« L’Invention de Morel » ou l’image et ses réalités

Adolfo Bioy Casares, L'Invention de Morel (1940)En 1940, l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares (1914-1999), proche de Jorge Luis Borges, signe un roman qui le fait connaître : L’Invention de Morel. Au moyen de machines, un inventeur filme pendant une semaine les habitants d’une île à leur insu, puis projette ces images à un homme ayant entre-temps échoué. Celui-ci, pensant évoluer non dans un monde transposé mais dans la réalité, s’éprend d’une femme sans toutefois parvenir à communiquer avec elle. Il observe également de curieux phénomènes qui le conduisent à découvrir le subterfuge. Dès lors se posera à lui la question de vivre, en l’occurrence un amour, à la fois en image et en réalité.

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Réunissant des œuvres d’une douzaine d’artistes d’horizons variés (Leandro Erlich, Julio Le Parc, Stéphanie Solinas…), l’exposition « L’Invention de Morel ou la machine à images », présentée jusqu’au 21 juillet à la Maison de l’Amérique latine à Paris, n’illustre pas le roman : elle s’en réapproprie les réflexions sur la réalité des images, leur matérialité, sur le rapport de l’être humain à celles-ci, mais aussi sur l’immortalité ou encore l’éternel retour. Chaque artiste a œuvré à partir d’idées, de scènes, de personnages ayant retenu son attention. Miroirs, vitres sans tain, reflets spéculaires, hologrammes occupent une large place parmi les moyens utilisés pour travailler sur les images, leurs transformations ou réplications. Le visiteur est aussi régulièrement convié à interagir avec des images, voire à en créer.

Jean-Louis Couturier, Petit Verre vert (2016)
Jean-Louis Couturier, Petit Verre vert (2016)

Cette exposition, très convaincante par sa manière de penser la relation entre source d’inspiration et œuvres, témoigne de l’influence durable du roman d’Adolfo Bioy Casares sur les arts. Elle donne particulièrement envie de lire ou de relire cette Invention de Morel qui, en près de quatre-vingts ans, n’a pas vieillie.

« L’Invention de Morel ou la machine à images », du 16 mars au 21 juillet 2018, Maison de l’Amérique latine, 217 bd Saint-Germain, 75007 Paris, 01 49 54 75 00, du lundi au vendredi de 10h à 20h, samedi de 14h à 18h, entrée libre.

À l’origine d’un succès de librairie, la typographie

Couverture de Jan Tschichold, Livre et typographie (1948)
 

À l’évidence, l’agrément d’une lecture ne tient pas seulement à la qualité de l’écriture textuelle. Le graphisme et la typographie, généralement oubliés lorsque sont évoquées les causes d’un succès, y comptent pour beaucoup. Pourquoi les polices de caractères avec empattements sont-elles plus lisibles que celles qui n’en possèdent pas ? Parce que les empattements soutiennent le regard et ainsi facilitent la lecture. Pourquoi de grandes marges concourent-elles au plaisir de lire ? Offriraient-elles un espace de repos à la vue ? Livre et Typographie : essais choisis de Jan Tschichold répond aux questions que l’on pouvait se poser et, plus intéressant encore, attire l’attention sur des éléments visuels dont on n’avait pas conscience.

Le travail de l’artiste du livre se distingue essentiellement de celui d’un graphiste.

En 1923, Jan Tschichold (Leipzig, 1902-Locarno, 1974) devient le typographe attitré du Bauhaus. En 1926 paraît son ouvrage Typographie élémentaire et en 1928 La Nouvelle Typographie qui inaugurent la typographie moderne. Arrêté en 1933 en raison de son opposition au national-socialisme, il s’exile en Suisse, à Bâle. Dès lors, il mène conjointement des activités d’enseignement, de publication et de praticien, finalement promoteur d’une typographie traditionnelle et épurée. En 1937, 1938 et 1947-1949, il séjourne en Angleterre où il renouvelle l’identité graphique des collections de la maison d’édition Penguin Books.

Une typographie parfaite est plutôt une science qu’un art.

Livre et Typographie est la traduction d’Ausgewählte Aufsätze über Fragen der Gestalt des Buches un der Typographie, initialement paru en 1948. On y découvre une forte personnalité, un Jan Tschichold en professionnel passionné, sûr de ses idées et de son savoir-faire, aux formules parfois péremptoires ou surtout volontiers acides mais délicieuses.

Les dimensions du livre sont déterminées par l’usage que l’on veut en faire. Elles sont établies en fonction de la taille moyenne et des mains d’un adulte. On ne doit choisir le format in-folio pour des livres d’enfants, car ceux-ci ne pourront pas les manier. On demande à un livre un degré élevé, ou au moins satisfaisant, de maniabilité : un livre grand comme une table est une monstruosité, des livres de la dimension d’un timbre-poste sont des amusements. Des livres très lourds ne sont pas non plus les bienvenus ; les personnes âgées ne pourraient peut-être pas les manipuler sans une aide étrangère. Pour des géants, il faudrait des livres et journaux d’un format énorme ; pour les nains, nombre de nos livres seraient trop grands.

