Femmes au Panthéon

En mai 2015, Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay, quatre figures de la Résistance entreront au Panthéon. Notons qu’à ce jour seules deux femmes, deux scientifiques, Sophie Berthelot et Marie Curie, ont été inhumées sur la montagne Sainte-Geneviève, ce qui est peu comparé au soixante-neuf hommes et ce qui incite à souligner une décision soucieuse de parité.

Couverture du cd audio "Les Femmes au Panthéon"Outre les nombreux livres parus ou à paraître, nous signalons deux expositions, « Quatre résistants au Panthéon », du 6 mai au 24 juillet 2015, aux Archives nationales à Peyrefitte-sur-Seine, entrée libre, et « Les armes de l’esprit : Germaine Tillion, 1939-1945 », du 26 mai au 20 septembre 2015, à la Citadelle de Besançon, avant d’aborder ce qui constitue le cœur de ce billet : le cd audio Les Femmes au Panthéon : Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, conçu par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et les éditions Radio France.

Photographie d'André Malraux, discours en hommage à Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964.
André Malraux, discours en hommage à Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964.
© Bernard Allemane/INA, 1964.

Pour marquer ces entrées au Panthéon, ont été réunis en un cd cinq entretiens que Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002), la nièce du général, a accordé à Ludovic Sellier en février 1995 dans l’émission « À voix nue » de France Culture, cinq entretiens que l’ethnologue Germaine Tillion (1907-2008) a accordé à Jean Lacouture en janvier 1997 dans la même émission, auxquels s’ajoutent deux discours d’André Malraux, celui prononcé en 1975 à l’occasion du trentième anniversaire de la libération des camps à Chartres, et celui, certainement l’un des plus exceptionnels de l’histoire (à entendre comme à voir), en hommage à Jean Moulin lors du transfert des cendres de ce dernier en 1964. Les cinq heures d’écoute proposées paraissent fort courtes tellement elles sont emplies de connaissances sur l’histoire du 20e siècle, d’expérience, d’humanité et d’émotion.

 

Photographie de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, le 19 juin 1945, quelques semaines après son retour des camps.
Geneviève de Gaulle-Anthonioz, le 19 juin 1945, quelques semaines après son retour des camps. © Rue des Archives

La montée des extrêmes dans l’entre-deux-guerres, l’engagement, la fraternité, la trahison, la peur sont tour à tour évoqués par les deux femmes. Pourquoi s’engage-t-on à vingt ans dans la Résistance ? Geneviève de Gaulle Anthonioz, une fois encore, se pose la question et, une fois encore, échoue à y répondre. Elle insiste sur la distinction entre être battu et être torturé. Elle cite Georges Bernanos : « L’honneur est un instinct comme l’amour. » Elle s’interroge sur le témoignage, sur ce que l’on veut ou peut dire, concluant que l’expérience humaine comporte une part d’intransmissible.

Photographie de Germaine Tillion en 1972
Germaine Tillion en 1972. © Louis Monier

Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion ont toutes deux appartenu au réseau résistant du Musée de l’Homme, été trahies, arrêtées par la Gestapo, déportées à Ravensbrück et libérées en avril 1945. Après la guerre, elles continuent de s’engager, la première contre la pauvreté dans le monde, la seconde pour l’éducation de la population algérienne qu’elle a appris à connaître au cours de ses missions d’ethnologue. La Résistance, la politique, l’Algérie : elles parlent avec précaution du général de Gaulle, dont le rôle, à l’évidence, doit continuer d’être étudié pour éviter idolâtrie ou détestation.

Quels que soient les moments de leur parcours évoqués, une humilité, une simplicité, une force se dégagent du témoignage des deux femmes et, peut-être plus surprenant après avoir vécu l’expérience concentrationnaire, une foi en humanité, en chaque être humain.

Aussi voici quelques citations.

En fait, quand j’ai été arrêtée, c’est très curieux, j’ai eu une espèce de sentiment de soulagement presque, et même de joie intense comme quelqu’un qui arrive à une nouvelle étape. Je me souviens que, dans la voiture cellulaire qui me ramenait dans la prison de Fresnes après être passée par la rue des Saussaies, j’ai chanté L’Hymne à la joie, enfin, la neuvième symphonie de Beethoven qui comprend quelques paroles qu’on appelle L’Hymne à la joie. Joie énorme, joie terrible du sacrifice total. Tout à coup, quand on est devant une exécution capitale, cela peut, paraît-il, arriver.

