. L’auditoire, composé de personnes familières ou non de la musique, put comparer les approches, les points de vue, les interprétations, et développer son écoute de façon considérable. Si seulement les salles de concert et autres lieux où se pratique la musique pouvaient inviter plus souvent tout un chacun à assister librement à de telles classes, l’exigence générale en matières musicales s’en verrait accrue, au profit de la qualité. À Belle-Île, les classes de maître destinées aux instrumentistes autres que les pianistes se font désormais attendre, avec une saine impatience, et une sensibilisation plus marquée du public lors même des concerts peut constituer une voie de développement.

Classe de maître d’Elizabeth Sombart (Belle-Île-en-Mer, 2017)
Classe de maître d’Elizabeth Sombart (Le Palais, 2017)

Du côté des concerts, le festival, sans y paraître, offrait un programme d’exception. Pour des raisons bien compréhensibles, peu nombreux sont les directeurs artistiques à s’aventurer en extérieur, surtout lorsqu’il s’agit de rivaliser avec les brisants. Pourtant, telle une couleur posée à côté d’une autre, le contexte d’interprétation renouvelle la réception d’une musique. « L’an dernier, confiait une fidèle, le duo de pianos, placés face à face, à la pointe des Poulains, était magique. » On la croit volontiers après avoir écouté le cycle complet du Voyage d’hiver de Franz Schubert (1797-1828), magistralement interprété par Alexandre Gasparov au piano et Lucio Prete du chœur de l’Opéra de Paris, dans l’intime église de Locmaria, par temps de pluie. Jouer des œuvres in situ permet en outre de convier un public qui franchit rarement la porte d’une salle de concert, que ce soit pour entendre de la musique symphonique, plus appréciée, ou de la musique de chambre. Vacances aidant, la moyenne d’âge de l’auditoire était-elle aussi plus basse ? Dans le doute, d’aucuns affirmeraient qu’académies et conservatoires de musique classique, déjà souvent dans l’incapacité de répondre à la trop faible demande, ne seront jamais assez nombreux pour susciter des appétences, voire des vocations ; sans évoquer la place d’un tel apprentissage dans le cursus scolaire.

Françoise Kubler, Christophe Beau, Armand Angster, Huggo Le Hénan (Belle-Île-en-Mer, 2017)
Françoise Kubler, Christophe Beau, Armand Angster, Huggo Le Hénan (Locmaria, 2017)

Au programme donc, des pièces connues du grand public, telles que des préludes et fugues du Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach (1685-1750), interprétés avec naturel par Maria Perrotta, et d’autres à découvrir, notamment plusieurs créations. En puisant dans des répertoires très divers et en commandant des œuvres à des compositeurs actuels, Christophe Beau offre une formidable ouverture non seulement au public, mais aussi aux instrumentistes de très haut niveau qu’il associe au gré des morceaux. À bien écouter d’ailleurs, un Liszt ou un Beethoven, avant-gardes d’hier, se révèlent parfois plus « contemporains » qu’un compositeur d’aujourd’hui. Parmi les temps forts du festival, la « Journée du piano », soit onze heures de musique proposées par sept pianistes, permettait de comparer les styles, le romantisme assuré d’Elizabeth Sombart interprétant la sonate n° 3 en si mineur de Chopin avec la couleur précise et très personnelle de Jean-Marc Luisada enchaînant, brillamment et avec courage, la sonate n° 12 en la bémol majeur et la sonate n° 28 en la majeur de Beethoven. La veille, un hommage à Bach avait empli la nef de l’église de Le Palais, au cours duquel le public eut le plaisir de voir deux des plus anciens stagiaires jouer avec leurs professeurs.

Création, interprétation, transmission résonne ainsi comme le leitmotiv du festival, en témoigne de manière exemplaire la « Petite Cantate » pour flûte, quatuor à cordes, orgue, baryton-basse et ensemble vocal de Benoît Menut. Créée sous la baguette de son compositeur, celle-ci fut interprétée avec succès, outre par des musiciens professionnels, par l’ensemble vocal de l’académie, après seulement quatre jours de répétitions. Un défi qui, au regard de la partition, en dit long sur le niveau des élèves comme des enseignants. En témoigne également l’admirable initiative de la pianiste Layla Ramezan. Originaire de Shiraz, en Iran, celle-ci a organisé en janvier 2017 un concours de piano afin de repérer et de faire émerger des talents. À l’issue de l’audition des cent dix candidats, le jury désigna deux lauréats qui reçurent comme prix, sur l’idée de la pianiste Carine Zarifian, un stage à l’académie de Belle-Île. Si Ashkan Layegh et Mohammed Jaouad qui voyageait pour la première fois hors de son pays purent ainsi découvrir une culture musicale différente de la leur, Christophe Beau demanda en retour à Layla Ramezan de partager un autre de ses projets : le recueil de pièces iraniennes contemporaines de musique classique pour piano. Afin de sauver de l’oubli une partie du patrimoine musical iranien, Layla Ramezan, depuis quelques années, part à la rencontre des compositeurs, à la recherche de leurs créations passées, qu’elle interprète ensuite afin d’inciter d’autres pianistes à les inscrire à leur répertoire. Dans le cadre du festival, elle offrit à écouter des œuvres de Morteza Hannane (1922-1989), de Mohammad-Reza Darvishi (1955-), d’Alireza Mashayekhi (1940-) et d’Emanuel Melik-Aslanian (1915-2003), suscitant l’espoir que cet échange franco-iranien puisse avoir les moyens d’être étendu et approfondi.

