Une biennale pour les photographes du monde arabe

La deuxième Biennale des photographes du monde arabe contemporain se déploie jusqu’au 12 novembre dans les quatrième et cinquième arrondissements de Paris. En s’associant, l’Institut du monde arabe, la Maison européenne de la photographie, la Cité internationale des arts, les galeries Binôme, Clémentine de la Féronnière, Photo12 et Thierry Marlat, la mairie du quatrième arrondissement démontrent que les porteurs de projets culturels peuvent non seulement être divers et variés, mais également collaborer. Cette idée est d’ailleurs à l’origine du nom de la galerie Binôme, Valérie Cazin travaillant avec des conservateurs de musée, des commissaires indépendants, des historiens de l’art, afin d’enrichir et de renouveler son approche de la photographie et ainsi ses propositions.

Dania à 9 ans, camp de réfugiés de Bourj El Barajneh, Beyrouth, Liban, 2011
Rania Matar, Dania à 9 ans, camp de réfugiés de Bourj El Barajneh, Beyrouth, Liban, 2011.

L’objectif de cette Biennale tient en peu de mots, tant il est clair et fort : livrer le regard d’artistes de toute nationalité sur le monde arabe contemporain pour, ajoute-je, en présenter les profonds changements. À l’heure où la plupart des images sur cette aire culturelle proviennent des actualités, il s’agit non de journalisme, mais d’art, donc d’une autre temporalité et d’une autre sensibilité. Majoritairement arabes, les photographes invités offrent une vision de l’intérieur, et des vues nécessairement subjectives de leur pays, de leur quartier, de leur société. En 2015, l’approche du monde arabe s’était voulue généraliste. Cette année, deux scènes sont privilégiées : la Tunisie à l’Institut du monde arabe, grâce à la commissaire Olfa Feki, et l’Algérie à la Cité internationale des arts, avec Bruno Boudjelal. Si elle ne possède pas la dimension commerciale d’une foire, et donc n’en partage pas certains enjeux, une biennale a entre autres pour vocation, du moins je l’espère, de faire connaître des talents émergents, en l’occurrence étrangers.

Mohamed – série Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, 2016
Douraïd Souissi, Mohamed – série Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, 2016.

D’une vue d’ensemble on retient la diversité des écritures visuelles et la récurrence de deux thèmes : les migrations et les rapports à la sexualité, en d’autres termes des bouleversements auxquels sont confrontées ces sociétés nord-africaines. Dans le détail, à l’Institut du monde arabe, nombreux sont les visiteurs à s’arrêter devant les portraits réalisés par Douraïd Souissi. Est également apprécié, à la mairie du quatrième arrondissement, le projet du Français Michel Slomka sur le peuple Yézidi : « Je m’intéresse, écrit-il, aux séquelles psychologiques des personnes qui ont survécu au massacre et qui ont réussi à sortir du califat autoproclamé de l’État islamique. Ce travail interroge les capacités des survivants – et au-delà de la communauté tout entière – à faire face à l’extrême violence qui a fait voler en éclat leurs repères, à se reconstruire dans cet état de fragilité où l’avenir semble aboli par la puissance du traumatisme. »

Michel Slomka, série Sinjar, naissance des fantômes (Irak, 2016)
Des petites filles forment une ronde à l’extérieur du camp de Shari’a. Les paroles de leur chanson disent : « Regarde, un oiseau noir sur nos terres. Il est noir, si noir ! L’heure est venue de prendre ton épée, ton pistolet. Boum ! »La vie des Yézidis de Sinjar s’est arrêtée il y a presque deux ans. Depuis, ils vivent une vie suspendue dans les camps de réfugiés, attendant des nouvelles de leurs proches disparus. Leur seul espoir est la fin rapide de la guerre et la défaite totale de Daech. (Michel Slomka)

À la Cité internationale des arts, l’exposition « Ikbal/Arrivées », accueillie successivement à Alger, Paris et Marseille, rassemble plus de quatre cents clichés d’artistes algériens, âgés, pour la plupart, entre vingt et trente ans. Hakim Rezaoui, en photographiant la nature, aborde l’absence de sollicitations et l’introspection, « A way of life » du nom de la série, tandis qu’Abdelhamid Rahiche saisit la vie quotidienne dans l’ensemble Climat de France conçu par l’architecte français Fernand Pouillon entre 1955 et 1957, « utopie urbaine […] devenue ghetto surpeuplé et […] théâtre d’un véritable malaise social », selon les mots de Bérengère Chamboissier. Youcef Krache s’immerge dans le spectacle d’un combat de mouton, et Fethi Sahraoui, avec son seul Smartphone, dans les matchs de football, échappatoires pour les adolescents bien qu’il leur soit interdit d’y assister. Les quatre carrousels de Karim Tidafi, qui représentent des fenêtres de bus, en disent long sur la vie quotidienne à Alger. Enfin, Nassim Rouchiche introduit dans l’Aéro-Habitat, cité de béton où des migrants venus du Cameroun effectuent des travaux d’entretien en échange de leur hébergement et en l’attente d’un avenir meilleur, ailleurs. Entre un passé définitivement quitté et un rêve dont ils ne savent s’il se réalisera, ils apparaissent, sans retouches ni artifices, tels des fantômes. Le résultat, saisissant, révèle combien Nassim Rouchiche fait preuve de considération à leur égard et de sincérité.

Nassim Rouchiche, série Ça va waka
Nassim Rouchiche, Série Ça va waka.

La promenade d’un lieu à l’autre de ce monde arabe contemporain en renouvelle les images, en abolit les dits clichés. De par l’ouverture vers l’autre et l’ailleurs qu’elle constitue, en raison de la variété des approches et des démarches artistiques, cette biennale peut susciter l’intérêt autant des amateurs d’art que de chacun avide d’explorer des cultures et des sociétés. Si cette manifestation, dont Gabriel Bauret a assuré le commissariat d’ensemble avec succès, touchera sans doute difficilement très au-delà des arrondissements parisiens, elle aura contribué de manière considérable à la promotion et à la circulation des œuvres et des artistes.

Adresses des lieux d’exposition :

Cité internationale des arts, 18 rue de l’Hôtel de Ville (entrée libre) ; Galerie Binôme, 19 rue Charlemagne (entrée libre) ; Galerie Clémentine de la Feronnière, 51 rue Saint-Louis-en-l’île (entrée libre) ; Galerie Photo12, 14 rue des Jardins Saint-Paul (entrée libre) ; Galerie Thierry Marlat, 2 rue de Jarente (entrée libre) ; Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, place Mohammed V (10-5 €, billet couplé avec la MEP 13-8 €) ; Mairie du 4e arrondissement, 2 place Baudoyer (entrée libre) ; Maison européenne de la photographie, 5-7 rue de Fourcy (9-5 €, billet couplé avec l’IMA 13-8 €).

Week-end portes ouvertes à l’Institut du monde arabe les 30 septembre et 1er octobre (entrée libre).

Autour de la Biennale :

21 septembre à 18h30, Institut du monde arabe, salle du haut conseil : table ronde sur le thème « Être femme photographe dans le monde arabe », avec les photographes Scarlett Coten et Mouna Karray, l’architecte et commissaire d’exposition Olfa Feki et la muséographe Laura Scemama.

