Une Rebecca saisissante

Rebecca d'Alfred Hitchcock (1940)
Rebecca d’Alfred Hitchcock (1940)

Orson Welles fut un homme de lettres et d’arts, de théâtre et de cinéma, mais aussi de radio. En 1938, il adapte le roman de science-fiction de H. G. Wells La Guerre des mondes (1898) sous la forme de feuilletons radiophoniques qui le rendent célèbre. Six semaines plus tard, le 9 décembre, il décide d’inaugurer son émission « The Campbell Playhouse » avec l’une des meilleures ventes de l’année, Rebecca, de Daphné du Maurier. Devant le succès de l’émission, le producteur David O. Selznick en envoie une copie à Hitchcock afin qu’il crée une version pour le cinéma. Rebecca obtient l’oscar du meilleur film en 1940.

Le 8 octobre 2016, au studio 104 de la Maison de la radio, France Culture renouvelait l’expérience, en adaptant le texte original de l’émission d’Orson Welles et en proposant une musique originale. Sur scène, l’Orchestre national de France interprétait la composition de Didier Benetti, dans laquelle se percevaient notamment des réminiscences aux partitions de Bernard Herrmann, compositeur et chef d’orchestre qui collabora de nombreuses fois avec Hitchcock. Des acteurs, derrière des microphones aux rendus différents, jouaient les personnages de madame et monsieur de Winter, madame Van Hopper, etc. À cet égard, assurant à la fois la voix off et la voix de la protagoniste, Melissa Barbaud était particulièrement convaincante. Dans le fond du plateau, entourée des accessoires nécessaires, Élodie Fiat reproduisait les bruits de vaisselle, de papiers froissés, de tiroirs ouverts puis refermés, la régie se chargeant de la mer, des moteurs de voiture, de l’orage, ainsi que des lumières. Certes l’atmosphère du roman gothique se prête à une telle adaptation, certes la musique possède une puissance émotionnelle considérable, mais cela n’amoindrit en rien la qualité d’un travail d’équipe dont le résultat fut saisissant, captivant.

En initiant les concerts-fictions en 2014, France Culture pariait que le roman radiophonique pouvait encore susciter l’enthousiasme non seulement de spectateurs accueillis dans les coulisses de la Maison de la radio pour une soirée plaisante et peu fatigante, mais également, quelques semaines plus tard, des auditeurs restés chez eux ou en déplacement. Comme Orson Welles l’avait supposé, il est possible de raconter des grands textes de la littérature à la radio, en une heure de temps. France Culture, selon les mots de Blandine Masson, responsable de la programmation, reconnaît l’héritage et le réinvente dans le but d’élever la fiction radiophonique au rang des beaux-arts. C’est audacieux, c’est réussi, merci !

La fiction radiophonique : Rebecca, Daphné du Maurier, samedi 26 novembre 2016, 20h, dans l’émission « Samedi noir ».

Le CD de l’émission Rebecca (1938), avec Margaret Sullavan dans le rôle titre et Orson Welles dans celui de Max de Winter, et accompagné du texte bilingue, est disponible chez Phonurgia Nova Éditions.

Couverture de Rebecca de Daphné du Maurier (1938)

 

Le roman : Daphné du Maurier, Rebecca, traduit par Anouk Neuhoff, Paris, Albin Michel, 2015.

 

 

Concert-fiction à venir à la Maison de la radio : Le Dernier Livre de la jungle, Yann Apperry et Massimo Nunzi, jeudi 1er décembre 2016, 19h, 8/15 €.

Concerts-fictions en réécoute et podcast sur le site http://www.franceculture.fr : Alice & Merveilles, d’après Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll ; Dracula de Bram Stoker ; Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad ; 20 000 lieues sous les mers de Jules Vernes.

« Nous sommes les hommes creux… » (T. S. Eliot)

Photographie de la carte d’identité de sauveteur-ambulancier de ZadkinE (3 octobre 1914)
Photographie de la carte d’identité de sauveteur-ambulancier de Zadkine (3 octobre 1914)
(Paris, archives du musée Zadkine, legs Valentine Prax, 1981)

Le chemin du musée Zadkine conduit au recueillement. Un étroit passage entre deux immeubles parisiens débouche sur une, puis des cours arborées. S’offrent alors, au hasard d’une intimité courbée, une sculpture de l’artiste russe, puis une autre. Le balancement des arbres dans le vent, la lumière à la fois chaude et pointue de l’automne pénètrent les vastes volumes de ce qui fut sa maison et ses ateliers à partir de 1928, à l’âge de quarante ans. Avant ? Il y eut surtout la guerre.