Vous n’êtes pas fatiguée, jamais. Vous n’êtes pas usée de ces visages fatigués, malheureux ? Non, non, je suis vieille alors, évidemment, quand on est vieux, on a moins de force, du moins, moins de force physique, mais non, non, tant que je pourrai faire encore quelque chose, je n’accepterai pas d’être fatiguée. En tout cas, je ferai comme si je ne l’étais pas.

Les gens qui s’engagent à fond sont toujours minoritaires. Mais ils sont portés par un courant.

Geneviève de Gaulle-Anthonioz

J’ai reconnu naturellement les visages de tous les accusés et… Je dois dire que j’ai même eu… Il m’est arrivé d’avoir pitié d’eux. Cette pitié était fondée sur un chagrin de leur part, sur… ? Non, non, elle était fondée sur le fait que je les ai vus essayer de correspondre avec des gens dans la salle et, à ce moment-là, en quelque sorte, je les ai vus non plus comme des tortionnaires mais comme des prisonniers, et qu’à partir du moment où je les voyais comme des prisonniers, je ne pouvais pas ne pas avoir un mouvement de pitié.

Germaine Tillion au procès de Hambourg

Les Femmes au Panthéon : Geneviève de Gaulle-Anthonioz – Germaine Tillion, Paris, INA/Radio France, « Les grandes heures », 2015, 19,80 €.

Chez Doisneau

Il est un lieu dont la visite prend chaque fois des allures de plaisante promenade, surtout en ces temps de pré-printemps : la Maison de la photographie Robert Doisneau (1912-1994), à Gentilly, ville natale de l’artiste. Inaugurée en 1996 avec la célèbre exposition internationale « Est-ce ainsi que les hommes vivent… », la Maison Robert Doisneau est dédiée à la photographie d’inspiration humaniste, quelles que soient époques et latitudes. Les clichés de Serge Clément, Jean-Pascal Imsand, Henriette Grindat, George Rodger, Émile Savitry, David Seymour, Homer Sykes, pour ne citer que quelques noms, ont ainsi été présentés par le passé.

L’exposition actuelle est consacrée à l’œuvre de Marcel Bovis (1904-1997). Auteur, dessinateur, musicien, graveur, peintre mais aussi photographe, celui-ci collabora à plusieurs revues (Scandale, Arts et métiers graphiques, Photo-Revue, Photographie nouvelle, etc.) et fonda le groupe des XV – avec, entre autres, René-Jacques, Daniel Masclet, Willy Ronis –, association dont le but était de faire reconnaître la photographie comme un art. Au cours de sa carrière, Marcel Bovis réalisa plus de la moitié de ses vingt mille négatifs avec un Rolleiflex, appareil de petite dimension qui délivre un format carré et emploie non des plaques de verre mais un film en celluloïde permettant la prise d’une douzaine de vues.

Les commissaires de l’exposition, Michaël Houlette et Matthieu Rivallin, convient le visiteur à une plongée en noir et blanc dans les années 1930 à 1950, principalement en France. Accompagnée d’une bande sonore créée par Marcel Bovis, l’intéressante série sur les grands boulevards parisiens devait ainsi illustrer un livre de Pierre MacOrlan. Les cadrages (contre-plongées, plans rapprochés, etc.), le travail de la lumière, la finesse du grain caractérisent des photographies qui suscitent tour à tour joie, insouciance, amertume ou nostalgie.

« Marcel Bovis “6×6” », Maison de la photographie Robert Doisneau, du 6 février au 26 avril 2015, entrée libre.

Visites commentées les jeudi 5 mars à 16h, dimanche 29 mars à 15h et mardi 14 avril à 18h30 ; réservation auprès de Madame Sarah Gay (+33 (0)1 55 01 04 84, s.gay@agglo-valdebievre.fr). La Maison de la photographie Robert Doisneau organise de nombreuses activités pédagogiques destinées aux jeunes publics.