24 septembre à 16h, Galerie Binôme : table ronde avec les artistes Mustapha Azeroual et Sara Naim dans le cadre de la manifestation « Un dimanche à la galerie », en présence de la co-commissaire Laura Scemama

28 septembre à 19h : visite commentée de l’exposition « Sinjar, naissance des fantômes », en présence du photographe Michel Slomka

12 octobre à 19h : rencontre et débat sur « Comment témoigner de la résilience par l’image » avec Michel Slomka et Alexandre Liebert, réalisateur d’un film présenté dans le cadre de l’exposition « Sinjar, naissance des fantômes »

Publications :

Catalogue de la deuxième biennale des photographes du monde arabe contemporain, Paris, IMA/Silvana éditoriale, 2017.

« Ikbal/Arrivées » : pour une nouvelle photographie algérienne, catalogue de l’exposition présentée à la Cité internationale des arts, Paris, AARC/Institut français d’Algérie, 2017.

 

Couverture du livre de Michel Slomka

Michel Slomka, Sinjar, naissance des fantômes, Le-Gau-du-roi, Charlotte sometimes, 2017.

 

 

 

Couverture du livre de Marco Barbon

Marco Barbon, The Interzone, Tanger 2013-2017, Paris, Éditions Clémentine de la Féronnière, 2017.

À l’école de l’art

Vue de l'exposition "Felicità 17" (Paris, 2017)

Exposition annuelle, « Felicità » résulte de la sélection par un jury tournant d’œuvres de jeunes diplômés de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. L’excellence des étudiants a toutefois conduit l’École à modifier les critères de cette sélection. Dans le passé, seuls ceux ayant obtenu les félicitations voyaient leur travail non seulement exposé, mais également commenté dans un catalogue. En 2017, le jury, présidé par Joan Ayrton et composé de Sarah Troche, Richard Fauguet, Karim Ghaddab et Marielle Paul, a retenu les œuvres de trente-quatre étudiants parmi les quelque quatre-vingts que compte la promotion, cette fois sans considération pour les mentions. Le catalogue, lui, propose un panorama complet, mais accorde plus de place aux pièces exposées. L’an prochain, recherche d’équité ou renoncement, le jury s’abstiendra de toute sélection. Le visiteur pourra voir les travaux de tous les étudiants diplômés de l’année.

Comment présenter avec sensibilité ou intelligence des œuvres dont le seul point commun, non artistique, est d’avoir été produites par un étudiant de la promotion 2017, qui plus est dans un bâtiment historique dont on ne peut pas modifier ne serait-ce que la couleur des murs, en l’occurrence bordeaux ? Joan Ayrton, qui a assuré le commissariat de l’exposition, a créé un espace le plus ouvert possible, concevant par exemple des murs particulièrement légers. Pourquoi des murs ? À l’École des Beaux-Arts de Paris, la peinture, maintes fois condamnée au cours du 20e siècle, n’a jamais cessé d’être pratiquée. En témoignent les œuvres de l’Israélienne Nathanaëlle Herbelin qui a décidé de s’installer à Paris, et d’Alexandre Lenoir, inspiré par Rome, tous deux travaillant sur des motifs réels.

Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev (2015)
Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev (2015)
Alexandre Lenoir, Colisée (2016-2017)
Alexandre Lenoir, Colisée (2016-2017)

« Felicità 17 » permettait aussi de découvrir les réalisations de Laure Tiberghien, qui explore la lumière et le temps communs au film et à la photographie ; la proposition, en partie collective car fédératrice, de Sarah Nefissa Belhadjali, qui s’approprie le vocabulaire de la mode pour mieux en analyser les ressorts ; les savants montages photographiques de la Franco-Japonaise Alicia Renaudin, où une image insérée dans une autre, et ailleurs, évoque notamment la biculturalité, sa richesse, ses difficultés, ses interrogations. Dans l’ensemble, ces étudiants devenus artistes, nés dans les numériques années 1990, privilégient le travail corporel de la matière et font preuve d’un intérêt marqué pour l’écrit. Quoi qu’on en dise, après cinq ans de formation, les résultats sont divers et de qualité. L’avenir de l’art en France est entre de bonnes mains.

Laure Tiberghien, Scroll of light (2017) et Négatif (2017)
Laure Tiberghien, Scroll of light (2017) et Négatif (2017)
Alicia Renaudin, Corps flottant (2015)
Alicia Renaudin, Corps flottant (2015)

Les œuvres des jeunes diplômés ne sont pas les seules à être exposées aux Beaux-Arts, celles des enseignants le sont aussi. Dans le cadre du Cabinet de dessin Jean-Bonna, la conservatrice Emmanuelle Brugerolles assure le commissariat de trois expositions par an : deux valorisent le fonds de l’École, riche de 450 000 œuvres (photographies, peintures, sculptures, dessins de maître et d’architecture, estampes) et ouvrages (livres, manuscrits) du 17e siècle à 1968, et, depuis 2014, une exposition accompagnée d’un catalogue présente le travail d’un professeur, moyen de continuer à conserver une trace des enseignements. Cette année, le Suisse Gilgian Gelzer, qui quitte l’École pour se consacrer à l’art, notamment le dessin mais aussi la peinture et la photographie, proposait « Contact », celui entre la mine de crayon et le papier.

Gilgian Gelzer, exposition "Contact" (Paris, 2017)

Gilgian Gelzer, exposition "Contact" (Paris, 2017)

Défiant bien souvent les catégories d’abstraction et de figuration, Gilgian Gelzer trace des lignes jusqu’à parfois recouvrir la quasi-totalité de la surface de papier. Cette mise en œuvre, derrière son apparente simplicité, crée une profondeur à la fois formelle et idéelle. L’artiste explore tous les formats, les plus grands l’obligeant à travailler debout, à engager tout son corps. Lors de l’exécution de certains dessins, son geste va au-delà de la feuille de papier, les traits apparaissent donc tronqués une fois celle-ci retirée du mur, soulignant la limite et son franchissement. Dans ses dessins, Gilgian Gelzer a introduit des couleurs élémentaires, le rouge, le bleu, non pour elles-mêmes mais pour la différence qu’elles créent au regard du graphite. Depuis peu, il travaille sur la pliure qui offre bien des perspectives en termes de création.

En attendant les prochains rendez-vous de l’École des beaux-arts, la galerie Jean Fournier proposera, du 7 septembre au 21 octobre, « Vers le rouge », exposition d’œuvres de Gilgian Gelzer.

Couverture du catalogue de l'exposition "Felicità 17"

« Felicità 17 », Palais des beaux-arts, 13 quai Malaquais, 75006 Paris, du 20 mai au 14 juillet 2017, du mardi au dimanche, de 13h à 19h, avec visites guidées et performances, entrée libre.

Catalogue : Felicità 17, Paris, Éditions des Beaux-Arts de Paris, 2017.

 

Gilgian Gelzer, « Contact », Cabinet des dessins Jean-Bonna, 14 rue Bonaparte, 75006 Paris, du 12 mai au 12 juillet, du lundi au vendredi de 13h à 18h, entrée libre.

Gilgian Gelzer, « Vers le rouge », du 7 septembre au 21 octobre 2017, du mardi au samedi, de 10h à 12h30 et de 14h à 19h, galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007 Paris, 01 42 97 44 00, entrée libre.

Catalogue : Pierre Wat, Gilgian Gelzer, Paris, Éditions des Beaux-Arts de Paris, « Carnets d’études, 38 », 2017.