 

 

« L’heure est grave, tout homme digne de ce nom doit agir, se défendre de rester inactif. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, des actes. » (Blaise Cendrars, 1914)

Ossip Zadkine fut parmi les étrangers amis de la France qui se mobilisèrent. Engagé volontaire en janvier 1915, il rejoignit la Légion étrangère. D’abord infirmier, puis brancardier, il fut victime d’une attaque aux gaz vers le 10 décembre 1916, passant à son tour du côté des blessés, trois semaines allongé sur le ventre à vomir. Réaffecté à la fin du mois de février 1917, il fut renvoyé à l’hôpital dès le 19 mars et réformé le 7 octobre. Il eut le souffle court, le restant de sa vie.

Ossip Zadkine, Scène d’évacuation (1916)
Ossip Zadkine, Scène d’évacuation (1916)
© BDIC, musée d’histoire contemporaine © ADAGP 2016

De cette épreuve, il rapporta une trentaine de dessins dont il tira une vingtaine de gravures au cours de l’hiver 1917-1918. Ces œuvres sont réunies, pour la première fois, au musée Zadkine. Réalisées dans le dénuement, la soixantaine de compositions issues de la guerre témoignent non seulement de l’expérience vécue, mais également de ce que la création permet de catharsis et d’oubli.

Ossip Zadkine, Scène d’hôpital (1916)
Ossip Zadkine, Scène d’hôpital (1916)
© BDIC, musée d’histoire contemporaine © ADAGP 2016

Au fil des ateliers, se succèdent des scènes de cantonnement, de missions d’évacuation, d’hôpital, de retour à la vie. Défiant la perspective, Zadkine, comme d’autres artistes ayant également connu le front, efface toute individualité et souligne la raideur de corps dont on ne sait s’ils sont morts ou vivants. Il représente aussi des amputés, des gueules cassées hantant les bistrots ou errant dans les rues de la capitale à la recherche d’une issue, physique et psychologique.

Ossip Zadkine, Blessé descendant un escalier (1917)
Ossip Zadkine, Blessé descendant un escalier (1917)
© Musée Zadkine/Roger Viollet © ADAGP 2016

Ce sont ces « hommes creux » que l’écrivain Thomas Stearns Eliot dépeint en 1925 dans son poème The Hollow Men. Chris Marker s’en inspira pour réaliser en 2005 Owls at noon, Prelude : The Hollow Men. En écho aux dessins de Zadkine, ce montage photocinématographique d’une vingtaine de minutes présente en alternance des vers du poème et des images de victimes, femmes ou hommes, de la guerre. Sa puissance évocatrice est considérable.

Chris Marker, Owls at noon, Prelude : The Hollow Men (2005)
Chris Marker, Owls at noon, Prelude : The Hollow Men (2005)
Courtesy Chris Marker

L’exposition « Destins/Dessins de guerre » est un lieu. Un lieu de vie ou d’existence, un lieu de résurgence ou tout au moins de réémergence. La confrontation des œuvres, celle de Chris Marker avec les dessins de guerre, avec les sculptures postérieures d’Ossip Zadkine, permet de mieux saisir leur essence et leur style. Sans doute n’en serait-il en outre rien sans ces volumes, cet air et cette clarté, qui avaient déjà séduit l’artiste russe lors de sa première visite de l’atelier.

« Destins/Dessins de guerre », du 2 octobre 2016 au 5 février 2017, de 10h à 18h sauf le lundi, Musée Zadkine, 100 bis rue d’Assas, 75006 Paris, 01 55 42 77 20, musée.zadkine@paris.fr, 7/5 €.

Couverture de "La Terre vaine et autres poèmes" de T.S. Eliot

 

 

Couverture de "Poésie" de T.S. Eliot

T. S. Eliot, Poésie, traduction de Pierre Leyris, Paris, Éditions du Seuil, 2003 ; id., La Terre vaine et autres poèmes, traduction de Pierre Leyris, Paris, Éditions du Seuil, 2014.

 

Couverture du catalogue de l'exposition "Destins/Dessins de guerre"

Catalogue de l’exposition : Véronique Koehler, Destins/Dessins de guerre, Paris, Éditions Paris Musées, 2016. Outre la reproduction des œuvres présentées et de diverses sources, ce catalogue au papier travaillé propose plusieurs études sur les sujets abordés dans l’exposition.

Dépêche : Sciences en vue(s)

Affiche du festival « Sciences en vues »Dans le cadre de la Fête de la science qui se déroulera du 8 au 16 octobre 2016, la Cité des sciences et de l’industrie organise les 8 et 9 octobre un festival pour tous âges où films et multimédias seront à l’honneur. Il se tiendra en trois lieux : à l’auditorium seront diffusés tout au cours des journées des films documentaires sur les arts et les sciences, l’astronomie, l’archéologie, l’environnement, les mathématiques… Deux projections-débats auront lieu à 17h. Au cinéma Louis-Lumière sont prévues des rencontres avec des créateurs et des producteurs de serious games. À la Bibliothèque des sciences et de l’industrie, des multimédias seront à disposition.