Catalogue de l’exposition : Bovis 6×6, préface d’Antonin Pons Braley, textes de Michaël Houlette et Matthieu Rivallin en français, allemand et anglais, Berlin, Tumuult éditions, 2015, 84 p., 14 €.

Corps de pierre et de chair

Photographie du tombeau de François Ier par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis, 1949)
Pierre Jahan, Tombeau de François Ier (basilique Saint-Denis, 1949) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

Vous ne connaissez pas le Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis ? Il n’est pas trop tard pour le découvrir à l’occasion de l’exposition consacrée à Pierre Jahan (1909-2003) qui photographia notamment les gisants de la basilique située à quelques rues de là.

Le Musée occupe l’ancien couvent des Carmélites de Saint-Denis fondé au début du 17e siècle et qui, de 1770 à 1787, accueillit l’une des filles de Louis XV, Madame Louise de France, choquée par les mœurs légères de la cour. Cloître, jardin des sens, chapelle rendent la visite des plus agréables, mais le parcours des expositions temporaires parfois sinueux. Les principales collections concernent le carmel, l’archéologie médiévale, l’ancien Hôtel-Dieu de la ville fondé au début du 18e siècle et dotée d’une remarquable apothicairerie, la guerre de 1870 et la Commune de Paris. Le Musée est également connu pour son fonds Paul Éluard, natif de Saint-Denis. À ces collections permanentes dont la diversité permet de visiter le Musée à plusieurs, chacun y trouvant son compte, s’ajoutent des expositions temporaires d’art contemporain ou qui mettent en valeur les fonds du Musée.

 

Autoportrait photographique de Pierre Jahan à vélo (1944)
Pierre Jahan, Autoportrait à vélo (1944) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition « Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », organisée en collaboration avec ses descendants, la galerie Michèle Chomette et l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC), propose de découvrir plusieurs séries réalisées par le photographe entre 1930 et 1960, résultats de recherches personnelles ou de commandes. Une centaine de tirage d’époque, certains inédits, ont été rassemblés, provenant de collections publiques ou privées. Il s’agit de la seconde exposition muséale de l’œuvre de Pierre Jahan après celle du musée Réattu d’Arles en 2010.

Lors de notre venue, nous avons suggéré d’ajouter une présentation de l’artiste et de son œuvre, tous les visiteurs n’en étant pas familiers. Au cas où cela n’a pu être fait, voici quelques mots sur Pierre Jahan. Le photographe, afin de subvenir à ses besoins, a collaboré à de nombreuses revues pour lesquelles il a réalisé des reportages. Il a également été sollicité par des entreprises – telles que les parfums Riguet, la cristallerie Daum, Christofle, Renault, Citroën –, pour leurs campagnes publicitaires et, à cet égard, s’est révélé un excellent photographe d’objet. Ces œuvres majeures sont cependant le fruit d’une pratique libre de la photographie. Pierre Jahan a exploré des registres extrêmement variés, des prises de vue extérieures très spontanées aux montages surréalistes. S’il a croisé André Breton et Paul Éluard, notamment lors de l’exposition surréaliste de 1938, il n’en a jamais été proche. Dès 1936, il a été membre du groupe de photographes Rectangle, qui renaît après la guerre sous le nom de Groupe des xv. Pierre Jahan, qui a toujours tiré ses photographies lui-même et aimait expérimenter, n’était toutefois guère un théoricien.

Photographie de Notre-Dame par Pierre Jahan, extraite de la série "Paris chante sa nuit" (janvier 1945)
Pierre Jahan, Paris chante sa nuit (Notre-Dame, janvier 1945)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photographie de docks par Pierre Jahan, extraite de la série "La vie batelière" (mars 1938)
Pierre Jahan, La vie batelière (docks, mars 1938)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Photographie de Pierre Jahan intitulée "Le pendu" (les puces, Paris, 1946)
Pierre Jahan, Le pendu (les puces, Paris, 1943)
© Pierre Jahan/ Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition occupe trois espaces du Musée : la salle du chapitre, la salle Paul Éluard et la tribune de Mesdames. Le premier espace offre un glissement imperceptible et admirable des corps de pierre (Les gisants de Saint-Denis, 1948, La mort et les statues, 1941-1942, ainsi que le très remarquable et avant-gardiste Dévot du Christ de la cathédrale de Perpignan, 1934, représentant une statue en bois sculpté du 14e siècle) au corps de chair (Études de nus, 1945-1949, et Plain chant, réalisé avec Cocteau en 1947). Pierre Jahan a profité d’une séance d’éclairage cinématographique pour photographier les gisants de la basilique Saint-Denis, privilégiant, comme on peut le constater, ceux réalisés en marbre, sans doute parce qu’ils reflétaient mieux la lumière. Au fond de la salle du chapitre, sont exposées des photographies de paysages urbains, d’hommes au travail et des puces de Saint-Ouen, Pierre Jahan comme les surréalistes appréciant y observer les assemblages incongrus d’objets et y chiner.