Composer (avec) l’attente

Salah Chouli, "L'Attente"
Salah Chouli, « L’Attente »

Moscou, une chaleur écrasante. Une jeune femme s’est réfugiée dans la fraîcheur du métro pour attendre. Qui ? Le photographe ne le sait pas encore. Il attend lui aussi. Mais autre chose. Il attend l’instant peu probable où cette jeune femme apparaîtra seule dans le cadre de son objectif. Le temps est long, pour elle comme pour lui. Il devient même infini quand on aime, un jeune homme ou l’instant à saisir. Au bout d’une heure, l’amant arrive, la jeune femme se lève, elle reçoit un bouquet de fleurs, échange un baiser, tandis que le photographe s’en retourne, heureux de son cliché.

Né en 1967 en Algérie, Salah Chouli est arrivé cinq ans plus tard en France, pays qui reste son port d’attache. Quand il n’enseigne pas l’anglais, il part avec ses quatre enfants, chacun un appareil photographique à la main. Professeur ou père de famille, il transmet.

« Je suis venu à la photographie par la littérature. Enfant, les livres me donnaient à rêver, me faisaient voyager à travers leurs représentations du monde. J’ai toujours pensé que les écrivains étaient de fins observateurs de la réalité. Leurs descriptions de lieux lointains, de scènes ordinaires ou plus insolites, offraient à mon imaginaire de gosse de banlieue un monde plus vaste que celui dans lequel j’évoluais. […] Plus tard, j’ai découvert que la photographie avait cette même force de transport, cette même force évocatrice et révélatrice. […] Voilà que l’écrivain et le photographe faisaient naître en moi cette envie, ce désir d’observer à mon tour, de voyager à mon tour et enfin de photographier à mon tour… »

Les rencontres humaines importent aussi beaucoup à Salah Chouli, qu’elles aient lieu pendant ses voyages ou à son retour lorsqu’il expose ses photographies. Un jour, un homme a regardé, observé, peut-être contemplé L’Attente du métro moscovite, des heures durant. Puis il s’en est allé, pour revenir le lendemain matin. Il s’est alors présenté et a tendu à Salah Chouli la partition qu’il avait composée au cours de la nuit : Wartestück, sur L’Attente de S. Chouli, par Hector Cornilleau.

Hector Cornilleau, Wartestück, sur "L'Attente" de S. Chouli
Hector Cornilleau, Wartestück, sur « L’Attente » de S. Chouli

Littérature, photographie, musique, parce que les arts vibrent en présence de l’essentiel, sont-ils ainsi capables de le saisir et de le transmettre.

Salah Chouli, « Errances… », du 7 au 25 juin 2017, galerie Hayasaki, village Saint-Paul, 12-14 rue des Jardins Saint-Paul, 75004 Paris, 01 42 71 10 20, kayokohayasaki@gmail.com, entrée libre.

Une partie de campagne

Xavier Mary, Silver Condenscend Structure XXL (2016)
Xavier Mary, Silver Condenscend Structure XXL (2016)

Après le cinéma, avec l’adaptation que Jean Renoir réalisa en 1936 en moyen métrage, l’art contemporain s’approprie le titre de la nouvelle de Guy de Maupassant initialement publiée en avril 1881 dans la revue littéraire La Vie moderne pour désigner une manifestation qui fêtait cette année sa septième édition. Si l’idée du titre revient à Benoît Pourcher, de la galerie Semiose, on doit ce qui devient un « événement » à Bernard Utudjian, de la galerie Polaris. 2011 et 2012 à Locquirec dans le Finistère, 2013 à Saint-Émilion, 2014 et 2015 à Saint-Briac-sur-Mer en Ille-et-Vilaine, 2016 et 2017 à Chassagne-Montrachet, en une alternance mer et vin : galeries françaises et étrangères s’installent dans un village le temps d’un week-end pour exposer des œuvres d’art contemporain et créer un moment d’humanité exceptionnel.

Cette année, onze galeries ont de nouveau répondu à l’invitation de la dynamique maire de Chassagne-Montrachet, Céline Dancer, et des viticulteurs bourguignons, l’interface étant assurée par l’artiste et mécène Emma Picard. Réjane Louin, de la galerie bretonne éponyme, eut ainsi la joie de retrouver son hôte qui lui exprima le souhait qu’elle investît un autre lieu, plus vaste comparé à celui de l’année précédente. Les œuvres transportées depuis leur galerie d’origine, encore fallait-il les installer ou les accrocher, souvent entre une cuve de fermentation et une table de dégustation. D’entraide en solidarité, les Bourguignons initièrent plus avant les habitués du white cube à la pierre de taille et aux arrière-plans de vignes…

En exposant des œuvres de Frédéric Bouffandeau, de Guillaume Moschini, de Claude Viallat, Florent Paumelle, de la galerie Oniris à Rennes spécialisée dans l’art abstrait, avait opté pour la couleur et pour le mélange des générations, tandis que la Danoise Maria Lund se révélait fidèle à son goût pour l’épure, en présentant notamment des papiers de l’artiste coréen Lee Jin Woo, venu avec son épouse, et des verres de Pipaluk Lake. La mairie de Chassagne-Montrachet fut également le lieu d’une performance de Mickaël Bordugo. De sa voix singulière, celui-ci déclama ses propres textes d’inspiration surréaliste, avant de diffuser une vidéo de sa création.

Lee Jin Woo, Sans titre
Lee Jin Woo, Sans titre (2017)
Pipaluk Lake, Framework II (2011)
Pipaluk Lake, Framework II (2011)

Parmi les artistes enthousiastes à l’idée de passer un week-end au vert, se trouvaient Marie Havel et Vanessa Fanuele, que représentaient respectivement la H Gallery et la galerie Polaris. Marie Havel, étoile montante de l’art contemporain, proposait un accrochage résumant bien ce qui devient son et une œuvre, caractérisée par la diversité des médiums employés (crayon graphite, flocage de modélisme, polystyrène) et marquée par l’histoire de sa région natale, la Picardie : un bunker détruit, intitulé Qui perd gagne, soulignait les ambivalences de la guerre, l’architecture d’une bâtisse en ruine apparaissait en négatif au moyen de la végétation qui l’a envahie, et l’idée de traces était également présente dans ses photographies d’un quartier en démolition où les maisons vouées à disparaître, grattées au papier de verre, suscitaient intérêt et interrogations.

Marie Havel, Le Ravin du loup 3 (2017)
Marie Havel, Le Ravin du loup 3 (2017)

Toujours au château de Chassagne-Montrachet, les mots « recouvrement » et « ossature » permettaient d’appréhender les peintures de Vanessa Fanuele. N’ayant pas pu résister à sa vocation d’artiste, cette architecte a commencé par peindre des tas d’os avant de prendre conscience qu’il s’agissait des lignes de force de projets à bâtir. À la Bourgogne, elle offrait deux univers à explorer : l’un centré sur les architectures objets que sont les panneaux publicitaires en trois dimensions, notamment marqueurs des paysages états-uniens, l’autre constitué d’architectures fictives aux titres allusifs qui, par là même, incitaient les regardeurs à faire appel à leur imagination et à projeter leurs sentiments : pour d’aucuns, une angoisse face à des cités d’un futur nécessairement inconnu. Vanessa Fanuele prolongerait-elle ainsi la chaîne de verre, cette correspondance secrète et mystérieuse qu’architectes, artistes et écrivains s’inscrivant dans le courant expressionniste allemand échangèrent de décembre 1919 à décembre 1920 autour d’une architecture visionnaire [1] ?