Couverture du livre 25 Découvertes pour les 25 ans de la Fête de la science

Dans le même esprit, à partir du 8 octobre, le livre 25 Découvertes pour les 25 ans de la Fête de la science sera présent dans les lieux de culture scientifique, les bibliothèques, les villages des sciences. En librairie, il sera offert pour tout achat d’un livre scientifique.

Films ou livre, deux occasions de savoir s’il est possible de faire de la voile dans l’espace…

Festival « Sciences en vues », 8 et 9 octobre 2016, Cité des sciences et de l’industrie, 30 avenue Corentin Cariou, 75019 Paris, http://www.cite-sciences.fr, entrée libre.

Livre 25 Découvertes pour les 25 ans de la Fête de la science, gratuit.

Salvador Dalí – Joann Sfar, un alliage inédit

Joann Sfar, Je sens un décollationnage… (2016)
Joann Sfar, Je sens un décollationnage…

Joann Sfar, auteur de la bande dessinée Le Chat du rabbin (2002-) ou encore du film Gainsbourg, vie héroïque (2010), a rencontré Salvador Dalí à la fin de l’adolescence. S’il a tôt fait connaissance avec les écrits pléthoriques de l’artiste, il a fallu l’invitation récente de l’Espace Dalí pour qu’il fréquente sa peinture ou, selon ses propres mots, qu’il entre en intimité avec celle-ci. Quelle fut la commande ? Quels en sont les aboutissements ?

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L’Espace Dalí, dont la collection permanente comprend sculptures, dessins, peintures, mobilier et objets variés, organise une exposition temporaire par an. Dalí étant un grand raconteur d’histoires, sur son œuvre comme sur sa personne, il s’est agi de trouver une personne qui sache narrer Dalí. L’exposition « Joann Sfar, Salvador Dalí : une seconde avant l’éveil » retrace l’histoire d’une rencontre entre deux artistes, au cours de laquelle Joann Sfar tente d’imaginer, de penser comme Dalí. S’y mêlent sans se confondre des pièces de la collection permanente et plus de deux cents planches originales de Sfar, également réunies sous la forme d’une bande dessinée, Fin de la parenthèse.

Couverture de "Fin de la parenthèse" par Joann Sfar
© Éditions Rue de Sèvres

L’artiste Seabearstein se trouve engagé dans une expérience inédite. Pour sauver le monde de l’obscurantisme dans lequel il sombre, il doit réveiller le seul prophète non religieux encore existant, Salvador Dalí, dont le corps a été cryogénisé, c’est-à-dire placé à très basse température en vue d’être conservé et éventuellement ressuscité. Pour atteindre son but, Seaberstein, aidé de quatre modèles féminins, doit invoquer l’esprit du peintre en mettant en scène ses tableaux. À la lecture de ce récit, le choix de Joann Sfar pour raconter Dalí apparaît des plus pertinents. Associations d’idées, imagination, jeu sur la relation entre rêve et réalité caractérisent les œuvres des deux artistes. D’autres, à l’évidence, iraient plus loin, évoquant extravagance, fantasmagorie, illusion, délire ou tout du moins déraison.

Salvador Dalí, Femme en flammes (1980)
Salvador Dalí, Femme en flammes (1980)
© I.A.R

Deux thèmes se révèlent saillants dans cette réalisation à quatre mains : le sacré et la mode. Il incombe aux arts de voler à la religion sa fonction sacrée, affirme Joann Sfar. « Le goût de Dalí pour le Christ est proprement confiscatoire. […] Dieu est un sujet trop grave pour le laisser aux seuls religieux. » Aussi s’en empare-t-il, à sa manière. Il exhume aussi la collaboration entre Salvador Dalí et Elsa Schiaparelli, tous deux figurant parmi les premiers à travailler l’un avec des stylistes, l’autre avec des artistes. Mentionnons seulement leur fameuse robe homard, où le rouge animal se manifeste, à juste hauteur, sur la blancheur virginale. Pour faire écho aux dessins de Joann Sfar, sont ainsi exposés un Christ de Dalí et des robes de Schiaparelli.