Abondamment illustré, doté d’un index des noms et d’un autre des termes, Livre et typographie se prête à une lecture séquencée en raison de sa nature, soit un recueil d’essais choisis. La postface de Muriel Paris replace l’ouvrage dans son contexte historique, ce qui permet de mieux comprendre à la fois son auteur et son œuvre. Nul doute qu’une telle lecture, en livrant quelques clefs du succès en librairie, renouvelle le regard porté sur chaque livre.

Jan Tschichold, Livre et Typographie : essais choisis, postface de Muriel Paris, traduit de l’allemand par Nicole Casanova, Paris, Éditions Allia, 2018 (1re édition française : 1994), 208 p.

Les chemins de vie de Lee Chul Soo

Lee Chul Soo, "Vivre..." (2013)
Vivre…
Aujourd’hui, je cours sur la route que j’ai tracée hier.

Quelle chance ! Une soixantaine d’œuvres de Lee Chul Soo réalisées entre 1990 et 2017 sont exposées jusqu’à la fin du mois au Centre culturel coréen à Paris. Ces gravures sur bois, dont les traits volontairement grossiers contribuent à leur popularité, allient dessin et texte pour permettre, selon l’artiste, une meilleure transmission du message qu’elles véhiculent.

 

 

À la suite du massacre de Gwangju ordonné par le général Chun-Doo Hwan en mai 1980, des artistes sud-coréens fondent Minjung (peuple), mouvement culturel promouvant la démocratisation du pays et la réunification des deux Corée. Les changements politiques qui caractérisent les années 1990 obligent toutefois Minjung à modifier son orientation : la glorification des paysans et des ouvriers, la critique de la dictature, de l’américanisation et de l’impérialisme – taxées de communiste par le régime – cèdent la place à une réflexion de portée plus universelle.

Lee Chul Soo, "Notre route" (2007)
Notre route
Si nous cheminons ensemble sur votre route, un jour, les gens appelleront celle-ci « notre route ».

Actif au sein du mouvement, Lee Chul Soo s’installe en province en 1984, à l’âge de trente ans, pour devenir agriculteur : face à la terre, souligne-t-il, les êtres sont égaux et ne peuvent guère tricher. Il développe aussi une vie spirituelle marquée par le bouddhisme seon. Ces éléments biographiques éclairent non seulement les idées, la philosophie, la proximité d’avec la nature, mais aussi la sagesse et la poésie qui émanent de ses gravures. Il lui importe que les êtres humains soient plus attentifs les uns aux autres, apprennent à mieux communiquer, à mieux vivre ensemble. Il souhaite, à travers ses dessins et ses mots, raconter les liens qui l’unissent à ses proches et, au-delà, aux êtres vivants.

Lee Chul Soo explore cette vie telle une route, cette « route de la vie », et démontre la force d’un dessin concis. Le mystérieux « réconfort » qu’il évoque à propos de ses œuvres est sans doute à chercher du côté de la philosophie ou de la contemplation…

Lee Chul Soo, « Chemins de vie », du 25 avril au 30 mai 2018, Centre culturel coréen, 2, avenue d’Iéna, 75116 Paris, du lundi au vendredi de 9h30 à 18h, 20h le jeudi, le samedi de 14h à 19h, entrée libre.

Ouvrages en français ou bilingues coréen-anglais :

Livre de Lee Chul Soo

Livre de Lee Chul Soo

Livre de Lee Chul Soo

Émergente ou reconnue, l’Afrique au cœur de Paris

Nù Barreto, Immersion, submersion (2017)
Nù Barreto, Immersion, submersion (2017)
© Nù Barreto/Courtesy LouiSimone Guirandou Gallery

Du 10 au 12 novembre, au Carreau du Temple à Paris, a eu lieu la deuxième édition d’AKAA (Also known as Africa), foire internationale d’art et de design contemporains dédiée à l’Afrique. Jeunes professionnelles d’exception, Victoria Mann, fondatrice de la foire, et Salimata Diop, directrice de la programmation culturelle, avait réuni cette année 38 galeries représentant 150 artistes de 28 pays sur le thème de la guérison : « quand l’homme et la société sont malades, l’art panse et repense le monde » était le sujet proposé.

La foire présentait des équilibres appréciables : autant d’artistes émergents que d’artistes reconnus (Romuald Hazoumé, Monica de Miranda, Dominique Zinkpè), autant de galeries européennes ou nord-américaines qu’africaines (Afrique du Sud, Angola, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Kenya, Maroc, Sénégal, Tunisie, Zimbabwe). Artistes ou galeristes, les femmes et les jeunes étaient au rendez-vous ; et la matière, qu’elle soit peinture ou sculpture, ainsi que la photographie dominaient. Le visiteur pouvait se confronter aux clichés humanistes de Patrick Willocq, aux œuvres de David Thuku qui, par ailleurs, dans le cadre d’un programme spécifique, aide de jeunes artistes kenyans à développer leur art, ou encore aux sculptures de Sokari Douglas Camp, si expressives quoique réalisées au chalumeau, sculptures à l’origine de la vocation de Victoria Mann.