Peintures et sculptures de Vanessa Fanuele
Peintures et sculptures de Vanessa Fanuele

Bien d’autres œuvres étaient à découvrir, parfois en avant-première, telles les peintures que l’Anglais Alun Williams expose actuellement à Paris à la galerie Anne Barrault, et les temps et lieu prêtaient à l’approfondissement du regard comme des propos. Artistes, galeristes, collectionneurs, amateurs de tous horizons, mais aussi viticulteurs, habitants ou hôteliers des bourgs et villages voisins, par leur intérêt, leur passion pour l’art contemporain, en révélaient à la fois une facette contraire aux clichés et les ressources pour l’être humain. Venus l’esprit ouvert à la rencontre, ils échangèrent aussi bien autour d’un burger à l’époisses à l’ombre du food truck de Gilles Bidalot que lors d’un dîner aux chandelles généreusement arrosé par les viticulteurs de Chassagne-Montrachet et signé Édouard Mignot et Émilie Rey, du Ed Em, restaurant une étoile au guide Michelin.

À la fin de cette Partie de campagne, certains repartirent avec des caisses de vin, d’autres accrochèrent une œuvre acquise au coup de cœur ou après réflexion, tous empreints de rencontres, de savoirs, d’émotions, et impatients de connaître les dates et lieu de la prochaine édition, une Partie ne se jouant pas plus de deux ans de suite dans le même village…

Site de la manifestation : http://www.updcart.com/

[1] Sur ce sujet, on peut lire l’ouvrage de Maria Stavrinaki, La Chaîne de verre : une correspondance expressionniste, Paris, Éditions de la Villette, 2009.

Regards sur le vivant

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Le musée de la Chasse et de la Nature situé dans le quartier parisien du Marais a pour vocation de replacer celles-ci dans leurs contextes historique et artistique. Sont notamment présentées des œuvres de Lucas Cranach à Jean-Michel Othoniel en passant par Pierre Paul Rubens, André Derain, Jan Fabre. Plusieurs fois par an, le Musée propose en outre des expositions temporaires qui invitent à poser un regard original sur la nature.

Actuellement, trois œuvres de Lionel Sabatté perturbent la cour de l’hôtel particulier du 17e siècle. Trois œuvres très puissantes qui forcent l’admiration, la contemplation ou la réflexion. La Sélection de parentèle, qui a reçu le prix Drawing Now alors que j’écrivais ces lignes, se compose de trois sculptures interdépendantes : un arbre, un animal, un être humain. Elles sont faites de poussière, de bois morts, d’ongles, de peaux, de matières que d’aucuns préféreraient oublier. Bruts, tels sont ainsi les matériaux comme l’émotion ressentie.

Lionel Sabatté (2017)
Lionel Sabatté (2017)
© HB

Lionel Sabatté travaille depuis plusieurs années sur la transformation du repoussant en œuvres suscitant fascination, poésie. Pour La Sélection de parentèle, il s’est inspiré de la théorie du même nom développée par William Donald Hamilton en 1964 et qui permet d’expliquer l’apparition de comportements altruistes au sein du monde vivant en dépit du processus de sélection naturelle. Selon le biologiste anglais, plus deux êtres vivants sont apparentés, plus ils font preuve d’altruisme l’un à l’égard de l’autre.

Dans l’espace dédié aux expositions temporaires sont accrochés des réalisations du photographe internationalement reconnu Roger Ballen et du dessinateur et sculpteur Hans Lemmen. Proches artistiquement, ceux-ci ont voulu produire une œuvre commune. Juxtaposer photographies de l’un et dessins de l’autre en une même exposition n’aurait pas créé une esthétique nouvelle. Travailler à quatre mains, qui plus est entre l’Afrique du Sud et les Pays-Bas, leur pays respectif de résidence, semblait une gageur, voire voué à l’échec. Aussi ont-ils décidé de concevoir, chacun, des œuvres inédites, en incorporant, par inclusion ou par emprunt, les travaux de l’autre aux leurs.

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Si les deux artistes s’intéressent au rapport, et à son évolution, entre l’animal et l’être humain, Roger Ballen se concentre davantage sur la part animale de l’esprit humain, tandis que Hans Lemmen explore ce temps où l’être humain vivait en union avec son milieu naturel, dénonçant par là même les ravages d’une certaine modernité. Le photographe travaille en studio, le dessinateur en extérieur, l’un avec des animaux nécessairement domestiques, l’autre seulement contraint par son imagination.

Enfin, au sein même du Musée, intégrant des motifs picturaux présents dans ce dernier, sont installées une cinquantaine d’œuvres de Marlène Mocquet, soit un travail considérable. Au moyen de sculptures en grès ou en porcelaine émaillés, de dessins, de peintures, d’émaux, l’artiste invitée révèle et déploie un univers peuplé d’êtres facétieux, et joue sur les ambivalences du cocasse, du moqueur et de l’enchantement.

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Ces réalisations, à l’instar de certains albums pour la jeunesse davantage destinés aux adultes, estompent les frontières entre l’enfance et l’adulte, le réel et l’imaginaire, le rationnel et l’irrationnel, le conscient et l’inconscient. La cohérence stylistique, la maîtrise de techniques peu employées en art contemporain, le développement assuré du contenu de l’œuvre permet d’évoquer un travail déjà bien abouti. Puisse le succès récent de Marlène Mocquet outre-Atlantique se renouveler sur le continent.

Lionel Sabatté, Roger Ballen et Hans Lemmen, Marlène Mocquet, « La Sélection de parentèle », « Unleashed », « En plein cœur », autant de manières originales d’appréhender et de représenter artistiquement le vivant, autant de découvertes auxquelles convie un musée qui se réinvente.

Lionel Sabatté, « La Sélection de parentèle », Roger Ballen et Hans Lemmen, « Unleashed », et Marlène Mocquet, « En plein cœur », du 7 mars au 4 juin 2017, du mardi au dimanche de 11h à 18h, nocturne les mercredis jusqu’à 21h30, Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des Archives, 75003, Paris, 01 53 01 92 40, musee@chassenature.org, 8-6 €, entrée libre le premier dimanche du mois.

Quelques livres :

Roger Ballen et Hans Lemmen – Unleashed, avec des textes de Claude d’Anthenaise, Stijn Huijts et Jan-Philipp Fruehsorge, Bielefeld, Éditions Kerber, 2017, catalogue bilingue anglais-français.

Marlène Mocquet – En plein cœur, avec des textes de Julia Garimorth, Henri François Lebailleux et Alain Tapié, Paris, Éditions du regard, 2017.

Autour des expositions :

– Visites-conférences des expositions les 6, 7, 11, 12, 13 et 14 avril de 11h à 12h (10 €, inscription obligatoire à l’adresse suivante : visite@chassenature.org)

– Visite comestible « Mange-moi » avec Marlène Mocquet et Brigitte de Malau, le jeudi 4 mai 2017 à 20h : Marlène Mocquet convie à une déambulation à travers son exposition, au cours de laquelle les cinq sens seront mis à l’honneur, grâce à Brigitte de Malau qui réalisera pour l’occasion quelques délicatesses à croquer face aux œuvres…

Les immensités de Gao Bo

Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2009)
Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2009)

Lorsqu’il n’est pas retiré en son atelier, dans la campagne environnant Chengdu, Gao Bo séjourne à New York, ou à Paris, sa ville d’adoption depuis qu’il y a étudié les beaux-arts et gagné ses premiers sous en proposant des portraits photographiques aux touristes. Il parcourt également souvent les sentiers tibétains, atteint selon lui d’« une soif inextinguible d’apprendre et de connaître [1] ».