 

La salle Paul Éluard, dans laquelle est visionné un documentaire de Julie Chaux, accueille d’une part des collages et des photomontages illustrant des poésies « surréalistes » du Moyen Âge et, d’autre part, des photographies de l’exposition surréaliste qui eut lieu à la galerie des Beaux-Arts, rue du Faubourg Saint-Honoré, en janvier et février 1938. Ces dernières, inédites, s’ajoutent désormais à celles, célèbres, de Man Ray et de Denise Bellon.

Photographie de Pierre Jahan intitulée "La main aux yeux" (1948)
Pierre Jahan, La main aux yeux (1948)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photogramme de Pierre Jahan extrait de la série "L'herbier surréaliste" (1945-1947)
Pierre Jahan, L’herbier surréaliste (1945-1947) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Dans le dernier espace, la tribune de Mesdames, sont présentés, outre le Prédiscop, jeu divinatoire édité à fort peu d’exemplaires et qui témoigne là encore des intérêts communs à Pierre Jahan et aux surréalistes, des publicités, des photographies de la série Poupées (1942-1945) réalisées dans l’atelier du peintre et ami Henri Héraut, ainsi que des photogrammes de la série L’Herbier surréaliste (1947), d’autant plus « surréels » qu’ils ont été rongés par les flammes lors de l’incendie qui s’est déclaré dans l’atelier du photographe le 6 novembre 1948.

 

 

 

Cette exposition fait pénétrer dans l’univers si particulier de Pierre Jahan, artiste attachant par la qualité de son œuvre et par l’humanité, l’imagination et la liberté qui s’en dégagent. La galeriste Michèle Chomette l’évoque comme un éternel jeune homme qui s’émerveille de tout, et on la croit bien volontiers. Cette exposition donne également envie d’en savoir davantage sur sa vie et son parcours. Si les textes introductifs du catalogue gagneraient à être retravaillés et complétés lors d’une seconde édition, la biographie, la liste des expositions et des collections publiques, la bibliographie et la liste des œuvres présentées sont très bien documentées, permettant au lecteur de prolonger sa visite.

Photographie des tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d'Evreux et Philippe V le Long par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis,1949)
Pierre Jahan, Tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d’Evreux et Philippe V le Long (basilique Saint-Denis, 1949)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

À cet égard, il serait regrettable de ne pas aller voir les gisants qui ont inspiré le photographe. Située à cinq minutes à pied du Musée, la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France depuis le 6e siècle, offre un condensé d’histoire, d’histoire de la sculpture et de symbolique royale. À l’instar des entrées au Panthéon et des réalisations architecturales commandées par les présidents de la Cinquième République, les gisants, par leur représentation, les matériaux utilisés, leurs emplacements au fil des siècles, délivrent en effet une belle leçon de politique.

« Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, du 5 décembre 2014 au 9 mars 2015 ; samedi 24 janvier 2015 à 14h30 : visite couplée avec une promenade sur le thème de l’histoire industrielle de Saint-Denis ; dimanche 8 février 2015 à 15h30 : promenade atelier en famille « visages de pierre ».

Pierre Jahan : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie, Paris, Éditions Loco/Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, 2014, 120 p., 24 €, catalogue en français et anglais.

Basilique cathédrale de Saint-Denis, ouverte tous les jours, toute l’année, sauf les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre et pendant certains offices religieux.