Joann Sfar, Girafe en feu (2016)
Joann Sfar, Girafe en feu

Hors les œuvres en tant que telles, l’exposition doit beaucoup, si ce n’est tout, à la scénographie. Le plat et le noir et blanc des crayonnés de Sfar contrastent avec quelques volumes et les couleurs des œuvres de Dalí, couleurs que l’on retrouve toutefois dans la bande dessinée Fin de la parenthèse. Les planches originales ont été composées sur les murs, certaines agrandies, évitant toute lassitude et permettant l’immersion dans des mondes follement imaginaires. Avec ces deux mêmes préoccupations à l’esprit, Olivier Daviaud, qui a composé les musiques des films de Joann Sfar, a créé pour l’occasion une bande sonore de plus d’une heure. Tout convie ainsi le visiteur à se laisser envoûter par les charmes artistiques d’un imparable duo Dalí-Sfar… ou Sfar-Dalí.

« Joann Sfar, Salvador Dalí, une seconde avant l’éveil », du 9 septembre 2016 au 31 mars 2017, tous les jours de 10h à 18h30, nocturnes jusqu’à 21h les derniers mercredis du mois, Espace Dalí, 11 rue Poulbot, 75018 Paris, 01 42 64 40 10, 11/8/7 €.

Joann Sfar, Fin de la parenthèse, Paris, Éditions Rue de Sèvres, 2016.

Biskra, d’hier à aujourd’hui

L’exposition sur l’oasis algérienne de Biskra présentée à l’Institut du monde arabe se révèle bien plus riche qu’elle ne le laisse supposer a priori. Quelles en sont les différentes visites possibles ?

Anonyme, Intérieur arabe à Biskra (1890)
Anonyme, Intérieur arabe à Biskra (1890)
(Collection Gilles Dupont)

Découvrir Biskra. La ville se situe à la lisière du Sahara, au sud du massif de l’Aurès. En 1844, elle est occupée par les militaires français qui y construisent un fort six ans plus tard. La place forte devient peu à peu une ville coloniale, avec certes un cercle militaire, mais aussi une église, un hôtel, un jardin à la française… Avec l’établissement d’une liaison ferroviaire entre Alger et Biskra en 1888, le tourisme se développe. Vers 1910, l’oasis constitue une villégiature hivernale de luxe qui assure aux touristes, principalement anglais, allemands et américains, hivers doux, dépaysement, soins aux sources thermales et loisirs (casino, promenades, excursions, courses hippiques, etc.). Le tourisme décline après 1930 et connaît un nouvel essor après l’indépendance en 1962. L’exposition permet de découvrir Biskra non seulement à travers son urbanisme et son architecture, des photographies et des films documentaires, les enregistrements sonores du compositeur et ethnomusicologue Béla Bartók, mais également par le regard et les représentations d’artistes.

Maurice Denis, Le Caravansérail (1921)
Maurice Denis, Le Caravansérail (1921)
(Musée Maurice Denis/Yves Tribes)

Exprimer Biskra. À l’origine de l’exposition se trouve un tableau, inspirant, inspiré : Nu bleu, souvenir de Biskra qu’Henri Matisse peint à son retour de l’oasis en 1907. Est aussi présenté Une rue à Biskra, seul tableau qu’il ait réalisé lors de son séjour en 1906. « L’oasis de Biskra est très belle. Mais on a bien conscience qu’il faudrait passer plusieurs années dans ces pays pour en tirer quelque chose de neuf et qu’on ne peut pas prendre sa palette et son système et l’appliquer », écrit-il à Henri Manguin le 7 juin 1906. Aux peintres académiques de la fin du 19e siècle, succèdent Maurice Denis, Oskar Kokoschka, Henri Valensi, d’autres, dont des œuvres sont présentées. Biskra servit en outre de décor à des films adaptés de roman : Le Jardin d’Allah de Robert Hichens paru en 1904 et Le Cheik d’Édith Mandes Hull publié en 1919. Sans oublier les pages qu’y consacra André Gide, notamment dans L’Immoraliste de 1902.

Yvonne Kleiss Herzig, Danseuses Ouled Naïls (1935)
Yvonne Kleiss Herzig, Danseuses Ouled Naïls (1935)
(Collection Salim Becha)

Rencontrer Biskra. Qu’ils soient artistes, écrivains ou compositeurs, opérateurs pour les sociétés Lumière ou Pathé, acteurs, militaires, hôteliers, leur rapport à l’oasis, à ses habitants, à son environnement naturel, interroge. L’exposition privilégie leur regard au détriment de celui des natifs, sans doute pour pouvoir mieux explorer ce premier. Qu’est que rencontrer une culture différente de la sienne dans le contexte si particulier d’une colonie ? Et pour certains Occidentaux, qu’est-ce que vivre dans une société où se mêlent « cultivateurs de palmiers-dattiers, ouvriers et négociants pieds-noirs, dignitaires algériens, militaires français, marchands mozabites, artisans juifs, danseuses Ouled-Naïls, travailleurs et musiciens sub-sahariens, Bédouins du Sahara », pour reprendre l’esquisse du commissaire de l’exposition Roger Benjamin ? Architectes, urbanistes, historiens, sociologues, ethnologues ne seront jamais trop pour répondre à ces questions.