« Plage musicale en Bangor » allie, chose rare, l’excellence à la proximité et à l’accessibilité. À moins de compter des musiciens parmi ses proches, il est habituellement impossible de voir d’aussi près le jeu d’un instrumentiste virtuose ou d’échanger aussi librement avec des professionnels pendant un entracte ou à l’issue d’un concert. Le festival donne également l’occasion d’appréhender différentes pratiques musicales. Aux cours particuliers, classes de maître, concerts, tables rondes, s’ajoutaient des interventions dans les écoles de Belle-Île-en-Mer ainsi qu’un concert à la maison de retraite. C’est dire la richesse de cette manifestation que les initiateurs, en partenariat avec les acteurs locaux, ont très bien su implanter dans le territoire. Reste à veiller à son renforcement et à son développement, peut-être en divulguant, mais à peine !, ce si beau secret, si bien gardé…

Le site du festival « Plage musical en Bangor » est consultable à l’adresse suivante : http://www.belleilemusique.com

Parmi les nombreuses prestations des musiciens permanents ou invités du festival, mentionnons le concert que la pianiste Maria Perrotta donnera le 18 février 2018 salle Cortot (78 rue Cardinet, 75017 Paris) et la sortie du premier volume des enregistrements de Layla Ramezan qui comprend un très intéressant livret d’introduction : Layla Ramezan plays 100 years of Iranian piano music : volume 1, composers from the 1950’s (Paraty, 2017).

Voyage chez « un petit peuple tout à fait à part »

Inauguration d’un nouveau bâtiment les 16 et 17 septembre, création d’une police de caractère, le Marie, expositions, spectacles, ateliers, nuit blanche le 7 octobre : le trentième anniversaire de l’École nationale supérieure des arts de la marionnette (ESNAM) est l’occasion d’évoquer cette institution culturelle et, plus largement, la marionnette et ses rapports avec les autres arts.

La marionnette portée, présentation de fin de stage dirigé par Neville Tranter (2015)
La marionnette portée, présentation de fin de stage dirigé par Neville Tranter (2015)
© Christophe Loiseau

Établi à Charleville-Mézières en 1981, l’Institut international de la marionnette abrite l’une des treize écoles nationales supérieures des arts du spectacle que compte la France : créée en 1987 par Jacques Félix, fondateur de l’Institut, et par Margareta Niculescu, marionnettiste et metteure en scène roumaine, l’ESNAM forme des acteurs-marionnettistes qui exercent par la suite aussi bien à l’opéra qu’au cirque ou dans le cinéma d’animation. L’Institut se compose également d’un Centre de recherche et de documentation, conçu comme un conservatoire et un laboratoire : archives, bibliothèque, résidences de recherche, portail numérique, maison d’édition, espace d’exposition permettent respectivement de favoriser les recherches théoriques et appliquées sur les arts de la marionnette, d’accompagner les expérimentations artistiques et de transmettre les résultats de ces travaux au grand public. Depuis les années 1970, Charleville-Mézières accueille, outre le Festival international des théâtres de marionnettes, l’Union internationale de la marionnette qui contribue au développement et à la diffusion de l’art de la marionnette.

Parce qu’il côtoie un lieu de gouvernance d’une discipline artistique et, surtout et avant tout, parce qu’il conjugue formation, recherche et création, l’Institut international de la marionnette est unique au monde. Ni muséifié, ni même enfermé dans un modèle ou une tradition, l’art de la marionnette s’y renouvelle non seulement par la recherche et par une pédagogie particulière, selon laquelle notamment le marionnettiste est à la fois designer, mécanicien, acteur, mais également par les rencontres. La petite Marie, ou petite Marion, effigie de la Vierge au Moyen Âge, et ses successeures y font la connaissance du wayang golek (théâtre de marionnettes à tiges) et du wayang kulit (théâtre d’ombres en cuir) indonésiens, des burattini napolitaines, du bunraku japonais, du nang sbek (théâtre d’ombres dansé) cambodgien…, soit autant d’invitations au voyage à travers les continents et à travers le temps.