Photographie de Franck Fanny
Photographie de Franck Fanny

Du point de vue du public, AKAA renouvelle la foire internationale d’art contemporain en plaçant en son centre la convivialité et la qualité des échanges. Par une pluie diluvienne de novembre, le visiteur gagnait la chaleur de l’Afrique en pénétrant dans un lieu à la fois lumineux grâce à la vaste verrière du Carreau du Temple, aux espaces parfaitement conçus et à taille humaine. Il pouvait parcourir les allées soit en vue d’acquérir une œuvre, soit comme les salles d’un musée : un audioguide était à sa disposition dont la bande-son est toujours accessible sur le site de la manifestation, une exposition faisait découvrir le design africain contemporain et un hommage au sculpteur sénégalais Ousmane Sow présentait notamment une Nouba qui se maquille (1984) inédite.

Au sous-sol également, se trouvaient une librairie de livres d’art, une boutique de vêtements Maison Château rouge – marque qui valorise l’artisanat de qualité du 18e arrondissement dans le cadre des Oiseaux migrateurs, « mouvement au service d’une Afrique entreprenante » –, un bar à jus de bissap, spécialité du Sénégal à base de fleurs d’hibiscus, un café où se rencontrer. AKAA propose en effet des ateliers, des conversations, des performances, des signatures, autant de moments d’art au cours desquels réflexions, émotions, décisions, engagements peuvent survenir, advenir, et ce dans n’importe quel domaine de la vie de chacun.

Œuvre de Yuri Zupancic
Œuvre de Yuri Zupancic

Enfin, il est réjouissant de voir la volonté et les efforts d’une jeune équipe très professionnelle ainsi aboutir : pensée jusque dans le moindre détail, AKAA figure déjà parmi les manifestations d’art contemporain incontournables et augure des perspectives prometteuses pour les artistes, les galeristes et les amateurs d’art. Comme le disait un visiteur à son épouse, accompagnés de leur deux jeunes enfants : « L’an prochain, on prévoira la journée… »

Site de la manifestation : http://akaafair.com/

À l’école de l’art

Vue de l'exposition "Felicità 17" (Paris, 2017)

Exposition annuelle, « Felicità » résulte de la sélection par un jury tournant d’œuvres de jeunes diplômés de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. L’excellence des étudiants a toutefois conduit l’École à modifier les critères de cette sélection. Dans le passé, seuls ceux ayant obtenu les félicitations voyaient leur travail non seulement exposé, mais également commenté dans un catalogue. En 2017, le jury, présidé par Joan Ayrton et composé de Sarah Troche, Richard Fauguet, Karim Ghaddab et Marielle Paul, a retenu les œuvres de trente-quatre étudiants parmi les quelque quatre-vingts que compte la promotion, cette fois sans considération pour les mentions. Le catalogue, lui, propose un panorama complet, mais accorde plus de place aux pièces exposées. L’an prochain, recherche d’équité ou renoncement, le jury s’abstiendra de toute sélection. Le visiteur pourra voir les travaux de tous les étudiants diplômés de l’année.

Comment présenter avec sensibilité ou intelligence des œuvres dont le seul point commun, non artistique, est d’avoir été produites par un étudiant de la promotion 2017, qui plus est dans un bâtiment historique dont on ne peut pas modifier ne serait-ce que la couleur des murs, en l’occurrence bordeaux ? Joan Ayrton, qui a assuré le commissariat de l’exposition, a créé un espace le plus ouvert possible, concevant par exemple des murs particulièrement légers. Pourquoi des murs ? À l’École des Beaux-Arts de Paris, la peinture, maintes fois condamnée au cours du 20e siècle, n’a jamais cessé d’être pratiquée. En témoignent les œuvres de l’Israélienne Nathanaëlle Herbelin qui a décidé de s’installer à Paris, et d’Alexandre Lenoir, inspiré par Rome, tous deux travaillant sur des motifs réels.

Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev (2015)
Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev (2015)
Alexandre Lenoir, Colisée (2016-2017)
Alexandre Lenoir, Colisée (2016-2017)

« Felicità 17 » permettait aussi de découvrir les réalisations de Laure Tiberghien, qui explore la lumière et le temps communs au film et à la photographie ; la proposition, en partie collective car fédératrice, de Sarah Nefissa Belhadjali, qui s’approprie le vocabulaire de la mode pour mieux en analyser les ressorts ; les savants montages photographiques de la Franco-Japonaise Alicia Renaudin, où une image insérée dans une autre, et ailleurs, évoque notamment la biculturalité, sa richesse, ses difficultés, ses interrogations. Dans l’ensemble, ces étudiants devenus artistes, nés dans les numériques années 1990, privilégient le travail corporel de la matière et font preuve d’un intérêt marqué pour l’écrit. Quoi qu’on en dise, après cinq ans de formation, les résultats sont divers et de qualité. L’avenir de l’art en France est entre de bonnes mains.