Couverture de l'ouvrage de Colette Zytnicki
Couverture de l’ouvrage de Colette Zytnicki

Voir évoluer Biskra. Des dessins et aquarelles d’Eugène Fromentin réalisés en 1848 aux œuvres contemporaines de Slimane Becha et Noureddine Tabhra, des chansons chaouia et ensembles de mezoued aux raï et hip-hop, l’exposition s’efforce, à chaque étape de son parcours, d’évoquer Biskra d’hier à aujourd’hui. Ainsi ne livre-t-elle pas une image figée, passée et unilatérale de l’oasis, mais invite-t-elle au voyage. À cet égard, pour mieux connaître le tourisme tel qu’il s’est développé à Biskra et, plus largement, dans toute l’Algérie, l’ouvrage de Colette Zytnicki intitulé L’Algérie, terre de tourisme (Éditions Vendémiaire, 2016) constitue une précieuse entrée, comme une manière agréable de prolonger l’exposition.

« Biskra, sortilèges d’une oasis », du 23 septembre 2016 au 23 janvier 2017, du mardi au vendredi de 10h à 18h, samedi, dimanche et jours fériés jusqu’à 19h, Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard, place Mohammed V, 75005 Paris, 01 40 51 38 38, 5/3 €, entrée libre le 1er octobre de 19h à minuit (dernière entrée à 23h).

Dans le cadre de l’exposition : Hommage à Djelloul Soudani, avec Camel Zekri et l’ensemble chekwa de Biskra, 13 janvier 2017 à 20h, 22/18/12 €.

Signalons l’entrée libre aux cinés-débats et aux conférences du jeudi 18h30. Parmi les prochaines rencontres : « Amour chrétien et amour musulman », 29 septembre ; « Les Trois piliers de l’islam : lecture anthropologique du Coran », 6 octobre ; « Liban : écrire et représenter le corps et la sexualité », 13 octobre ; « Comprendre l’islam politique », 20 octobre.

« On nous a enlevé la mer » (une habitante de Marseille)

À Versailles, subsistent les Grandes Écuries du roi, autrefois dédiées aux chevaux de selle, et, jouxtant la Maréchalerie, les Petites, successivement occupées par des chevaux de trait, l’armée et, depuis la fin des années 1960, l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles. À la suite de la réhabilitation des Petites Écuries et de la Maréchalerie en 2004, Nicolas Michelin, alors directeur de l’École, a souhaité offrir aux futurs architectes une ouverture à l’art contemporain.

Dans les bâtiments de Jules Hardoin-Mansart sont organisées trois expositions par an qui font chaque fois l’objet d’une publication. Dépourvu de collection, ce « laboratoire de création » invite des artistes à réaliser une œuvre in situ après s’être imprégné du lieu. Ainsi Didier Fiuza Faustino, Till Roeskens et Laurent Tixador, dans le cadre de l’exposition « Sur des territoires fluides », traitent-ils de la manière d’habiter un espace, d’y évoluer.

Didier Fiuza Faustino, Love songs for riots (2016)
Didier Fiuza Faustino, Love songs for riots (2016)

Pour Love songs for riots (Chansons d’amour pour émeutes), Didier Fiuza Faustino, artiste et architecte, a utilisé des barrières Vauban, du nom de l’ingénieur, architecte militaire, conseiller de Louis XIV et expert en poliorcétique, comme un module de construction. L’œuvre présente autant de déclinaisons que de lieux d’exposition : Memories of tomorrow (Mémoires de demain) aux jardins des Tuileries, Vortex populi (Tourbillon du peuple) au centre d’art contemporain Le Magasin à Grenoble, etc. À Versailles, ces barrières habituellement employées pour délimiter un périmètre d’intervention des forces de l’ordre font écho aux parterres maîtrisés des jardins à la française d’André Le Nôtre. Enfin, dialoguant avec le dispositif, une photographie rappelle la performance de 2013 au cours de laquelle un acteur « habita » les barrières en interprétant un opéra de Georges Bizet.

Till Roeskens, Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau (2012)
Till Roeskens, Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau (2012)

Till Roeskens présente deux vidéos d’une heure et demie environ : Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau et Vidéocartographies : Aïda, Palestine. Elles ont commun une recherche de voix singulières, d’histoire personnelles. L’artiste va à la rencontre d’habitants, des quartiers nord de Marseille ou du camp d’Aïda à Bethléem, les écoute et, à partir de leurs récits, leur restitue leurs géographies subjectives. De cette démarche, émergent des réflexions sur le fait de s’orienter, de peupler un territoire, de l’aménager. Plan de situation #7 est l’aboutissement de deux ans d’allers et de retours entre le centre-ville de Marseille et les deux quartiers de Consolat et de Mirabeau, deux ans à recueillir des paroles comme celles de cette habitante à qui « on a enlevé la mer ». Vidéocartographies montre des réfugiés en train de cartographier le camp d’Aïda et donne à écouter leurs commentaires sur ce qu’ils sont en train d’accomplir.

