Duchamp, Apollinaire et le Limousin

La Fondation nationale des arts graphiques et plastiques (FNAGP) a créé en 2006 la Maison d’art Bernard Anthonioz (MABA) dans le but de promouvoir l’art contemporain. Y sont organisées cinq expositions par an, principalement dans les domaines de la photographie et du graphisme et portant sur des projets expérimentaux.

Jusqu’au 19 juillet 2015, sont présentées des œuvres de l’artiste galloise Bethan Huws, fortement inspirée par l’œuvre de Marcel Duchamp dont elle partage, avec Guillaume Apollinaire également, le goût pour les jeux de mots comme la contrepètrie. Le film Zone, commande publique réalisée en 2013, constitue le cœur de l’exposition. Son titre renvoie au poème liminaire, mais composé en dernier, du recueil Alcools qu’Apollinaire publie en 1913.

Un an auparavant, dans le Jura, lors d’un voyage entre artistes partis visiter la belle-mère de Francis Picabia – soit la mère de Gabrièle Buffet-Picabia –, Guillaume Apollinaire lit pour la première fois Zone, en présence de Marcel Duchamp. Partant de cette anecdote célèbre, Bethan Huws opère de multiples rapprochements entre ces deux figures ainsi que leurs créations. Sans entrer dans les détails de celles-ci, ce qu’elle considérerait comme un écueil, elle procède par associations d’idées, reliant par exemple le poème Les Fenêtres compris dans le recueil Calligrammes (1918) et l’œuvre Fresh Widow (1920), ou le fait que Guillaume Apollinaire soit accusé du vol de La Joconde en 1911 et L.H.O.O.Q. que Marcel Duchamp réalise en 1919, un an après la mort du poète. Notons que pour juger des limites d’un tel exercice et du risque de surinterprétation, il faudrait connaître les deux hommes et leurs productions au moins aussi bien que Bethan Huws…

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Lorsque j’ai découvert cet étang [l’étang des Landes, dans le Limousin], j’ai pensé à Apollinaire et à tous les oiseaux qui habitent sa poésie, particulièrement au poème Zone, dans lequel le vers le plus long décrit une succession d’oiseaux venant du monde entier : d’Afrique (ibis, flamants rose, cigognes), d’Amérique (colibris), de Chine (pihis, oiseau inventé par Apollinaire). (Bethan Huws)

Bethan Huws livre ici la clé de son film Zone, lecture par une voix presque monocorde du long poème d’Apollinaire associée à des images d’oiseaux issues de documentaires animaliers. Ces images correspondent aux espèces, natives ou migratrices, visibles à l’étang des Landes. Elles ont en outre été choisies pour leur qualité. Selon l’artiste galloise, leur haute définition reflète la pureté du poème de Guillaume Apollinaire. Si l’exposition du travail préparatoire, pensé comme un script, peut laisser dubitatif, le film, diffusé au premier étage de la Maison d’art, est plus que convaincant. Cet enchaînement de vers selon un rythme toujours égal, presque lancinant, s’apparente à un long mouvement, au vol des oiseaux, au cheminement du poète qu’Apollinaire met en vers dans Zone, lui qui par ailleurs s’intéressait à l’essor de l’aviation.

L’exposition présente six autres œuvres de Bethan Huws, parmi lesquelles : Untitled (2004-2006) qui reprend le titre d’une peinture de Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier (1912) ; Boat (1983-2015), bateaux non mis à l’eau, réponse à la question « Qu’est-ce que l’art ? » posée dans le cadre d’un exercice académique ; Perroquets (2008), jeu sur le sens des mots qui permet, pour achever la visite, d’admirer le parc arboré de la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques.

Bethan Huws, « Zone », Maison d’art Bernard Anthonioz, Nogent-sur-Marne, du 4 juin au 19 juillet 2015, entrée libre.