Laure Tiberghien, Scroll of light (2017) et Négatif (2017)
Laure Tiberghien, Scroll of light (2017) et Négatif (2017)
Alicia Renaudin, Corps flottant (2015)
Alicia Renaudin, Corps flottant (2015)

Les œuvres des jeunes diplômés ne sont pas les seules à être exposées aux Beaux-Arts, celles des enseignants le sont aussi. Dans le cadre du Cabinet de dessin Jean-Bonna, la conservatrice Emmanuelle Brugerolles assure le commissariat de trois expositions par an : deux valorisent le fonds de l’École, riche de 450 000 œuvres (photographies, peintures, sculptures, dessins de maître et d’architecture, estampes) et ouvrages (livres, manuscrits) du 17e siècle à 1968, et, depuis 2014, une exposition accompagnée d’un catalogue présente le travail d’un professeur, moyen de continuer à conserver une trace des enseignements. Cette année, le Suisse Gilgian Gelzer, qui quitte l’École pour se consacrer à l’art, notamment le dessin mais aussi la peinture et la photographie, proposait « Contact », celui entre la mine de crayon et le papier.

Gilgian Gelzer, exposition "Contact" (Paris, 2017)

Gilgian Gelzer, exposition "Contact" (Paris, 2017)

Défiant bien souvent les catégories d’abstraction et de figuration, Gilgian Gelzer trace des lignes jusqu’à parfois recouvrir la quasi-totalité de la surface de papier. Cette mise en œuvre, derrière son apparente simplicité, crée une profondeur à la fois formelle et idéelle. L’artiste explore tous les formats, les plus grands l’obligeant à travailler debout, à engager tout son corps. Lors de l’exécution de certains dessins, son geste va au-delà de la feuille de papier, les traits apparaissent donc tronqués une fois celle-ci retirée du mur, soulignant la limite et son franchissement. Dans ses dessins, Gilgian Gelzer a introduit des couleurs élémentaires, le rouge, le bleu, non pour elles-mêmes mais pour la différence qu’elles créent au regard du graphite. Depuis peu, il travaille sur la pliure qui offre bien des perspectives en termes de création.

En attendant les prochains rendez-vous de l’École des beaux-arts, la galerie Jean Fournier proposera, du 7 septembre au 21 octobre, « Vers le rouge », exposition d’œuvres de Gilgian Gelzer.

Couverture du catalogue de l'exposition "Felicità 17"

« Felicità 17 », Palais des beaux-arts, 13 quai Malaquais, 75006 Paris, du 20 mai au 14 juillet 2017, du mardi au dimanche, de 13h à 19h, avec visites guidées et performances, entrée libre.

Catalogue : Felicità 17, Paris, Éditions des Beaux-Arts de Paris, 2017.

 

Gilgian Gelzer, « Contact », Cabinet des dessins Jean-Bonna, 14 rue Bonaparte, 75006 Paris, du 12 mai au 12 juillet, du lundi au vendredi de 13h à 18h, entrée libre.

Gilgian Gelzer, « Vers le rouge », du 7 septembre au 21 octobre 2017, du mardi au samedi, de 10h à 12h30 et de 14h à 19h, galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007 Paris, 01 42 97 44 00, entrée libre.

Catalogue : Pierre Wat, Gilgian Gelzer, Paris, Éditions des Beaux-Arts de Paris, « Carnets d’études, 38 », 2017.

Voyage chez « un petit peuple tout à fait à part »

Inauguration d’un nouveau bâtiment les 16 et 17 septembre, création d’une police de caractère, le Marie, expositions, spectacles, ateliers, nuit blanche le 7 octobre : le trentième anniversaire de l’École nationale supérieure des arts de la marionnette (ESNAM) est l’occasion d’évoquer cette institution culturelle et, plus largement, la marionnette et ses rapports avec les autres arts.

La marionnette portée, présentation de fin de stage dirigé par Neville Tranter (2015)
La marionnette portée, présentation de fin de stage dirigé par Neville Tranter (2015)
© Christophe Loiseau

Établi à Charleville-Mézières en 1981, l’Institut international de la marionnette abrite l’une des treize écoles nationales supérieures des arts du spectacle que compte la France : créée en 1987 par Jacques Félix, fondateur de l’Institut, et par Margareta Niculescu, marionnettiste et metteure en scène roumaine, l’ESNAM forme des acteurs-marionnettistes qui exercent par la suite aussi bien à l’opéra qu’au cirque ou dans le cinéma d’animation. L’Institut se compose également d’un Centre de recherche et de documentation, conçu comme un conservatoire et un laboratoire : archives, bibliothèque, résidences de recherche, portail numérique, maison d’édition, espace d’exposition permettent respectivement de favoriser les recherches théoriques et appliquées sur les arts de la marionnette, d’accompagner les expérimentations artistiques et de transmettre les résultats de ces travaux au grand public. Depuis les années 1970, Charleville-Mézières accueille, outre le Festival international des théâtres de marionnettes, l’Union internationale de la marionnette qui contribue au développement et à la diffusion de l’art de la marionnette.

Parce qu’il côtoie un lieu de gouvernance d’une discipline artistique et, surtout et avant tout, parce qu’il conjugue formation, recherche et création, l’Institut international de la marionnette est unique au monde. Ni muséifié, ni même enfermé dans un modèle ou une tradition, l’art de la marionnette s’y renouvelle non seulement par la recherche et par une pédagogie particulière, selon laquelle notamment le marionnettiste est à la fois designer, mécanicien, acteur, mais également par les rencontres. La petite Marie, ou petite Marion, effigie de la Vierge au Moyen Âge, et ses successeures y font la connaissance du wayang golek (théâtre de marionnettes à tiges) et du wayang kulit (théâtre d’ombres en cuir) indonésiens, des burattini napolitaines, du bunraku japonais, du nang sbek (théâtre d’ombres dansé) cambodgien…, soit autant d’invitations au voyage à travers les continents et à travers le temps.