Laurent Tixador, Au naturel (2015)
Laurent Tixador, Au naturel (2015)

Laurent Tixador cherche à éprouver l’influence d’un lieu, d’un milieu, d’un environnement, sur son être. Pour ce faire, il procède à des expériences extrêmes comme creuser un tunnel en le rebouchant derrière lui (Horizon moins vingt avec Abraham Poincheval, 2006), s’enfermer dans une œuvre d’art pendant la durée de Foire internationale d’art contemporain de Paris (Jumping bean, 2009), organiser une chasse à l’homme dont il est la proie (La Chasse à l’homme, 2011). À La Maréchalerie, l’artiste présente deux vidéos d’environ une heure : Au naturel (2015) rend compte des dix jours qu’il a passés, nu, en forêt de Chamarande ; Au bout de huit jours on va reprendre notre place (2009) se déroule dans une caserne abandonnée investie par trois squatters. Dans cette seconde vidéo, Laurent Tixador utilise la téléréalité tout en en démontant et en en critiquant les ressorts. Chaque expérience donne lieu à la réalisation d’une bouteille disposée à l’horizontale et dans laquelle sont introduits des éléments qui constituent autant de souvenirs. Trois de ces bouteilles sont présentées.

Avec « Sur des territoires fluides », La Maréchalerie – Centre d’art contemporain propose ainsi trois approches différentes et stimulantes d’un même objet : la création de récit fictionnel sur le fait d’habiter un espace.

Didier Fiuza Faustino, Till Roeskens et Laurent Tixador, « Sur des territoires fluides », du 17 septembre au 11 décembre 2016, du mardi au dimanche de 14h à 18h, La Maréchalerie – Centre d’art contemporain, place des Manèges, avenue du général de Gaulle, 78000 Versailles, 01 39 07 40 27, lamarechalerie@versailles.archi.fr, entrée libre.

Cycle de conférences sur le thème « Art/Architecture : jonctions et disjonctions », les 7 et 23 novembre, les 7 et 14 décembre 2016 à 18h, à Paris et à Versailles, entrée libre sans réservation, programme détaillé sur le site de La Maréchalerie.

Quelques livres autour de l’exposition…

Livres autour de l'exposition

Graine d’ici et d’ailleurs

Ateliers Lion Associés, Institut des cultures d’islam (Paris, 2016)
Ateliers Lion Associés, Institut des cultures d’islam (Paris, 2016)

Prendre le chemin de l’Institut des cultures d’islam est un plaisir toujours renouvelé. Situé au cœur du quartier à la forte d’identité qu’est la Goutte d’or à Paris, l’Institut propose une riche et attrayante programmation. Concerts, conférences et débats, ateliers et stages pour adultes ou enfants, expositions, projections se succèdent dans les deux bâtiments de la rue Stéphenson et de la rue Léon, mais aussi dans la cour intérieure arborée et dans le chaleureux café.

Jusqu’au 15 janvier, l’Institut présente une exposition collective dont le thème est le grain de blé. Quoi de plus anodin certes, mais, aussi et surtout, quoi de plus central dans bien des sociétés.

L’exposition « Sacrées graines » nous invite à un voyage qui interroge les pratiques politiques, culturelles et sociales autour d’une graine qui ne prend toute sa valeur que par le travail qu’elle nécessite. Cette transformation du grain de blé en farine, son, semoule, boulgour ou couscous, est essentiellement dévolue aux femmes. (Bariza Khiari, présidente de l’Institut)

Les artistes conviés explorent et déploient les enjeux de chaque étape de la vie d’une telle graine, depuis sa culture jusqu’à sa consommation, en passant par sa transformation et sa commercialisation.

Ainsi, au cours de sa performance qui s’intitule La Bonne Graine et qui s’achève ces prochains jours, Ninar Esbar trie une tonne de graines selon leur qualité. Par cette mise en scène, l’artiste plasticienne et écrivaine questionne autant le rôle social des femmes que le travail répétitif d’ouvriers ou les impensés de bureaucraties.