Photographier l’habitat

Voici un projet comme on aimerait en découvrir plus souvent : au centre, la photographe Hortense Soichet, à ses côtés, un éditeur, un commissaire d’exposition, un administrateur de résidence d’artistes, réunis pour valoriser une photographie inhabituelle de l’architecture.

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Hortense Soichet s’intéresse depuis plusieurs années à la relation que chacun entretient avec son habitat. Elle écoute et enregistre des récits, elle photographie. Sans doute afin d’éviter une certaine redondance entre le son et l’image, les occupants des logements photographiés sont absents de ses clichés. L’œil peut ainsi se concentrer sur ces intérieurs et leur environnement immédiat (jardin, garage, etc.). Hortense Soichet non seulement tient là une idée, mais possède également les talents, de photographe comme d’anthropologue, pour la réaliser.

 

 

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Hortense Soichet conçoit ses projets par territoire. Qu’il s’agisse de zones urbaines ou périurbaines, de zones rurales, celles-ci ont en commun d’être en cours de mutation. Son « terrain » un fois choisi, elle rencontre les acteurs locaux qui la mettent en contact avec les habitants. Son travail révèle la diversité des foyers au sein d’un même territoire et d’un territoire à l’autre, et ce au-delà des oppositions entre logement choisi et attribué, maison individuelle et appartement, espace vaste et exigu. En proposant des récits singuliers et une image originale de ces domiciles, elle remet en cause bien des idées reçues, ce qui est fort louable.

 

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Les éditions Créaphis la suivent dans son projet. Après Intérieurs : logements à la Goutte d’or (2011), ont été publiés Aux Fenassiers (2012), consacré à la ville de Colomiers, et Ensembles : habiter un logement social en France (Montreuil, Colomiers, Beauvais, Carcassonne) (2014). Le travail de la photographe a également retenu l’attention d’Audé Mathé, commissaire de l’exposition « Espaces partagés : photographies d’Hortense Soichet » qui se tient du 5 novembre au 8 décembre 2014 à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris. Comme en témoigne la rubrique « actualités » de son site Internet, la photographe expose et intervient régulièrement dans différentes villes françaises. Elle fait également étape à La Métive, lieu international de résidence de création artistique situé dans la Creuse, où, loin des rumeurs du monde, lui sont offertes les conditions nécessaires à la poursuite d’un travail qui est aussi une œuvre.

« Espaces partagés : photographies d’Hortense Soichet », du 5 novembre au 8 décembre 2014, Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, entrée libre. Autour de l’exposition : jeudi 13 novembre à 19h, visite de l’exposition avec la photographe ; jeudi 11 décembre à 18h30, à la bibliothèque de la Cité, conversation autour du livre Ensembles, avec Hortense Soichet et Jean-Michel Léger, sociologue de l’habitat.

Aux sources de l’heroic fantasy

Image de la bande annonce de l'émission "La Grande Librairie" consacrée au "Trône de fer" de George R. R. Martin.
LGL © 2014

Le jeudi 13 novembre, François Busnel, animateur de l’excellente émission « La Grande Librairie », recevra l’Américain George R. R. Martin, auteur de la saga du Trône de fer. Tous les dimanches, du 30 novembre au 28 décembre, Olivier Simonnet, lui, proposera de découvrir des lieux et des figures qui ont inspiré l’Anglais John R. R. Tolkien, auteur du non moins célèbre Seigneur des anneaux. Un documentaire de Simon Backès diffusé le 3 décembre, « J. R. R. Tolkien, des mots, des mondes », complètera ce cycle. C’est l’occasion de revenir sur deux succès littéraires puis filmiques, sur des histoires ou légendes qui ont influencé un professeur à l’Université d’Oxford ainsi qu’un journaliste, scénariste à Hollywood.