Le marionnettiste Dadan Suhendar Sunandar Sunarya
Le marionnettiste Dadan Suhendar Sunandar Sunarya
© Sarah Anaïs Andrieu

En Europe, depuis des siècles, le théâtre de marionnettes divertit les publics des foires et notamment les enfants. Comme la lanterne magique, le théâtre d’ombres ou le cinématographe, il fait aussi partie de ces attractions auxquelles les avant-gardes s’intéressent, en particulier à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, participant de fait à sa reconnaissance en tant qu’art. Symbolistes, futuristes, constructivistes, dadaïstes, surréalistes y trouvent une source d’inspiration et de renouveau, comme en témoignent les œuvres d’Alfred Jarry – qui voit dans les pantins un « petit peuple tout à fait à part » [1] permettant de créer un théâtre abstrait –, les « synthèses théâtrales » de Filippo Tommaso Marinetti, les ballets mécaniques de Giacomo Balla ou plastiques de Fortunato Depero, les pièces de Walter Mehring, les réalisations de Pierre Bonnard, Paul Klee, Joan Miro, Pablo Picasso. Adossée au Théâtre de l’Étoile que dirigent Henri Gad et Philippe Soupault, l’association des Amis de la marionnette regroupe Pierre et Germaine Albert-Birot, Joseph Delteil, Jean Lurçat, Juan Gris, Marc Chagall…

Avec la marionnette, les arts plastiques, la littérature, le théâtre, la danse, le mime, le cinéma explorent les idées d’altérité et de manipulation, ou de dépendance, le passage de l’inanimé à l’animé, les frontières entre l’humain et l’inhumain, entre l’homme, faillible, perfectible, et la machine. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le plus récent de ces arts, le cinéma, se sert de pantins à la place d’acteurs certes pour réaliser des cascades ou des effets spéciaux, mais surtout pour aborder les sujets philosophiques évoqués. Après avoir utilisé des mannequins dans les « vues animées » qu’il présente sur la scène de son Théâtre Robert-Houdin, Georges Méliès produit Conte de la grand-mère et rêve de l’enfant (1908) qui traite de l’objet s’animant. Se succèdent ensuite La Chienne (1931) de Jean Renoir, King Kong (1933) de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack ou encore Godzilla (1954) d’Ishiro Honda, jusqu’aux films de Tim Burton mettant en scène acteurs marionnettisés ou créatures.

Présentation de fin de stage « Théâtre d’ombre : écritures scéniques dans le théâtre d’ombre contemporain », dirigé par Fabrizio Montecchi et Julien Gaillard (2015)
Présentation de fin de stage « Théâtre d’ombre : écritures scéniques dans le théâtre d’ombre contemporain », dirigé par Fabrizio Montecchi et Julien Gaillard (2015)
© Christophe Loiseau

La marionnette, qu’elle soit à tiges, à gaine ou à fils, de cuir, d’ombre, de tissu ou de papier, modifie, voire complexifie le rapport habituel au spectateur, en confrontant celui-ci non seulement à un acteur-marionnettiste qui peut être à la fois manipulateur, personnage et narrateur, mais également à un objet qui s’anime. Au-delà, elle suscite bien des questions et des réflexions de portée universelle. Si, en France, l’art de la marionnette a acquis une reconnaissance certaine auprès des institutions et du public, beaucoup reste à faire pour « remettre [Guignol] à sa place dans l’Art dramatique » [2], comme l’écrivait Pierre Albert-Birot en 1918. À quand, en effet, un spectacle de marionnettes en ouverture du Festival d’Avignon, dans la cour d’honneur du Palais des papes aux deux mille places, s’interroge, rêveur et décidé, le directeur de l’Institut international de la marionnette Éloi Recoing ? En attendant, celui-ci prépare activement le week-end des 16 et 17 septembre, où, à une heure et demie de Paris, se retrouveront plus de cent vingt troupes venues du monde pour participer au Festival international des théâtres de marionnettes. C’est une chance dont s’est doté/que s’est donné la France.

Le programme des festivités du trentième anniversaire de l’ENSAM est disponible sur le site de l’Institut international de la marionnette, à l’adresse suivante : http://www.marionnette.com/

[1] Alfred Jarry, « Conférence sur les pantins », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1972, t. I, p. 240.

[2] Lettre de Pierre Albert-Birot à Gaston Cony, reproduite dans Artistique-Revue, 18 (4), 20 septembre 1918, p. 16-17.