Ninar Esber, La Bonne Graine (installation, 2012)
Ninar Esber, La Bonne Graine (installation, 2012)
© Nina Esber, courtesy galerie Imane Farès/HB

En photographiant des produits alimentaires palestiniens, Jean-Luc Moulène, lui, distribue symboliquement des marchandises absentes du commerce international. « Je me sers purement et simplement du marché de l’art, pour donner une valeur à quelque chose qui est invisible, nié. Mais là, la logique marchande révèle son idéologie [1] », explique-t-il.

Jean-Luc Moulène, Documents/Produits de Palestine : 02 04 26 Couscous (2003)
Jean-Luc Moulène, Documents/Produits de Palestine : 02 04 26 Couscous (2003)
© Jean-Luc Moulène, courtesy galerie Chantal Crousel

Comme l’eau, le blé conduit à réfléchir sur les thèmes de la mondialisation, de l’exil et de l’immigration, du vivre-ensemble, de la mémoire et de la transmission. Les œuvres des treize artistes en témoignent, reste à les en remercier.

Exposition collective, « Sacrées graines », du 15 septembre 2016 au 15 janvier 2017, Institut des cultures d’islam, 56 rue Stéphenson et 19 rue Léon, 75018 Paris, 01 53 09 99 84, entrée libre.

Catalogue de l'exposition

Catalogue de l’exposition : Sacrées Graines, Paris, Institut des cultures d’islam, 2016, 56 p., 10 €.

Autour de l’exposition : théâtre, Teatro Naturale : moi, le couscous et Albert Camus, 6-7 janvier 2017, 20h-22h, École Pierre Budin, 5 rue Pierre Budin, 75018 Paris, 8-12 € ; conférence, Sylvie Durmelat, Fatema Hal, Farouk Mardam-Bey, « Les aventures d’une graine sacrée », 17 novembre 2016, 19h-21h, entrée libre.

[1] Jean-Luc Moulène, entretien avec Manuel Fadat et John Cornu, Droits de cités, avril 2008, cité dans le catalogue de l’exposition, Sacrées Graines, Paris, Institut des cultures d’islam, 2016, p. 36.

S’intégrer pour photographier

Jimmy Nelson, « Bodita, Arboshash et Nirjuda », tribu des Dassanech (Éthiopie, 2011)
Jimmy Nelson, « Bodita, Arboshash et Nirjuda », tribu des Dassanech (Éthiopie, 2011)

 

Du 8 juin au 4 septembre, la galerie-librairie La Hune, au cœur du quartier de Saint-Germain-des-prés à Paris, présentait des œuvres réalisées par Jimmy Nelson dans le cadre de son exposition « Before they pass away » (« Avant qu’ils ne disparaissent »).

 

 

Jimmy Nelson, « Village de Tachung et Tsering Wangmo Tangge » (Mustang, 2011)
Jimmy Nelson, « Village de Tachung et Tsering Wangmo Tangge » (Mustang, 2011)

 

En 2010, le photographe anglais entreprenait un projet impressionnant tant par sa démarche que par son résultat : aller à la rencontre de communautés indigènes afin d’en conserver une trace visuelle et afin d’apprendre d’elles, de leur sagesse, de leurs rites et de leurs coutumes, de leur relation intime à la nature.

Jimmy Nelson, « Village de Ni Yakal, mont Yasur » (Vanuatu, 2011)
Jimmy Nelson, « Village de Ni Yakal, mont Yasur » (Vanuatu, 2011)

 

Huli Wigmen de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Karo d’Éthiopie, Himba de Namibie ont accepté d’être mis en scène dans un décor, avec coiffes et parures, revêtus de peintures, parce que Jimmy Nelson cultive notamment un talent, celui de s’intégrer, de s’adapter, de se familiariser.

 

 

Jimmy Nelson, « Yangshuo Cormorants » (China, 2005)
Jimmy Nelson, « Yangshuo Cormorants » (China, 2005)

L’exposition est terminée mais il est toujours possible de venir consulter les livres relatifs au projet. Espérons également que le photographe continuera à participer à des rencontres, car écouter cette forte personnalité parler de sa démarche est un moment si vivant qu’il en est exceptionnel.

Jimmy Nelson, « Before they pass away », du 8 juin au 4 septembre 2016, galerie-librairie La Hune, 16 rue de l’Abbaye, 75006 Paris, 01 42 01 43 55.

Jimmy Nelson, Les Dernières Ethnies. Avant qu’elles ne disparaissent, kempen, TeNeues, 2013 (disponible en plusieurs formats).

« Le temps s’arrête pour celui qui admire » (Diderot)

Romain Veillon, « Les sables du temps » (Namibie, 2013)
Romain Veillon, « Les sables du temps » (Namibie, 2013)

Le « Temps suspendu » ? Un accrochage saisissant. Le musée de la Poste étant fermé pour travaux, les trois commissaires, dont Céline Neveux, organisent des expositions hors les murs. Avouons-le, investir l’architecture curviligne du Brésilien Oscar Niemeyer pour traiter du thème des lieux abandonnés est une géniale idée.