Martin Luther King par Ava DuVernay

Cela faisait longtemps que l’héritage laissé par Martin Luther King et la lutte pour les droits civiques nous intéressaient. Non pas comme l’accomplissement d’un seul homme, mais comme celui d’un mouvement collectif. Nous avons fortement milité depuis 2007 pour faire partie d’un tel projet cinématographique. Le fait que le cinéma ne se soit jamais emparé d’un tel sujet encourageait à une certaine humilité… tout en étant très motivant. Nous avons toujours envisagé cette histoire comme très vivante, avec des résonances contemporaines fortes [1]. (Jeremy Kleiner, producteur)

Le 15 juillet 2015 sortiront le DVD et le blu-ray du film Selma, ce qui permettra à ceux l’ayant manqué lors de sa diffusion en salle de le voir. Le scénario se concentre sur un épisode historique précis : les marches pacifiques qu’effectuent des militants en mars 1965, en Alabama, de la ville de Selma à la capitale Montgomery, afin d’obtenir le droit de vote effectif des Noirs. Ces manifestations conduisent à la signature du Voting Rights Act par le président Lyndon B. Johnson le 6 août de la même année. Sont de fait retracées « petite » et « grande » histoires, histoires « vue d’en bas » (les habitants, les militants) et « vue d’en haut » (Martin Luther King, Lyndon B. Johnson). Hors la question de la proximité à l’histoire et les aspects gros budget et grand public qui ont animé les critiques à la sortie du film, Selma, aux indéniables qualités artistiques, est intéressant à plus d’un titre.

Bien que la réalisatrice Ava DuVernay ait recours à des images d’archives et mette en scène avant tout Martin Luther King, alors âgé de trente-six ans, elle ne livre ni un documentaire ni un habituel biopic. En se focalisant sur un événement, par ailleurs moins connu que le boycottage des bus de Montgomery en 1955, elle procède à un choix narratif qui oriente les thèmes traités. Selma est ainsi moins le récit d’une trajectoire individuelle récompensée, précocement, un an plus tôt par le prix Nobel de la paix et qui s’achève, précocement, trois ans plus tard par un assassinat, que le tableau d’une activité politique et militante : jeux entre les pouvoirs local (la ville de Selma), étatique (l’État d’Alabama) et fédéral (le président Lyndon B. Johnson), solidarités et dissensions internes au sein du mouvement pour les droits civiques des Noirs, plans conçus et mis en œuvre.

Lyndon B. Johnson a pris des décisions sur des sujets cruciaux mais c’était aussi un simple être humain. Aucun président ne devient un surhomme une fois élu. Ce sont juste des hommes qui agissent du mieux qu’ils peuvent dans un contexte incroyablement éprouvant. (Tom Wilkinson, interprète de Lyndon B. Johnson)

En mars 1965, la stratégie du Southern Christian Leadership Conference (SCLC) repose sur deux points principaux : distinguer la lutte pour le droit de vote de celle pour la déségrégation, et attirer l’attention des médias dans le but de provoquer la mobilisation d’une large part de la population états-unienne. Il s’agit d’utiliser l’émotion que peut susciter la répression d’un mouvement non violent. À cette fin, Martin Luther King choisit la ville de Selma dont le shérif est connu pour sa brutalité. Cette décision donne matière à penser, d’autant plus lorsqu’on mesure le courage des manifestants : ceux-ci avançaient en sachant que les coups de matraque pouvaient les conduire à la mort. Peut-on se considérer non violent et attiser la violence de l’autre ? Pourtant, à Selma, le SCLC cherche explicitement à éviter le sang. Ainsi se révélerait une ambivalence de la stratégie.

À côté des militants proches de Martin Luther King, Ava DuVernay accorde une place importante à cinq femmes : Amelia Boynton, violemment frappée lors du « Bloody Sunday » (7 mars 1965), Richie Jackson qui hébergea des leaders du mouvement des droits civiques, Diane Nash, l’une des fondatrice du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), Annie Lee Cooper, restée dans l’histoire pour avoir frappé un shérif, et Coretta Scott King, qui accompagna son mari tout au cours de la lutte en faveur des Noirs. La réalisatrice traite des rapports au sein du couple King, dans la vie quotidienne comme lorsque ceux-ci sont manipulés par les agents du FBI, auteurs de dix-sept mille pages de comptes rendus de surveillance. Si c’est l’occasion de révéler les défauts de Martin Luther King ainsi que d’aborder les doutes, les convictions et la foi qui l’animent, ce thème plus personnel enrichit le film et contribue à décentrer le récit par rapport à la biographie du pasteur baptiste. Notons qu’à la différence de l’activité militante et de ces aspects privés, le sujet de la religion est peu développé. Elle occupe pourtant une place importante dans les discours de Martin Luther King et les marches de Selma rassemblèrent des personnes de confessions différentes.