Une partie de campagne

Xavier Mary, Silver Condenscend Structure XXL (2016)
Xavier Mary, Silver Condenscend Structure XXL (2016)

Après le cinéma, avec l’adaptation que Jean Renoir réalisa en 1936 en moyen métrage, l’art contemporain s’approprie le titre de la nouvelle de Guy de Maupassant initialement publiée en avril 1881 dans la revue littéraire La Vie moderne pour désigner une manifestation qui fêtait cette année sa septième édition. Si l’idée du titre revient à Benoît Pourcher, de la galerie Semiose, on doit ce qui devient un « événement » à Bernard Utudjian, de la galerie Polaris. 2011 et 2012 à Locquirec dans le Finistère, 2013 à Saint-Émilion, 2014 et 2015 à Saint-Briac-sur-Mer en Ille-et-Vilaine, 2016 et 2017 à Chassagne-Montrachet, en une alternance mer et vin : galeries françaises et étrangères s’installent dans un village le temps d’un week-end pour exposer des œuvres d’art contemporain et créer un moment d’humanité exceptionnel.

Cette année, onze galeries ont de nouveau répondu à l’invitation de la dynamique maire de Chassagne-Montrachet, Céline Dancer, et des viticulteurs bourguignons, l’interface étant assurée par l’artiste et mécène Emma Picard. Réjane Louin, de la galerie bretonne éponyme, eut ainsi la joie de retrouver son hôte qui lui exprima le souhait qu’elle investît un autre lieu, plus vaste comparé à celui de l’année précédente. Les œuvres transportées depuis leur galerie d’origine, encore fallait-il les installer ou les accrocher, souvent entre une cuve de fermentation et une table de dégustation. D’entraide en solidarité, les Bourguignons initièrent plus avant les habitués du white cube à la pierre de taille et aux arrière-plans de vignes…

En exposant des œuvres de Frédéric Bouffandeau, de Guillaume Moschini, de Claude Viallat, Florent Paumelle, de la galerie Oniris à Rennes spécialisée dans l’art abstrait, avait opté pour la couleur et pour le mélange des générations, tandis que la Danoise Maria Lund se révélait fidèle à son goût pour l’épure, en présentant notamment des papiers de l’artiste coréen Lee Jin Woo, venu avec son épouse, et des verres de Pipaluk Lake. La mairie de Chassagne-Montrachet fut également le lieu d’une performance de Mickaël Bordugo. De sa voix singulière, celui-ci déclama ses propres textes d’inspiration surréaliste, avant de diffuser une vidéo de sa création.

Lee Jin Woo, Sans titre
Lee Jin Woo, Sans titre (2017)
Pipaluk Lake, Framework II (2011)
Pipaluk Lake, Framework II (2011)

Parmi les artistes enthousiastes à l’idée de passer un week-end au vert, se trouvaient Marie Havel et Vanessa Fanuele, que représentaient respectivement la H Gallery et la galerie Polaris. Marie Havel, étoile montante de l’art contemporain, proposait un accrochage résumant bien ce qui devient son et une œuvre, caractérisée par la diversité des médiums employés (crayon graphite, flocage de modélisme, polystyrène) et marquée par l’histoire de sa région natale, la Picardie : un bunker détruit, intitulé Qui perd gagne, soulignait les ambivalences de la guerre, l’architecture d’une bâtisse en ruine apparaissait en négatif au moyen de la végétation qui l’a envahie, et l’idée de traces était également présente dans ses photographies d’un quartier en démolition où les maisons vouées à disparaître, grattées au papier de verre, suscitaient intérêt et interrogations.

Marie Havel, Le Ravin du loup 3 (2017)
Marie Havel, Le Ravin du loup 3 (2017)

Toujours au château de Chassagne-Montrachet, les mots « recouvrement » et « ossature » permettaient d’appréhender les peintures de Vanessa Fanuele. N’ayant pas pu résister à sa vocation d’artiste, cette architecte a commencé par peindre des tas d’os avant de prendre conscience qu’il s’agissait des lignes de force de projets à bâtir. À la Bourgogne, elle offrait deux univers à explorer : l’un centré sur les architectures objets que sont les panneaux publicitaires en trois dimensions, notamment marqueurs des paysages états-uniens, l’autre constitué d’architectures fictives aux titres allusifs qui, par là même, incitaient les regardeurs à faire appel à leur imagination et à projeter leurs sentiments : pour d’aucuns, une angoisse face à des cités d’un futur nécessairement inconnu. Vanessa Fanuele prolongerait-elle ainsi la chaîne de verre, cette correspondance secrète et mystérieuse qu’architectes, artistes et écrivains s’inscrivant dans le courant expressionniste allemand échangèrent de décembre 1919 à décembre 1920 autour d’une architecture visionnaire [1] ?

Peintures et sculptures de Vanessa Fanuele
Peintures et sculptures de Vanessa Fanuele

Bien d’autres œuvres étaient à découvrir, parfois en avant-première, telles les peintures que l’Anglais Alun Williams expose actuellement à Paris à la galerie Anne Barrault, et les temps et lieu prêtaient à l’approfondissement du regard comme des propos. Artistes, galeristes, collectionneurs, amateurs de tous horizons, mais aussi viticulteurs, habitants ou hôteliers des bourgs et villages voisins, par leur intérêt, leur passion pour l’art contemporain, en révélaient à la fois une facette contraire aux clichés et les ressources pour l’être humain. Venus l’esprit ouvert à la rencontre, ils échangèrent aussi bien autour d’un burger à l’époisses à l’ombre du food truck de Gilles Bidalot que lors d’un dîner aux chandelles généreusement arrosé par les viticulteurs de Chassagne-Montrachet et signé Édouard Mignot et Émilie Rey, du Ed Em, restaurant une étoile au guide Michelin.