Je n’accepte pas d’être prisonnier des liens d’un monde trop matérialiste. Je veux franchir la limite de ce monde vain. Je veux partir, m’enfuir loin… […] Sac de couchage sur le dos, avec deux appareils photo [empruntés l’un à son professeur, l’autre à un ami] qui sont mes biens les plus précieux, je suis monté à bord d’un train qui file vers l’ouest. Ce voyage va me permettre un nouveau départ. […] J’ai seulement laissé un mot à quelques bons copains : si jamais ils ne recevaient pas de lettre de ma part avant la fin de cette année, il faudrait considérer que j’ai été inhumé là-bas en un enterrement céleste. […] Mes voyages au Tibet n’étaient pas seulement un dépassement de soi : plus important, il s’agissait d’élever mon âme. (Journal de Gao Bo, 1987)

Au Tibet, Gao Bo a découvert sa vocation. Au Tibet, il a « appris le sens de la vie et le sens de la mort [2] ». « Le Tibet est devenu pour moi le territoire d’un exercice introspectif : dès que j’ai de nouvelles idées je veux y retourner pour les réaliser [3]. » Depuis les années 2000, Gao Bo utilise les photographies qu’il a prises au Tibet pendant une vingtaine d’années comme matériau premier de créations nouvelles, dont certaines sont aujourd’hui présentées à la Maison européenne de la photographie à Paris.

Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2009-2017)
Mille tirages sur pierre de portraits tibétains, chacun portant un matricule numéroté de 0001 à 1000, hommage aux pierres marnyi, instruments votifs du culte bouddhiste au Tibet.

L’exposition « Les offrandes » se compose de quatre parties, chacune d’une grande cohérence stylistique, ainsi que de performances, moins convaincantes. L’« Offrande au peuple du Tibet » (2009) sont des agencements à la fois de photographies noir et blanc réalisées dix ans auparavant et de lettres ou de mots inventés. L’« Offrande du mandala » (2016) est constituée de doubles quadriptyques créés à partir de la série Dualité (années 1990) : les photographies, recouvertes de résine puis de peinture noire et blanche partiellement retirée, suggèrent une réflexion sur la disparition et la réapparition, le souvenir ou la révélation.

Gao Bo, Offrande du mandala (2016)
Gao Bo, Offrande du mandala (2016)

La troisième partie, l’« Offrande aux figures disparues », réunit cinq éléments : Disparition de la figure I-II (2000-2015) est une trace de la première exposition éponyme en Arles (2003), Gao Bo ayant brûlé ses propres clichés de condamnés ; Disparition de la figure III (1995-2010) et Esquisse de portrait tibétain (1995-2003) se fondent sur des portraits de Tibétains ; Précepte des pierres (2009) est un triptyptique composé de trois photographies de pèlerins et de trois pierres marnyi calligraphiées maintenues dans des câbles d’acier, allusion au fardeau, matériel, que peut constituer la religion, le dogme, à la différence de la spiritualité envisagée comme questionnement incessant et moyen de compréhension ; l’Esquisse de portrait dualité (1995-2009), enfin, reprend la série du même nom.

Gao Bo, Précepte des pierre (2009)
Gao Bo, Précepte des pierre (2009)

La quatrième partie, qui rassemble quatre œuvres, traite de la figure féminine et de la mort, à laquelle l’artiste s’est confronté afin de « renaître à soi [4] ». En effet, un événement marque tout entière l’œuvre de Gao Bo : le suicide de sa mère. Après une première tentative sous les yeux du jeune enfant, après cette phrase décisive « toi, tu n’as pas le droit d’être malheureux, aime ce monde, la haine je m’en suis chargée [5] », celle-ci, à trente ans, se jette sous un train alors qu’il est âgé de huit ans. Gao Bo voit pour la dernière fois sa mère étendue, ses membres maintenus ensemble au moyen de bandes de gaze blanche avant d’être placés dans un cercueil. Offrande à ma mère (2011-2015) se compose de photographies et de peinture, mais aussi d’os d’animaux, de sang, de bandages et de bois. Beckett – Faramita Laostist (2010) est un mausolée à la mémoire de Samuel Beckett, Étude n° 2 & Étude n° 4 (2010) représentent des nus féminins, Micro-polyphonie (2015) rend hommage à la muse et amie de l’artiste, atteinte d’un cancer.

Gao Bo, Requiem III : l’immensité de la mort (2011-2015)
Gao Bo, Requiem III : l’immensité de la mort (2011-2015)

Au fondement de la majorité des œuvres de Gao Bo se trouvent la photographie noir et blanc ainsi que l’écriture manuscrite, héritée de sa formation de graphiste dans l’édition et qui offre une ouverture vers la poésie ou la philosophie. Le portrait est également omniprésent, un portrait effacé et pleinement empreint de la subjectivité de l’artiste. Il prouve, si nécessaire, que le cliché, loin de constituer un anonyme instantané, reflète et exprime la personnalité du photographe et peut de ce fait être art. Souvent l’inquiétude ou la colère, toujours la fragilité marquent ainsi ces visages tibétains, renvoyant à la vie intérieure de Gao Bo.

Le parcours de l’exposition souligne les permanences dans le travail de l’artiste, mais également son évolution. D’humaniste, la photographie devient plasticienne, ou, autrement considérée, se trouve toujours davantage incorporée à l’œuvre souvent de plus en plus monumentale dont elle est la base, et ce jusqu’à disparaître tout à fait. Dans un passage du figuratif à une certaine abstraction, le portait s’estompe aussi progressivement. Enfin, thèmes et traitements révèlent un enfoncement vers la mort, au cours duquel l’inconscient de l’artiste prend le pas sur le conscient.

Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2017)
Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2017)

Le contraste entre l’apparence de Gao Bo, son ton affable, son visage vierge d’expérience, la vitalité de son corps, et ses créations que marquent le traumatisme, la disparition, le morcellement, la destruction ou la mort, est frappant. Pourtant, l’artiste et l’œuvre sont à l’évidence indissociables, comme en témoigne « Offrande au peuple du Tibet », que Gao Bo a réalisée avec son sang.

Je pratique la photographie depuis 1985, cela faisait longtemps que j’avais envie d’ouvrir une parenthèse, d’opérer une mise à distance vis-à-vis de mon travail pour comprendre un peu mieux les moments qui avaient façonnés ma sensibilité. Ces sept années [au cours desquelles Gao Bo a refusé toute proposition d’exposition] ont permis ce nécessaire travail introspectif. Elles ont également rendu possible une aventure formelle d’une totale liberté qui m’a amené à interroger mes limites, à travers celles du langage photographique. Prendre mon temps, être à l’écoute d’un rythme qui ne m’a été imposé que par les forces intimes qui font de tout acte de création une nécessité, c’est ce qui a permis à mon monde intérieur d’affleurer et de trouver force et densité dans les images, les dispositifs, les installations ou les performances que j’ai réalisés depuis [6].