On a tendance à associer Martin Luther King à une statue, un discours, un jour férié, en oubliant qu’il était avant tout un homme complexe, assassiné à trente-neuf ans après s’être battu pour des libertés dont nous jouissons tous aujourd’hui. Derrière le mythe, il y a une force de caractère que chacun peut trouver en soi. Si on cherchait vraiment à l’exploiter, on pourrait accomplir de grandes choses. (Ava DuVernay, réalisatrice)

Enfin, nous devons le premier film mettant en scène Martin Luther King à une femme noire-américaine de quarante-trois ans : un profil suffisamment atypique à Hollywood pour être souligné.

Le film a été porté par un sens du devoir. Toute l’équipe, techniciens comme acteurs, n’avait qu’une obsession en tête : rendre hommage à cette communauté de gens incroyables qui ont mis leur vie en péril pour obtenir les privilèges dont nous jouissons aujourd’hui. (David Oyelowo, interprète de Martin Luther King)

Selma, 2014, 128 minutes, Ava DuVernay (réalisation), Paul Webb (scénario), Oprah Winfrey, Jeremy Kleiner, Dede Gardner et Christian Colson (production), avec notamment David Oyelowo (Martin Luther King), Carmen Ejogo (Coretta Scott King), Tom Wilkinson (Lyndon B. Johnson), Tim Roth (George Wallace), Oprah Winfrey (Annie Lee Cooper), Alessandro Nivola (John Doar) et Martin Sheen (Frank Minis Johnson).

[1] Toutes les citations sont extraites du dossier de presse.

Dépêche : le 31 mai aux Frigos

Ce dimanche 31 mai 2015, de 14 h à 20 h, se déroule la seconde journée portes ouvertes aux Frigos, lieu de création pour plus de deux cents artistes depuis trente ans. L’histoire du bâtiment explique son nom. Construits en 1921, les entrepôts frigorifiques de Paris-Ivry servent à stocker, dans des chambres froides, les aliments transportés par la Compagnie ferroviaire Paris-Orléans. Cette activité cesse dans les années 1960 et le lieu est progressivement investi par des acteurs, des musiciens (les chambres froides font de remarquables studios d’enregistrement), des plasticiens. En 1985, la SNCF, et à partir de 2004, la Ville de Paris, propriétaires successifs du lieu, décident de le leur louer. Aujourd’hui, comme en témoigne la pétition que les visiteurs sont invités à signer, les contrats font l’objet de revendications : le propriétaire n’entretiendrait pas le bâtiment alors même que les loyers ne sont pas négligeables et en nette augmentation, et, tacitement, chercherait à évincer des locataires et à s’immiscer dans les orientations artistiques de cet espace. Que répond la Ville de Paris ?

Les clichés qui suivent ne constituent pas une sélection artistique. Ils ont été pris, dans le bâtiment historique (19, rue des Frigos) et dans le nouveau bâtiment (20, rue Primo Levi), au gré de la lumière, des espaces, des rencontres et des autorisations.

Les ateliers

 

Du côté des tissus…

 

Côté sculptures…

 

Céramiques… et céramistes

 

Les bijoux

 

Verrotype, peinture, photographie, sérigraphie, sans oublier l’art culinaire puisque Émilie Suzanne tient une table d’hôte, qui peut être privatisée.

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Enfin, l’Atelier Phénomènes présentait le travail réalisé pour restituer la grotte Chauvet.

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Les Frigos, portes ouvertes les 30 et 31 mai 2015, de 13h à 22h et de 14h à 20h, 19 rue des Frigos et 20 rue Primo Levi, 75013 Paris.

Un certain jardin

Un jour, raconte Hervé Bernard, quelqu’un m’a fait remarquer que lorsque l’on détenait plus de trente ans de photographies d’un tel lieu, il ne fallait pas s’arrêter avant d’avoir fait un livre ou une exposition… J’ai commencé par un film.

Quel est ce lieu ? Le jardin des Tuileries à Paris, aujourd’hui géré par le Louvre. Quel est ce film ? Empreintes, un court-métrage de dix-huit minutes dans lequel un narrateur à l’accent étranger évoque les histoires et les impressions qui le lient à cet espace. C’est aussi plus de trois cents photographies en noir et blanc ou en couleurs qui se succèdent et s’animent, en intelligence avec la narration et la bande son. Le procédé rappelle les débuts de la photographie, lorsqu’on cherchait à saisir le mouvement, et ceux du cinéma, lorsque le nombre d’images par seconde était variable et moins important qu’il ne l’est aujourd’hui. Pour ne pas heurter les habitudes visuelles actuelles, aucune image n’est toutefois parfaitement fixe.