Le marionnettiste Dadan Suhendar Sunandar Sunarya
Le marionnettiste Dadan Suhendar Sunandar Sunarya
© Sarah Anaïs Andrieu

En Europe, depuis des siècles, le théâtre de marionnettes divertit les publics des foires et notamment les enfants. Comme la lanterne magique, le théâtre d’ombres ou le cinématographe, il fait aussi partie de ces attractions auxquelles les avant-gardes s’intéressent, en particulier à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, participant de fait à sa reconnaissance en tant qu’art. Symbolistes, futuristes, constructivistes, dadaïstes, surréalistes y trouvent une source d’inspiration et de renouveau, comme en témoignent les œuvres d’Alfred Jarry – qui voit dans les pantins un « petit peuple tout à fait à part » [1] permettant de créer un théâtre abstrait –, les « synthèses théâtrales » de Filippo Tommaso Marinetti, les ballets mécaniques de Giacomo Balla ou plastiques de Fortunato Depero, les pièces de Walter Mehring, les réalisations de Pierre Bonnard, Paul Klee, Joan Miro, Pablo Picasso. Adossée au Théâtre de l’Étoile que dirigent Henri Gad et Philippe Soupault, l’association des Amis de la marionnette regroupe Pierre et Germaine Albert-Birot, Joseph Delteil, Jean Lurçat, Juan Gris, Marc Chagall…

Avec la marionnette, les arts plastiques, la littérature, le théâtre, la danse, le mime, le cinéma explorent les idées d’altérité et de manipulation, ou de dépendance, le passage de l’inanimé à l’animé, les frontières entre l’humain et l’inhumain, entre l’homme, faillible, perfectible, et la machine. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le plus récent de ces arts, le cinéma, se sert de pantins à la place d’acteurs certes pour réaliser des cascades ou des effets spéciaux, mais surtout pour aborder les sujets philosophiques évoqués. Après avoir utilisé des mannequins dans les « vues animées » qu’il présente sur la scène de son Théâtre Robert-Houdin, Georges Méliès produit Conte de la grand-mère et rêve de l’enfant (1908) qui traite de l’objet s’animant. Se succèdent ensuite La Chienne (1931) de Jean Renoir, King Kong (1933) de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack ou encore Godzilla (1954) d’Ishiro Honda, jusqu’aux films de Tim Burton mettant en scène acteurs marionnettisés ou créatures.

Présentation de fin de stage « Théâtre d’ombre : écritures scéniques dans le théâtre d’ombre contemporain », dirigé par Fabrizio Montecchi et Julien Gaillard (2015)
Présentation de fin de stage « Théâtre d’ombre : écritures scéniques dans le théâtre d’ombre contemporain », dirigé par Fabrizio Montecchi et Julien Gaillard (2015)
© Christophe Loiseau

La marionnette, qu’elle soit à tiges, à gaine ou à fils, de cuir, d’ombre, de tissu ou de papier, modifie, voire complexifie le rapport habituel au spectateur, en confrontant celui-ci non seulement à un acteur-marionnettiste qui peut être à la fois manipulateur, personnage et narrateur, mais également à un objet qui s’anime. Au-delà, elle suscite bien des questions et des réflexions de portée universelle. Si, en France, l’art de la marionnette a acquis une reconnaissance certaine auprès des institutions et du public, beaucoup reste à faire pour « remettre [Guignol] à sa place dans l’Art dramatique » [2], comme l’écrivait Pierre Albert-Birot en 1918. À quand, en effet, un spectacle de marionnettes en ouverture du Festival d’Avignon, dans la cour d’honneur du Palais des papes aux deux mille places, s’interroge, rêveur et décidé, le directeur de l’Institut international de la marionnette Éloi Recoing ? En attendant, celui-ci prépare activement le week-end des 16 et 17 septembre, où, à une heure et demie de Paris, se retrouveront plus de cent vingt troupes venues du monde pour participer au Festival international des théâtres de marionnettes. C’est une chance dont s’est doté/que s’est donné la France.

Le programme des festivités du trentième anniversaire de l’ENSAM est disponible sur le site de l’Institut international de la marionnette, à l’adresse suivante : http://www.marionnette.com/

[1] Alfred Jarry, « Conférence sur les pantins », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1972, t. I, p. 240.

[2] Lettre de Pierre Albert-Birot à Gaston Cony, reproduite dans Artistique-Revue, 18 (4), 20 septembre 1918, p. 16-17.