Gao Bo a créé les œuvres actuellement exposées à la Maison européenne de la photographie pendant la « période noire » qu’il a traversée ces dernières décennies. Elles correspondent à une vision de sa vie qu’il souhaite oublier pour peu à peu rejoindre la lumière et la couleur. « Ce n’est peut-être pas la couleur que vous attendez, prévient cependant l’artiste, et c’est peut-être une couleur encore plus sombre [7]… » Parce que le travail est en cours, Gao Bo n’en dit pas plus, suscitant attente et curiosité.

Inspiré par Lao Tseu et par les philosophes des Lumières, notamment Voltaire et Rousseau, érigeant Marcel Duchamp en « exemple absolu [8] », Gao Bo et son œuvre convient à une réflexion sur l’art : seule l’association de l’esthétique et de la politique permet-elle de ne pas « faire de la décoration [9] » ? Le temps, la liberté, voire un traumatisme sont-ils des conditions d’émergence de l’art ? Enfin, hors de l’expression plastique, et plus proche de la calligraphie, quel est le statut ou la fonction du verbe du créateur ? Gao Bo fait preuve d’économie de paroles. Il n’aime guère parler de son œuvre et ne s’en cache pas. Pourtant, les quelques mots lâchés sonnent juste, imposant Gao Bo parmi les rares artistes.

Gao Bo, « Les offrandes », du 8 février au 9 avril 2017, Maison européenne de la photographie, 5-7 rue de Fourcy, 75004 Paris, 01 44 78 75 00, 8-4,5 €.

Livres :

– Gao Bo, Tibet 1985-1995, Offrandes, Paris, Xavier Barral, 2017.

– Gao Bo, Les Offrandes, Shenzen, Artron/Contrasto/MEP, 2016 (catalogue de l’exposition).

– Gao Bo, Tibet 1985-1995, Shenzen, Artron/MEP, 2016 (livre d’artiste).

Films :

– Deux films consacrés à Gao Bo et réalisés par Alain Flescher et Wu Wenguang sont projetés dans l’auditorium les samedis et dimanches à partir de 15h.

[1] Gao Bo, entretien avec Jean-Luc Monterosso, 2017, publié dans le dossier de presse de l’exposition.

[2] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

[3] Gao Bo, entretien avec Jean-Luc Monterosso, op. cit.

[4] Dossier de presse de l’exposition.

[5] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

[6] Gao Bo, entretien avec Jean-Luc Monterosso, op. cit.

[7] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

[8] Dossier de presse de l’exposition.

[9] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

« Nous, les Européens, avons construit le rêve américain… »

Stéphane Duroy, Distress (Bradford, 1981)
Stéphane Duroy, Distress (Bradford, 1981)

De 1977 à 2002, le photographe Stéphane Duroy a parcouru le Royaume-Uni, saisissant l’existence, la détresse des pauvres d’une société clivée. Les rues des quartiers ouvriers, les échoppes, les visages si marquants car si marqués donnent à réfléchir sur les inégalités sociales sans stigmatiser. Le livre Distress, paru en 2011, résulte de cette « vaste enquête ».

Stéphane Duroy, L’Europe du silence (Douaumont, 1997)
Stéphane Duroy, L’Europe du silence (Douaumont, 1997)

En 1979, Stéphane Duroy débute un travail de trente ans qui s’intitule L’Europe du silence et aboutit à un livre éponyme publié en 2000. Douaumont, Berlin, Auschwitz, le photographe part sur les traces de l’Europe du 20e siècle, à la recherche de son identité et de sa mémoire traumatiques. Faire émerger ce passé constitue pour lui un moyen de lutter contre les manipulations et les dictatures en puissance, celles-là même qui « épuisent l’idée de l’humain ». Le silence dont il est question peut alors autant être celui des morts que celui imposé par les régimes autoritaires.

Stéphane Duroy, Unknown (Billings, Montana, 2003)
Stéphane Duroy, Unknown (Billings, Montana, 2003)

Enfin, à partir de 1984, Stéphane Duroy se rend régulièrement aux États-Unis où des millions d’Européens ont autrefois trouvé refuge. À cette pénétration toujours plus à l’ouest correspond une réflexion sur les sociétés que sépare l’Atlantique. « Nous, les Européens, avons construit le rêve américain, cette illusion monumentale à laquelle chacun de nous fait semblant de croire. » Le photographe fait-il preuve d’ambivalence ou de discernement ? L’oubli volontaire qui accompagne la fuite en avant, l’esprit pionnier, l’horizon des possibles lui apparaissent comme des ressorts de la société états-unienne, qui à la fois la déploient et la sapent. En témoigne son ouvrage Unknown, paru en 2007.

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Le Royaume-Uni, l’Europe, les États-Unis, les trois parties du travail de Stéphane Duroy sont actuellement présentées au rez-de-chaussée du BAL, à Paris. L’exposition « Again and again » serait une rétrospective si elle s’arrêtait là. Or, au sous-sol, est mise en scène une installation inédite réalisée en 2015-2016, qui montre combien son œuvre est parvenue à maturité. Souhaitant renouveler son approche artistique, le photographe s’est emparé de vingt-neuf exemplaires d’Unknown pour les recomposer, chaque fois différemment. Ces découpages, collages, insertions prolongent son incursion dans les passés et présents de l’Europe et des États-Unis, dans ce qui en constitue la nature, l’essence même. Le résultat, l’installation avant tout mais aussi la scénographie, déroute tant il est convaincant.

À l’évidence, Stéphane Duroy œuvre sur le long terme, ce qui confère une profondeur certaine à son travail. En outre, il ne propose pas une photographie documentaire. « Je me crée un monde et ce monde déclenche en moi un désir d’images » : la vie intérieure de l’artiste sollicite le monde extérieur et non l’inverse. Enfin, chaque série donne lieu à un livre, Distress, L’Europe du silence et Unknown, qui en engendre parfois d’autres, voire se mue en un leporello, en une installation. Pour lors, on retiendra surtout une réflexion artistique aiguë sur des sociétés humaines.

Stéphane Duroy, « Again and again », du 6 janvier au 9 avril 2017, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, 6-4 €.

Stéphane Duroy, « Again and again », du 5 janvier au 8 avril 2017, LEICA, 105-109, rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris, 01 77 72 20 70, entrée libre.

Stéphane Duroy, Unknown : tentative d’épuisement d’un livre, Paris, Le BAL/Filigranes éditions, 2017.

Au Centre culturel irlandais…

Façade intérieure du Collège des IrlandaisSitué non loin du Panthéon à Paris, le Centre culturel irlandais occupe les bâtiments de l’ancien Collège des Irlandais. À partir de 1578, celui-ci accueillit un nombre croissant d’étudiants dans le contexte de la Contre-Réforme et des restrictions affectant la formation des catholiques en Irlande. La Révolution française marqua le début du déclin de la communauté. En 2002, le Collège fut restauré et le Centre culturel inauguré.

 

Cour du Collège des Irlandais

Donnant sur une très vaste cour arborée, havre de paix au cœur de Paris, la médiathèque est une mine pour découvrir l’Irlande dans tous ses aspects : littéraire, politique, historique… Le Centre culturel comprend également une bibliothèque patrimoniale riche d’environ huit mille manuscrits et imprimés ainsi que les archives historiques du Collège des Irlandais dont certains fonds remontent au début du 14e siècle.