À la fin de cette Partie de campagne, certains repartirent avec des caisses de vin, d’autres accrochèrent une œuvre acquise au coup de cœur ou après réflexion, tous empreints de rencontres, de savoirs, d’émotions, et impatients de connaître les dates et lieu de la prochaine édition, une Partie ne se jouant pas plus de deux ans de suite dans le même village…

Site de la manifestation : http://www.updcart.com/

[1] Sur ce sujet, on peut lire l’ouvrage de Maria Stavrinaki, La Chaîne de verre : une correspondance expressionniste, Paris, Éditions de la Villette, 2009.

Fils d’émotions

Anna Golicz-Cottet et Olivier Thomas, Anathomie : fils animés d'émotions

La sculptrice Anna Golicz-Cottet et l’ingénieur Olivier Thomas, en couple dans l’art comme à la ville, ont créé Anathomie, un univers d’innovation et de nostalgie, empreint d’une immense poésie.

Sous les doigts d’Anna, les fils de fer deviennent figures amoureuses, gramophone ou projecteur de films super 8, au dessin joueur, léger, contemporain. Olivier, lui, conçoit et réalise les mécanismes qui les animent.

Ainsi une balance à l’unité d’une autre époque permet-elle de peser son âme, à la mesure d’une plume. La pesée réalisée, une phrase à méditer est offerte sur un morceau de papier.

Chaque sculpture n’est qu’idée, créativité et inventivité. Anna et Thomas y parlent d’amour, de rire, de souvenir, tant et si bien que l’on se surprend à revivre l’émerveillement de l’enfant, agrandi de ces messages à portée universelle.

Généreux et ouverts, Anna et Thomas invitent à les suivre dans le monde qu’ils ont façonné et à partager un moment de bonheur empli d’émotions.

Anna Golicz-Cottet et Olivier Thomas, « Anathomie : fils animés d’émotions », du 4 au 8 mai 2017, Révélations : biennale internationale des métiers d’art & création, Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris et, à défaut, sur leur site : http://www.anathomie.com.

Les jardins brodés de Mika Yamada

Mika Yamada (galerie Hayasaki, Paris, 2017)
Mika Yamada (galerie Hayasaki, Paris, 2017)

Jusqu’au 23 avril seulement, la galerie Hayasaki, située dans cet agréable lieu de flânerie que constitue le village Saint-Paul, offre à tous la possibilité de contempler les œuvres de la talentueuse Mika Yamada. Après s’être formée au design et à l’artisanat d’art à Tokyo, la jeune Japonaise a choisi de s’épanouir dans la broderie et, depuis 2015, de résider à Paris.

Mika Yamada, Iris noir
Mika Yamada, Iris noir

La faible distance qui sépare son atelier du Jardin des plantes explique que ce dernier soit rapidement devenu une intarissable source d’inspiration. Iris, mousses, bassins d’eau douce dans lesquels évoluent des poissons sont autant de sujets, fréquents dans l’art japonais, qui retiennent son attention. Mika Yamada, à Paris, a aussi découvert de nouvelles matières à travailler et rencontré fabricants de tissus ou plumassiers. Ainsi les soieries françaises se mêlent-elles au papier washi, pour le meilleur.

Mika Yamada, Broderie sur papier washi
Mika Yamada, Broderie sur papier washi

Les broderies de Mika Yamada témoignent de la richesse des échanges entre les cultures. Elles prouvent que l’« art », le « design », l’« artisanat » ne sont que des mots voire des catégories, des abstractions, seulement utiles pour appréhender une réalité bien plus complexe. Ces œuvres encouragent ainsi à consolider et à bâtir des passerelles entre les cultures et entre les arts.

Enfin, de manière plus essentielle, les broderies d’art de Mika Yamada incitent à observer, à contempler et à respecter une nature qui peut tant pour l’être humain.

Mika Yamada, « Jardins rêvés – Jardins brodés », du 13 au 23 avril 2017, galerie Hayasaki, village Saint-Paul, 12-14 rue des Jardins Saint-Paul, 75004 Paris, 01 42 71 10 20, kayokohayasaki@gmail.com, entrée libre.

Dans le cadre de l’exposition « Kimono, au bonheur des dames » qui se tient du 22 février au 22 mai 2017 au musée Guimet, Mika Yamada anime les ateliers-conférences « Fééries de fils » (dernier atelier le 22 avril 2017 à 10h30).

Regards sur le vivant

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Le musée de la Chasse et de la Nature situé dans le quartier parisien du Marais a pour vocation de replacer celles-ci dans leurs contextes historique et artistique. Sont notamment présentées des œuvres de Lucas Cranach à Jean-Michel Othoniel en passant par Pierre Paul Rubens, André Derain, Jan Fabre. Plusieurs fois par an, le Musée propose en outre des expositions temporaires qui invitent à poser un regard original sur la nature.