Écrit entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, Bilbo le Hobbit paraît en 1937. Le roman obtenant un succès à la fois critique et commercial, l’éditeur de Tolkien, Stanley Unwin, réclame une suite. Le Seigneur des anneaux, fruit de douze ans de travail, est publié en 1954-1955. Les exemplaires vendus se chiffrent à présent en centaines de milliers et les adaptations sont pléthoriques. Le troisième volet du film réalisé par Peter Jackson, Le Hobbit : la bataille des cinq armées, sortira ainsi en salle le 10 décembre. Le premier tome du Trône de fer de George R. R. Martin paraît en 1996. La saga, qui compte aujourd’hui cinq tomes, en comprendra sept, auxquels s’ajoutent des préludes à l’histoire, tels que Le Chevalier errant, L’Épée lige ou, récemment paru, L’Œuf du dragon. Il s’est vendu environ trente millions d’exemplaires du Trône de fer et la série télévisuelle est parmi les plus regardées dans le monde.

Histoires et légendes sont à la source de ces œuvres littéraires, la frontière entre les unes et les autres n’étant d’ailleurs pas toujours facile à définir. Ainsi, les 7 et 14 décembre, John Howe, illustrateur officiel des œuvres de Tolkien et directeur artistique des films de Peter Jackson, comparera Merlin l’enchanteur en sa forêt de Brocéliande et Gandalf, le roi Arthur et Bilbo ou Frodo, les chevaliers de la table ronde et la communauté de l’anneau, la quête du Graal et celle de l’anneau, nous rappelant au passage l’héritage celtique qui rassemble les deux rives de la Manche, et l’universalité, car l’humanité, des contes, mythes et légendes. Comme Tolkien en son temps, Martin ne cache guère ses multiples sources d’inspiration : Le Seigneur des anneaux, à l’évidence, mais aussi Les Rois maudits (1955-1977) de l’académicien Maurice Druon. Le palais des ducs de Bourgogne à Dijon est l’un des cadres du Trône de fer, et la malédiction des templiers ou encore l’affaire de la tour de Nesles, dans laquelle auraient été impliquées les trois belles-filles de Philippe le Bel, influencèrent son auteur. François Busnel et Olivier Simonnet nous invitent donc aussi au voyage à travers des livres, légendes médiévales ou romans contemporains, et dans des contrées françaises ou étrangères.

Au-delà, ces émissions interrogent sur le processus de création, sur l’impossibilité de distinguer précisément le connu, le vécu et l’imaginé d’un auteur, la part de conscient et d’inconscient dans un récit. Si, du fait de son universalité, Le Seigneur des anneaux fut récupéré par des courants idéologiques divers et parfois opposés, nous retiendrons de l’œuvre de Tolkien, atteint de la fièvre des tranchées pendant la Grande Guerre et profondément marqué par le second conflit mondial, l’importance du libre arbitre, des ressources souvent insoupçonnées que chacun possède, et ce Bilbo, ce Frodo, telle femme ou tel homme, qui peu à peu acceptent une destinée à laquelle ils n’aspirent pas nécessairement, et ce pour défendre des valeurs.

« La Grande Librairie », 13 novembre 2014, 20 h 40, France 5. Signalons également la sortie du coffret des Carnets de route de François Busnel, consacrés à des écrivains du Royaume-Uni et d’Irlande, 6 DVD, 34,99 € ; « À la recherche du Hobbit », du 30 novembre au 28 décembre 2014, tous les dimanches à midi, et « J. R. R. Tolkien, des mots, des mondes », 3 décembre 2014, 22 h 20, Arte.

Les œuvres de Maurice Druon, de George R. R. Martin, de John R. R. Tolkien sont disponibles en plusieurs éditions, de même que les histoires et légendes qui les ont inspirées.

Une histoire des fleurs

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Voilà un livre dont la réalisation est aussi charmante que son sujet : les fleurs. Si Valérie Chansigaud ne tient pas l’annonce faite en introduction, à savoir retracer l’histoire des fleurs du point de vue de celles-ci, elle s’intéresse bien « au prix qu’ont payé les fleurs pour l’amour dévorant que nous leur portons » et propose douze questions telles que : jardin et nature sont-ils compatibles ? Fleurs de riches ou fleurs de pauvres ? Les fleurs sont-elles victimes de la mode ? La plus belle des fleurs n’est-elle pas artificielle ? Que nous racontent les fleurs dans l’art ? Les fleurs rendent-elles heureux ? Mauvaises herbes, des fleurs comme les autres ? Se souciant davantage de plaisir et d’intérêt de la lecture que d’exhaustivité, elle y répond en deux cent cinquante pages par un texte fondé sur des connaissances solides, des citations et des illustrations.

Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s'offrir. (Lindenia, 1891, vol. 2)
« Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s’offrir. » (Lindenia, 1891)

Valérie Chansigaud ne traite que de l’Occident, c’est déjà beaucoup, et privilégie les 18e, 19e et début du 20e siècles. Elle n’écarte toutefois aucune approche, conjuguant histoires anthropologique, culturelle, économique, politique, sociale non seulement des fleurs, mais également de ceux qui en vivent et de ceux qui en jouissent. Le lecteur apprend autant sur la culture et le commerce des fleurs que sur l’extinction de certaines espèces ou l’évolution des goûts au fil du temps. Afin de ne pas charger inutilement les doubles pages, des appels de notes renvoient à une riche bibliographie en fin d’ouvrage. L’index qui suit, lui, aurait pu être étoffé.

"Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. (J.Mothersole, 1919)
« Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. » (J.Mothersole, 1919)

Les citations qui rythment l’ouvrage ont été choisies non pour leur poésie mais pour appuyer au mieux le parcours narratif. Si certaines sont attendues, comme celle extraite d’À rebours de Joris-Karl Huysmans sur les fleurs artificielles, la plupart d’entre elles témoignent de la diversité et du nombre important de textes consultés par Valérie Chansigaud. Enfin, le graphisme et la maquette de ce beau livre sont admirables, en raison de leurs équilibres et de leur lisibilité. Chaque double page a été conçue selon les éléments textuels et visuels à y placer, introduisant une variété dans la présentation. Si l’on ne devait mentionner qu’une seule qualité à Une histoire des fleurs, ce serait pourtant la recherche iconographique. Peintures, gravures, affiches, photographies se caractérisent par leur abondance, leur pertinence, leur aspect inédit et la finesse de leur reproduction. Quoique omettant souvent les supports et techniques utilisés, les légendes explicatives qui accompagnent ces documents accroissent encore leur intérêt.

"Publicité pour la collection "Ne m'oubliez pas" de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l'entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue "Everything for the Garden", 1929)
« Publicité pour la collection « Ne m’oubliez pas » de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l’entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue « Everything for the Garden », 1929)

Une histoire des fleurs a reçu le prix Léon de Rosen 2014 de l’Académie française. Espérons qu’il sera choisi comme un très beau cadeau pour les fêtes de fin d’année.

Valérie Chansigaud, Une histoire des fleurs : entre nature et culture, Paris, Delachaux et Niestlé, 2014, 34,90 €.

Les voyages pittoresques du baron Taylor

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« Si les choses vont encore quelques temps dans ce train, écrivait Victor Hugo en 1825, il ne restera bientôt plus à la France d’autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d’imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Nodier [1]. » Pas moins de trois expositions parisiennes traitent actuellement de ce projet démesuré et de ses initiateurs : « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques » au Musée de la vie romantique et, à deux pas de l’Hôtel Scheffer-Renan, à la Fondation Taylor, « Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France ».

À l’occasion des cent soixante-dix ans de sa création, la Fondation Taylor, dédiée à l’art contemporain, rend hommage à son fondateur, illustre en son temps, méconnu aujourd’hui. Cette regrettable trajectoire, peut-être causée par la seule faiblesse des œuvres littéraires du baron, mérite d’être inversée. L’exposition de la Fondation, qui réunit une centaine d’œuvres et bénéficie de nombreux prêts, se compose de cinq parties qui traitent respectivement des Voyages pittoresques ; de l’homme de théâtre, puisque le baron Taylor fut administrateur de la Comédie-Française et, dans cette fonction, permit la victoire du romantisme face au classicisme avec la représentation d’Hernani de Victor Hugo (1830) ; de ses voyages en Égypte au cours desquels il négociera notamment l’obélisque de Louxor qui orne la place de la Concorde depuis 1836 ; de la constitution, à la demande de Louis-Philippe, d’une collection impressionnante de peinture espagnole, malheureusement dispersée après l’abdication du roi en 1848 ; enfin, de la création de sociétés de secours mutuels réunissant respectivement les artistes dramatiques, les musiciens, les artistes plastiques, les professeurs, et les inventeurs et artistes industriels. La Société des gens de lettres et celle des auteurs dramatiques, qui existent encore aujourd’hui, reçurent en outre fréquemment son soutien. « Je dis que ces associations […], s’écriait Victor Hugo à la tribune de l’Assemblée nationale, ont rendu d’immenses services. Elles embrassent la famille presque entière des artistes et des écrivains. Elles ont des caisses de secours qui nourrissent des veuves, des orphelins. […] Elles font pénétrer les bienfaits plus avant que ne peut le faire le gouvernement. Elles peuvent faire accepter fraternellement des aumônes très modiques que l’État ne pourrait pas s’offrir décemment ; c’est-à-dire qu’elles peuvent faire beaucoup plus de bien avec moins d’argent. [2] » Promoteur des droits de la propriété littéraire et artistique, le baron Taylor, le « père des artistes » comme il fut nommé, se souciait non seulement de donner aux artistes les moyens de créer, mais également de mettre l’art à la portée de chacun et de « pousse[r] les Beaux-Arts de la France vers les premiers rangs des Beaux-Arts en Europe [3] ».