Le Centre culturel organise de nombreux événements et notamment des expositions d’art contemporain irlandais. Actuellement et jusqu’au 8 janvier sont présentées des photographies d’Hannah Starkey, « explorations des expériences et des observations quotidiennes de la vie urbaine au féminin », selon les mots de l’artiste reconnue internationalement. Dans l’exposition Women, des femmes souvent seules, qu’elles soient flâneuses, contemplatives ou rêveuses, sont mises en situation selon des compositions maîtrisées pouvant faire penser à des œuvres d’Edward Hopper. Deux éléments sont récurrents : les miroir et reflet, qui permettent des jeux entre l’abstrait et le concret ainsi qu’entre l’intérieur et l’extérieur, et la fumée, évocatrice du mouvement. Ces photographies témoignent d’une observation fine de la vie quotidienne.

 

Chapelle du Collège des Irlandais

Le Centre culturel offre ainsi la possibilité de se dépayser sans quitter la capitale. Notons que tous les dimanches, la communauté irlandaise de Paris se retrouve dans la chapelle historique pour y célébrer la messe autant que pour partager un moment chaleureux. Irlandais ou non, croyant ou non, chacun est convié.

Centre culturel Irlandais, 5 rue des Irlandais, 75005 Paris, 01 58 52 10 30.

Hannah Starkey, « Women », du 10 novembre 2016 au 8 janvier 2017 (fermeture du 24 décembre au 2 janvier), du mardi au dimanche de 14h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h, entrée libre.

Hannah Starkey : Photographs 1997-2007, Göttingen, Steidl, 2008.

Les temps de Naoya

Naoya Hatakeyama, Le pont de l'espoir (2014)
Naoya Hatakeyama, Le pont de l’espoir (2014)

Pourquoi se permettre, pourquoi spontanément appeler un photographe de renom par son prénom ? Naoya Hatakeyama est accessible et sans prétentions. Surtout, son visage un brin facétieux ne laisse rien paraître du traumatisme qu’il a vécu il y a cinq ans, c’est-à-dire hier. Le tsunami qui frappa le Japon le 11 mars 2011 emporta quatre cents kilomètres de côte habitée, provoqua vingt mille morts, quatre cent mille sans-logement, et toucha la centrale Dai-Ichi de Fukushima. Les substances radioactives répandues ne perdront leur nocivité, semble-t-il, que dans un millier d’années. Mille ans. Pour Naoya, le tsunami, mars 2011, renvoie à un voyage d’une semaine en moto, de Tokyo, où il réside, à Rikuzentakata, sa ville natale, située à cent quatre-vingts kilomètres de la centrale nucléaire.

La seule solution est d’aller moi-même jusqu’à un endroit où je pourrai voir ce qui se passe. Mais le déplacement, c’est du temps. Il m’en faudra pour atteindre ce lieu. Sans doute plusieurs jours. Mais dans quelques jours, je devrais voir. Et je devrais comprendre. Ce qui est arrivé à ma ville, ma maison, ma famille, je devrais enfin tout comprendre. Mais pendant ces quelques jours, jusqu’à ce que je parvienne sur place, je reste sans rien voir. Je dois avancer sans rien savoir.

Pendant une semaine, Naoya est heurté entre bonnes et mauvaises nouvelles, vraies ou fausses, concernant ses proches, sa mère, ses sœurs. Qui croire ? Que croire ? Il est confronté aux problèmes d’approvisionnement, en essence notamment, aux destructions des routes, des ponts, il connaît cependant entraide et solidarité. Sans cesse, est-il contraint de décider, seul, entre se ménager et poursuivre son avenir dans un Japon enneigé, à travers ces paysages qui lui rappellent Pluie de mousson accumulées, si rapide le fleuve Mogami du poète Matsuo Bashô. Alors, tout au long de sa route, il photographie comme d’autres écriraient ou dessineraient, pour conjurer le présent. Une mère crue rescapée, en fait décédée. Son récit, ces « images hébétées » selon l’expression de l’écrivain Éric Reinhardt, ont été réunis dans un premier livre intitulé Kesengawa, du nom de la rivière Kesen qui parcourt son pays natal. Publié à l’été 2012 au Japon, une version française est parue un an plus tard.

Naoya Hatakeyama, Kensenchô-Atagoyama (2013)
Naoya Hatakeyama, Kesenchô-Atagoyama (2013)

En 2015, Naoya Hatakeyama retourne à Rikuzentakata, également titre d’un second livre qui sera suivi d’autres. Les clichés réalisés en état de choc ont laissé place à des photographies dont la dimension artistique apparaît à mesure, sans doute, que Naoya se répare. Désormais, il tente de saisir la disparition, l’évolution des paysages de son enfance. Dans les deux livres, les légendes disent l’essentiel : un lieu et, surtout, une date. Le 15 juin 2011 à Takatachô-Ôishioki, déjà, la vie quotidienne reprend : une personne court parmi d’innombrables carcasses de voiture. Le 11 mai 2013 à Kesenchô-Kanzaki, le ruban anthracite, vierge, de la route nouvellement créée se confond avec les étendues d’eau étale et de ciel gris-bleu. Le 24 novembre 2013 à Takatachô-Magarimatsu, paraissent un talus de gravier ou de gravats, une montagne naturelle et un remblai de construction, sous ce qui a l’allure d’une aurore boréale.

Cependant, d’un livre à l’autre, de la nécessité d’affronter un traumatisme en photographiant de manière compulsive au besoin de créer, de l’expression argentique d’un choc à celle d’une vie intérieure, le passage est lent. Il correspond au temps de la résilience. Il oblige celui qui veut apprécier les clichés de Naoya Hatakeyama à les observer subtilement, d’autant que les préférences du photographe, elles, sont inchangées : même appareil, même pellicule, même présence de la ligne d’horizon, du rapport entre le ciel et la terre, de la lumière de biais. À l’évidence, les clichés de Naoya Hatakeyama interrogent ainsi le temps, ou les temps, et l’art.

« Les aiguilles des montres ne plaquaient-elles pas simplement leur froide mesure sur cette réalité particulière, incomparable à quoi que ce soit ? » Le photographe a vécu avec effroi la suspension du temps, puis, de nouveau, ses effets sur le paysage. « Depuis une hauteur, si je regarde la rivière, la plaine d’où tout bâtiment a disparu, les montagnes, je suis bien obligé de penser un temps vertigineux, qui dépasse le temps de l’histoire humaine : le temps de l’histoire de la nature, qui se compte en milliers voire en dizaines de milliers d’années. »

Naoya Hatakeyama livre aussi ses pensées et, par là même, donne à réfléchir sur la photographie. Photographie témoignage, documentaire, journalistique, plasticienne, qu’a-t-il accompli ? Comment d’autres photographes s’étant également rendus sur place en mars 2011 ont-ils appréhendé la réalité qui s’est si soudainement et si brutalement imposée au monde et que Naoya Hatakeyama rappelle avec son expérience, ses idées et ses mots ?