Actuellement, trois œuvres de Lionel Sabatté perturbent la cour de l’hôtel particulier du 17e siècle. Trois œuvres très puissantes qui forcent l’admiration, la contemplation ou la réflexion. La Sélection de parentèle, qui a reçu le prix Drawing Now alors que j’écrivais ces lignes, se compose de trois sculptures interdépendantes : un arbre, un animal, un être humain. Elles sont faites de poussière, de bois morts, d’ongles, de peaux, de matières que d’aucuns préféreraient oublier. Bruts, tels sont ainsi les matériaux comme l’émotion ressentie.

Lionel Sabatté (2017)
Lionel Sabatté (2017)
© HB

Lionel Sabatté travaille depuis plusieurs années sur la transformation du repoussant en œuvres suscitant fascination, poésie. Pour La Sélection de parentèle, il s’est inspiré de la théorie du même nom développée par William Donald Hamilton en 1964 et qui permet d’expliquer l’apparition de comportements altruistes au sein du monde vivant en dépit du processus de sélection naturelle. Selon le biologiste anglais, plus deux êtres vivants sont apparentés, plus ils font preuve d’altruisme l’un à l’égard de l’autre.

Dans l’espace dédié aux expositions temporaires sont accrochés des réalisations du photographe internationalement reconnu Roger Ballen et du dessinateur et sculpteur Hans Lemmen. Proches artistiquement, ceux-ci ont voulu produire une œuvre commune. Juxtaposer photographies de l’un et dessins de l’autre en une même exposition n’aurait pas créé une esthétique nouvelle. Travailler à quatre mains, qui plus est entre l’Afrique du Sud et les Pays-Bas, leur pays respectif de résidence, semblait une gageur, voire voué à l’échec. Aussi ont-ils décidé de concevoir, chacun, des œuvres inédites, en incorporant, par inclusion ou par emprunt, les travaux de l’autre aux leurs.

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Si les deux artistes s’intéressent au rapport, et à son évolution, entre l’animal et l’être humain, Roger Ballen se concentre davantage sur la part animale de l’esprit humain, tandis que Hans Lemmen explore ce temps où l’être humain vivait en union avec son milieu naturel, dénonçant par là même les ravages d’une certaine modernité. Le photographe travaille en studio, le dessinateur en extérieur, l’un avec des animaux nécessairement domestiques, l’autre seulement contraint par son imagination.

Enfin, au sein même du Musée, intégrant des motifs picturaux présents dans ce dernier, sont installées une cinquantaine d’œuvres de Marlène Mocquet, soit un travail considérable. Au moyen de sculptures en grès ou en porcelaine émaillés, de dessins, de peintures, d’émaux, l’artiste invitée révèle et déploie un univers peuplé d’êtres facétieux, et joue sur les ambivalences du cocasse, du moqueur et de l’enchantement.

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Ces réalisations, à l’instar de certains albums pour la jeunesse davantage destinés aux adultes, estompent les frontières entre l’enfance et l’adulte, le réel et l’imaginaire, le rationnel et l’irrationnel, le conscient et l’inconscient. La cohérence stylistique, la maîtrise de techniques peu employées en art contemporain, le développement assuré du contenu de l’œuvre permet d’évoquer un travail déjà bien abouti. Puisse le succès récent de Marlène Mocquet outre-Atlantique se renouveler sur le continent.

Lionel Sabatté, Roger Ballen et Hans Lemmen, Marlène Mocquet, « La Sélection de parentèle », « Unleashed », « En plein cœur », autant de manières originales d’appréhender et de représenter artistiquement le vivant, autant de découvertes auxquelles convie un musée qui se réinvente.

Lionel Sabatté, « La Sélection de parentèle », Roger Ballen et Hans Lemmen, « Unleashed », et Marlène Mocquet, « En plein cœur », du 7 mars au 4 juin 2017, du mardi au dimanche de 11h à 18h, nocturne les mercredis jusqu’à 21h30, Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des Archives, 75003, Paris, 01 53 01 92 40, musee@chassenature.org, 8-6 €, entrée libre le premier dimanche du mois.

Quelques livres :

Roger Ballen et Hans Lemmen – Unleashed, avec des textes de Claude d’Anthenaise, Stijn Huijts et Jan-Philipp Fruehsorge, Bielefeld, Éditions Kerber, 2017, catalogue bilingue anglais-français.

Marlène Mocquet – En plein cœur, avec des textes de Julia Garimorth, Henri François Lebailleux et Alain Tapié, Paris, Éditions du regard, 2017.

Autour des expositions :

– Visites-conférences des expositions les 6, 7, 11, 12, 13 et 14 avril de 11h à 12h (10 €, inscription obligatoire à l’adresse suivante : visite@chassenature.org)

– Visite comestible « Mange-moi » avec Marlène Mocquet et Brigitte de Malau, le jeudi 4 mai 2017 à 20h : Marlène Mocquet convie à une déambulation à travers son exposition, au cours de laquelle les cinq sens seront mis à l’honneur, grâce à Brigitte de Malau qui réalisera pour l’occasion quelques délicatesses à croquer face aux œuvres…