L’exposition de la Fondation Taylor débute avec Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France car le projet, inachevé, remonte à 1811. Il s’agissait de présenter, par des textes et des lithographies (technique alors nouvelle), les monuments français, afin de faire prendre conscience de ce patrimoine et ainsi lutter contre sa destruction. À la mort du baron Taylor en 1879, l’œuvre représentait vingt et un volumes et plus de trois mille planches, réalisés par quelques centaines d’artistes, parmi lesquels Horace Vernet, Jean-Baptiste Isabey, Théodore Géricault, Eugène Viollet-le-Duc. Ainsi, bien avant André Malraux et quoique dans un esprit différent, Alphonse de Cailleux, Charles Nodier et le baron Taylor eurent à cœur d’inventorier les richesses des régions françaises, que ce fût la Picardie, la Normandie, la Bretagne ou la Franche-Comté, et chaque folio fut accueilli avec un même enthousiasme.

Comme en témoignent les planches reproduites ici, l’esthétique compte autant que la précision architecturale ou historique. Pour rendre la lecture des ouvrages agréables et susciter l’émotion, les artistes n’hésitent pas à introduire des personnages, à suggérer par des détails une atmosphère particulière, à magnifier la réalité, conférant leur sens fort aux qualificatifs « pittoresques » et « romantiques » de ces voyages. D’aucuns ont parlé de la création d’un védutisme des monuments français, inspiré du genre pictural qui se développe en Italie, et notamment à Venise, au 18e siècle. « La pensée des artistes qui ont entrepris la description de nos vieux monuments était de reproduire des effets et de développer des sentiments », notait ainsi l’écrivain Henri de Latouche en 1821 [4]. Sont-ils également parvenus à mettre fin au vandalisme ? Si les abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille ont été préservées, bien des demeures historiques n’existent plus que sous la forme de lithographies, que les trois expositions, de qualité, invitent à découvrir ou redécouvrir.

« Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », du 2 octobre au 15 novembre, suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France », du 6 novembre 2014 au 17 janvier 2015, Fondation Taylor, 1 rue La Bruyère, 75009, Paris, du mardi au samedi de 14 h à 20 h, accès libre ; « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques », du 11 octobre 2014 au 18 janvier 2015, Musée de la vie romantique, 16 rue Chaptal, 75009, Paris, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h ; visite guidée des deux expositions les samedis.

 

[1] Victor Hugo, « Sur la destruction des monuments en France » (1825), Guerre aux démolisseurs, Montpellier, L’Archange minotaure, 2002.

[2] Victor Hugo, Almanach des lettres et des arts, Paris, sans éditeur, 1850, p. 71, cité dans Juan Plazaola, Le Baron Taylor : portrait d’un homme d’avenir, Paris, Fondation Taylor, 1989, p. 169.

[3] Lettre du baron Taylor à son collaborateur Adrien Dauzats, le 29 juillet 1846, cité dans ibid., p. 167.

[4] Henri de Latouche, Minerve littéraire, 1821, t. II, p. 17, cité dans ibid., p. 72.