Sylvain Margaine, Henk Van Rensbergen et Romain Veillon, deux Belges et un Français, tous trois photographes professionnels et à la recherche des traces du temps, ont pris des clichés d’usines, d’églises, de villas délaissées. De l’Islande à la Namibie, de Cuba à l’Indonésie, le voyage se révèle autant géographique que temporel, comme le résume une carte du monde tactile situant les architectures photographiées.

Henk Van Rensbergen, « Nara Dreamland rollercoaster » (Japon, 2012)
Henk Van Rensbergen, « Nara Dreamland rollercoaster » (Japon, 2012)

À cet ensemble subjuguant s’ajoutent la diffusion d’un film documentaire sur des « explorateurs urbains » (selon l’expression consacrée) aux États-Unis ainsi qu’un catalogue réalisé avec grand soin. Si ce dernier ne peut rendre ce qui se dégage de ces photographies présentées dans ce lieu, il le complète admirablement par des textes d’écrivains, d’anthropologues, d’historiens. Ainsi le livre perdurera-t-il, l’exposition passée.

« Temps suspendu : exploration urbaine », du 17 septembre au 18 décembre 2016, Espace Niemeyer, 2 place du Colonel Fabien, 75019 Paris, du lundi au vendredi de 11h à 18h30, les samedis et dimanches de 13h à 18h, entrée libre.

Catalogue de l'exposition

Sylvain Margaine, Henk Van Rensbergen et Romain Veillon, Temps suspendu : exploration urbaine, Paris, Musée de la Poste/SilvanaEditoriale, 2016, 144 p., 25 €.

Mardi 11 octobre à 19h : table ronde sur le béton et l’architecture des années 1970 ; mardi 15 novembre à 19h : conférence d’Alain Schnapp sur les ruines, les mots et les images de l’Antiquité aux Lumières ; mardi 6 décembre à 19h, lecture théâtralisée de la compagnie des Dramaticules. Renseignement et réservation au 01 42 79 24 24 ou reservation.dnmp@laposte.fr.

Quelques livres :

Couverture de "Forgotten Heritage"

Matt Emmett, Forgotten Heritage, Versailles, Éditions Jonglez, 2016.

Couverture de "After the Final Curtain"

Matt Lambros, After the Final Curtain : The Fall of the American Movie Theater, Versailles, Éditions Jonglez, 2016.

Couverture de "Abandoned Asylums"

Matt Van der Velde, Abandoned Asylums, Versailles, Éditions Jonglez, 2016.

 

Rare, ou le mariage de l’art et de la littérature

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Jusqu’au 24 septembre seulement, à l’excellente galerie Éric Dupont, il est possible de voir une œuvre de Stéphane Zagdanski avant que celle-ci ne s’effeuille. Rare se compose en effet d’un roman autobiographique tiré à deux cents exemplaires et de cent œuvres calligraphiées, aux formats, médiums et supports variés, qui correspondent aux 285 pages du livre et qui peuvent être acquises séparément accompagnées d’un exemplaire du livre. Ainsi l’œuvre sera-t-elle à l’automne à jamais dispersée, à moins qu’une institution ou un collectionneur ne décidât un jour d’en relier les feuilles le temps d’une exposition.

Livres de Stéphane Zagdanski

Stéphane Zagdanski a commis une vingtaine d’essais ou de romans, avant de s’atteler à Rare, récit sur l’écriture, « sur la difficulté d’écrire dans le chaos du monde ». « J’écris pour comprendre le monde et non pour être lu », ose-t-il. Michel de Montaigne n’affirmait-il pas : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire nous viennent aisément » ? À l’évidence, il est question ici d’un puissant ressort de ce qui s’appelle expression.

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Après avoir longtemps travaillé en secret de crainte qu’on le considérât fou, Stéphane Zagdanski a décidé de rendre publique son roman sous forme non typographique mais manuscrite, car il accorde de l’importance à cette dernière, à raison. Que gagnerait-on en effet à voir disparaître la calligraphie, cet art qui occupe une place centrale dans des cultures arabes ou asiatiques par exemple ? Aussi s’étale l’écriture de Stéphane Zagdanski sur les murs de la galerie, une écriture souvent colorée, mirobolante, qui parfois virevolte comme ses idées.

Rare de Stéphane Zagdanski, du 3 au 24 septembre 2016, Galerie Éric Dupont, 138 rue du Temple, 75003 Paris, 01 44 54 04 14, http://www.eric-dupont.com, info@eric-dupont.com, du mardi au samedi de 11h à 19h, entrée libre.