Trente ans de photographies d’un jardin public permettent de l’incarner, de le personnifier, dans toute sa complexité : ses quatre saisons, son vaste millier de sculptures signées des plus grands noms, ses promeneurs aux profils variés selon le climat ou l’heure. Si aucune photographie n’est posée, certaines ont été prises à la dérobée, notamment grâce à un téléobjectif. Empreintes parvient ainsi à susciter humour comme contemplation, amour comme détestation. Il s’agit peut-être d’un hymne, sinon d’un hommage à l’un des jardins publics qui structure le paysage parisien et, certainement, d’une invitation à le découvrir à travers un regard généreux et connaisseur.

Hervé Bernard, Empreintes, 2015, France, 18 minutes, couleurs (avec le soutien de la Fondation des parcs et jardins de France). En attendant une diffusion plus large, le court-métrage sera visionné les 15, 16 et 17 mai 2015 au festival de Courson, au château de Chantilly.

Hervé Bernard (créateur visuel), Marco Martella (auteur), Denis Mercier (créateur sonore), Lola Norymberg (monteuse), Stanislas Stanic et Goran Veivoda (narrateurs des versions française et anglaise).

Le Cousin Jules

En Bourgogne, j’ai un cousin éloigné du côté de ma mère ; il vit dans un petit village près de Pierre-de-Bresse. Jules est né en 1891. À l’âge de vingt-deux ans, il épouse Félicie. Son père et son grand-père étaient forgerons. Il est donc devenu forgeron à son tour. Dans mon enfance, je passais tous mes étés chez eux. J’ai toujours été fasciné par le travail du fer. En 1967, j’ai alors décidé de réaliser un film sur Jules. Dès que j’avais du temps libre, en dehors de mon travail pour la télévision, je partais le retrouver en Bourgogne.

Dominique Benicheti (1943-2011) réalisa Le Cousin Jules entre avril 1968 et mars 1973. Passionné par la technologie, il décida de tourner en cinémascope avec un son magnétique couché sur la pellicule, ce qui à l’époque en limitait de fait la diffusion. Selon Pierre-William Glenn, l’un des deux directeurs de la photographie, Dominique Benicheti avait choisi ce format pour souligner le caractère spectaculaire de la vie quotidienne. Chaque plan fut en outre élaboré à partir de photographies, accentuant la dimension picturale du film sans toutefois estomper l’un de ses thèmes principaux, le temps qui passe.

Chercher l’eau au puits, se chauffer au bois, aiguiser les couteaux à la meule, se déplacer en charrette à cheval, s’approvisionner au camion épicerie qui s’arrête dans chaque village, vivre de peu. Dominique Benicheti propose une réflexion sur le temps, sur l’hier et l’aujourd’hui, sur les continuités et les ruptures dont l’une est admirablement suggérée : du jour au lendemain, pour une raison particulière, Jules Guiteaux cesse de se rendre à sa forge le matin. Le réalisateur fait revivre le temps nécessaire à lier un fagot de bois ou à égrainer un épi de maïs séché, ce qui n’empêche pas le film de paraître, dans l’esprit du spectateur, bien plus court que sa durée effective…

Le Cousin Jules sollicite également la vue et l’ouïe à un point d’exigence dont on a perdu l’habitude. Parole et musique ont cédé la place aux craquements des bois, aux geignements des cuirs, aux martèlements des fers, aux bruissements de la nature. Par ses plans fixes ou rapprochés, ses travellings, Dominique Benicheti invite non à voir et à entendre, mais à scruter et à écouter, à méditer et contempler.

Au sortir du film, certains penseront aux livres sur les métiers d’autrefois, les gestes oubliés parfois définitivement, d’autres aux documentaires Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) de Georges Rouquier, à la trilogie Profils paysans (2001-2008) de Raymond Depardon. À l’heure où nos métropoles ne connaissent plus les nuits étoilées, où des érudits s’interrogent sur l’accélération du temps dans nos sociétés, Le Cousin Jules évoque certes le passé, mais donne aussi à penser pour l’avenir.

Dominique Benicheti, Le Cousin Jules, 1973, France, couleurs, 91 minutes, en salle le 15 avril 2015 en version restaurée.