Croire que la radioactivité existe, en avoir peur et la fuir en se sauvant de l’endroit où l’on se trouve, sont des décisions qui reposent uniquement sur des informations verbales et intersubjectives : s’il n’y a personne pour donner des informations et inciter à agir, les gens, sans rien savoir, restent sur place et meurent, nous dit-on. Face au nucléaire, l’humain doit renoncer à ses propres sens et se plier à l’argutie de quelqu’un d’autre qui soutient « qu’existe une réalité insaisissable ». Chacun est alors contraint à la faiblesse de la dépendance, ou plutôt même acculé à la résignation impuissante. Je me dis que la nécessité de se soumettre à cette humiliation, avant même l’effet des radiations, entraîne chez l’homme une blessure de sa dignité susceptible d’anéantir l’humanité.

À l’annonce du tsunami, raconte Naoya Hatakeyama, des photographes se sont empressés d’atteindre les lieux, de saisir le spectaculaire et le choquant, dans une attitude de complaisance ou d’extase. Ils considéraient la portée esthétique de leur travail, à la différence de lui : « Ce que je dis peut paraître irresponsable, mais tenter de comprendre [m]es photographies dans le contexte de l’art moderne, c’est-à-dire en évaluer l’intérêt “en tant qu’images photographiques” n’a plus aucune importance pour moi. » À cet égard, il ose une comparaison entre le photographe et l’embaumeur, métier auquel il est accordé de l’importance au Japon. L’embaumement permet de garder l’image d’une personne vivante en mémoire. Dans le contexte d’une catastrophe, donner une dimension esthétique à une photographie revient peut-être au même, quelle que soit l’appréciation morale que l’on peut porter sur cette action. Ainsi Naoya Hatakeyama semble-t-il juger moins le cliché et la manière dont il est réalisé que les motivations et les intentions de son auteur, parfois artiste, journaliste ou encore victime avant d’être photographe.

Depuis mars 2011, certaines personnes, sourdes à tout discours réfléchi, éprouvent le besoin de parler, leurs mots vides de sens ayant pour fonction non négligeable de sortir autrui de sa torpeur ou d’« entre-tenir » une relation avec lui. D’autres que ces propos insupportent, tel Naoya Hatakeyama, se taisent, en lutte avec la complexité. De même, certaines personnes veulent tout oublier, tandis que d’autres, tel le photographe, souhaitent garder en mémoire le passé, pensant que nul futur ne peut advenir sans ce dernier. Naoya Hatakeyama suit désormais l’évolution de Kesengawa alors que déjà se posait, dans cette région du Japon, le problème de la désertification des campagnes et des petites agglomérations, insuffisamment attractives pour les jeunes. Afin de contribuer à y remédier, Yohei Hatakeyama, réalisateur d’un film documentaire sur le photographe intitulé Esquisser le futur, a ainsi racheté le Toyogeki Movie, un cinéma des années vingt épargné par le tsunami. Un partenariat avec un cinéma du Quartier latin à Paris verra peut-être le jour.

Dans ces espoirs, un vécu demeure toutefois…

Depuis le grand séisme de l’est du Japon, tous les humains dans ce monde m’apparaissent comme des « survivants ». Entre rescapés, on s’encourage réciproquement, à « regarder devant soi », on se donne la main pour avancer ensemble, et cette chaleur est bien sûr plus importante que tout, mais « regarder devant soi » n’est pas une chose facile pour moi.

Couverture du livre "Kesengawa" de Naoya Hatakeyama

 

Naoya Hatakeyama, Kesengawa, La Madeleine, Éditions Light Motiv, 2013, 138 p.

 

 

Couverture du livre "Rikuzen" de Naoya Hatakeyama

 

Naoya Hatakeyama, Rikuzentakata, La Madeleine, Éditions Light Motiv, 2016, 128 p.

 

Yohei Hatakeyama, Esquisser le futur, Japon, 2016 (présentation du film ici).

Des mains pour l’humanité

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Sur les murs de l’escalier qui mène à l’installation Tribu/s du monde sont reproduites des citations d’Anne de Vandière. Elles introduisent le visiteur dans ses pensées et, déjà, dans son travail photographique. Au cœur de celui-ci se situe la main, cette extrémité qui crée, sert ou encore transmet. Après s’être intéressée aux mains de personnalités puis d’artisans du luxe, Anne de Vandière est partie à la rencontre de celles d’ethnies habitant les confins du monde et ayant en commun le respect de leur environnement naturel. Du Sénégal en 2009 à la Laponie en 2015, elle a réalisé cinq cents portraits, jamais volés, comme en témoignent ses carnets de voyage. Constitués d’une couverture en cuir et d’épaisses feuilles de papier, ils recueillent, par double page, le portrait, l’empreinte de la main et diverses objets (plumes, coquillages, végétaux) de chaque personne photographiée.

Carnet de voyage en Laponie d’Anne de Vandière (2015)
Carnet de voyage en Laponie d’Anne de Vandière (2015)

L’installation Tribu/s du monde se compose de trois dispositifs : deux conteneurs, métaphores de l’enfermement des ethnies, sont reliés par un sas dans lequel sont diffusés des films documentaires de cinq à six minutes. L’intérieur du conteneur noir est couvert par soixante-cinq triptyques : un portrait photographique accompagné des mentions des nom et activité, un cliché des mains, un témoignage oral retranscrit. L’intérieur du conteneur blanc, lui, est fait de tirages rétro-éclairés de différentes dimensions, le visage d’une nonne népalaise attirant le regard vers le plafond. Une bande sonore diffuse des bruits, chants ou musiques enregistrés in situ. L’expérience proposée vaut autant pour ses composantes, chaque photographie, chaque film, chaque séquence sonore, que pour sa globalité, pour cette immersion dans les ailleurs qui forment l’humanité.

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Au moins deux approches de l’installation sont possibles, qui correspondent à l’intention d’Anne de Vandière. L’une consiste à y entendre une alerte : déplacements forcés et pillages des ressources naturelles aboutiront à la disparition de ces peuples. Pourtant, comme l’écrit l’ethnologue Jean-Patrick Razon, « à l’heure où s’éveille la conscience que notre planète est en danger, ils apparaissent clairement porteurs d’avenir, tant par leurs modèles de développement durable que par les valeurs qui soudent encore leurs sociétés ». L’autre approche, qui oublie les explications et privilégie l’expérience artistique, est d’y voir un tableau vivant, vivifiant, de la diversité et donc de la richesse des cultures. Tribu/s du monde constitue, selon Anne de Vandière, « une tentative de réponse à ce qui n’est pas nous, une tolérance, une envie d’apprendre et de comprendre l’autre ». Dernier élément et non des moindres, son installation photographique ouvre de nouvelles pistes à l’art contemporain.

Anne de Vandière, « Tribu/s du monde », du 12 octobre 2016 au 2 janvier 2017, de 10h à 18h sauf le mardi, Musée de l’homme, 17, place du Trocadéro, 75016 Paris, 01 44 05 72 72, entrée libre.

Anne de Vandière, Tribu/s du monde (Paris, 2016)

 

Anne de Vandière, « Tribu/s du monde » (photographies), du 5 décembre 2016 au 25 février 2017, du lundi au samedi de 9h30 à 19h, Agence Terres d’aventure, 30 rue Saint-Augustin, 75002, Paris, entrée libre.

 

Couverture de Tribu/s du monde

Livres : Anne de Vandière, H/AND série 1, Paris, Paris Musées, 2004 ; id., Baccarat : « mains je vous aime », Paris, 2006 ; id., H/AND série 2, Paris, Nicolas Chaudun, 2008 ; id., Tribu/s du monde, Paris, Éditions Intervalles, 2016.