Avec « Scandalous », la gare de l’Est se tourne plus que jamais vers l’Extrême-Orient

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Parallèlement à l’exposition « Provoke, entre contestation et performance : la photographie au Japon 1960-1975 », le BAL présente, en partenariat avec SNCF Gares et connexions, une installation inédite de Daido Moriyama, figure majeure de la photographie japonaise.

 

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Conçue en 2016 pour le parvis de la gare de l’Est à Paris, Scandalous est une sélection de clichés de la série Accident publiée initialement dans le magazine Asahi Camera entre janvier et décembre 1969.

 

 

Inspiré par les œuvres d’Andy Warhol, Daido Moriyama s’approprie des images de faits divers, d’épidémies, de célébrités, d’accidents de voiture diffusées dans la presse, à la télévision, sur des affiches (par exemple de sécurité routière, d’où le titre Accident), les recadre et les signe, soulignant ainsi leur statut d’objet de consommation et manifestant sa rupture d’avec la photographie d’auteur.

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Voilà de quoi arrêter voyageurs, habitants et passants…

Daido Moriyama, « Scandalous », du 19 septembre au 20 novembre 2016, parvis de la gare de l’est à Paris.

Le photographe est l’auteur de plus de deux cents livres, dont le catalogue de l’exposition : Daido Moriyama, Scandalous, Tokyo, Akio Nagasawa Publishing, 2016.

« Provoke, entre contestation et performance : la photographie au Japon 1960-1975 », du 14 septembre au 11 décembre 2016, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, 6-4 €.

« Décalage, hommage à Takuma Nakahira (1938-2005), exposition collective à laquelle participe Daido Moriyama, du 17 septembre au 23 octobre 2016, Galerie Circulations, 121 rue de Charonne, 75011 Paris, 01 40 33 62 16, contact@galerie-circulations.com, entrée libre.

Dans les douves parisiennes

À l’occasion de son centenaire, l’Office national des anciens combattants et des victimes de guerre investit un lieu qui en devient insolite : les douves de l’Hôtel national des Invalides.

Vue de l'exposition de l’Office national des anciens combattants et des victimes de guerre

Sur les murs de pierre sont exposés, par paire bien pensées, les portraits de plusieurs de ses ressortissants. Anciens combattants ou anciennes combattantes, victimes de guerre ou d’actes de terrorisme, pupilles de la nation, ils sont de tous âges et de toutes origines.

Exposition de l’Office national des anciens combattants et des victimes de guerre

Et le passant, Parisien ou étranger, de s’interroger : qui sont-ils ? Pourquoi ont-ils été photographiés, sont-ils exposés ? Qu’est-ce que l’ONACVG, sa vocation ? Aussi l’Office peut-il se féliciter d’avoir réussi à attirer l’attention sur ces vies singulières et sur sa valeureuse mission.

« ONACVG : 100 ans au service des anciens combattants et des victimes de guerre et d’actes de terrorisme », du 15 septembre 2016 au 4 janvier 2017, dans les douves de l’Hôtel national des Invalides.

Graine d’ici et d’ailleurs

Ateliers Lion Associés, Institut des cultures d’islam (Paris, 2016)
Ateliers Lion Associés, Institut des cultures d’islam (Paris, 2016)

Prendre le chemin de l’Institut des cultures d’islam est un plaisir toujours renouvelé. Situé au cœur du quartier à la forte d’identité qu’est la Goutte d’or à Paris, l’Institut propose une riche et attrayante programmation. Concerts, conférences et débats, ateliers et stages pour adultes ou enfants, expositions, projections se succèdent dans les deux bâtiments de la rue Stéphenson et de la rue Léon, mais aussi dans la cour intérieure arborée et dans le chaleureux café.

Jusqu’au 15 janvier, l’Institut présente une exposition collective dont le thème est le grain de blé. Quoi de plus anodin certes, mais, aussi et surtout, quoi de plus central dans bien des sociétés.

L’exposition « Sacrées graines » nous invite à un voyage qui interroge les pratiques politiques, culturelles et sociales autour d’une graine qui ne prend toute sa valeur que par le travail qu’elle nécessite. Cette transformation du grain de blé en farine, son, semoule, boulgour ou couscous, est essentiellement dévolue aux femmes. (Bariza Khiari, présidente de l’Institut)

Les artistes conviés explorent et déploient les enjeux de chaque étape de la vie d’une telle graine, depuis sa culture jusqu’à sa consommation, en passant par sa transformation et sa commercialisation.

Ainsi, au cours de sa performance qui s’intitule La Bonne Graine et qui s’achève ces prochains jours, Ninar Esbar trie une tonne de graines selon leur qualité. Par cette mise en scène, l’artiste plasticienne et écrivaine questionne autant le rôle social des femmes que le travail répétitif d’ouvriers ou les impensés de bureaucraties.

Ninar Esber, La Bonne Graine (installation, 2012)
Ninar Esber, La Bonne Graine (installation, 2012)
© Nina Esber, courtesy galerie Imane Farès/HB

En photographiant des produits alimentaires palestiniens, Jean-Luc Moulène, lui, distribue symboliquement des marchandises absentes du commerce international. « Je me sers purement et simplement du marché de l’art, pour donner une valeur à quelque chose qui est invisible, nié. Mais là, la logique marchande révèle son idéologie [1] », explique-t-il.

Jean-Luc Moulène, Documents/Produits de Palestine : 02 04 26 Couscous (2003)
Jean-Luc Moulène, Documents/Produits de Palestine : 02 04 26 Couscous (2003)
© Jean-Luc Moulène, courtesy galerie Chantal Crousel

Comme l’eau, le blé conduit à réfléchir sur les thèmes de la mondialisation, de l’exil et de l’immigration, du vivre-ensemble, de la mémoire et de la transmission. Les œuvres des treize artistes en témoignent, reste à les en remercier.

Exposition collective, « Sacrées graines », du 15 septembre 2016 au 15 janvier 2017, Institut des cultures d’islam, 56 rue Stéphenson et 19 rue Léon, 75018 Paris, 01 53 09 99 84, entrée libre.

Catalogue de l'exposition

Catalogue de l’exposition : Sacrées Graines, Paris, Institut des cultures d’islam, 2016, 56 p., 10 €.

Autour de l’exposition : théâtre, Teatro Naturale : moi, le couscous et Albert Camus, 6-7 janvier 2017, 20h-22h, École Pierre Budin, 5 rue Pierre Budin, 75018 Paris, 8-12 € ; conférence, Sylvie Durmelat, Fatema Hal, Farouk Mardam-Bey, « Les aventures d’une graine sacrée », 17 novembre 2016, 19h-21h, entrée libre.

[1] Jean-Luc Moulène, entretien avec Manuel Fadat et John Cornu, Droits de cités, avril 2008, cité dans le catalogue de l’exposition, Sacrées Graines, Paris, Institut des cultures d’islam, 2016, p. 36.

S’intégrer pour photographier

Jimmy Nelson, « Bodita, Arboshash et Nirjuda », tribu des Dassanech (Éthiopie, 2011)
Jimmy Nelson, « Bodita, Arboshash et Nirjuda », tribu des Dassanech (Éthiopie, 2011)

 

Du 8 juin au 4 septembre, la galerie-librairie La Hune, au cœur du quartier de Saint-Germain-des-prés à Paris, présentait des œuvres réalisées par Jimmy Nelson dans le cadre de son exposition « Before they pass away » (« Avant qu’ils ne disparaissent »).

 

 

Jimmy Nelson, « Village de Tachung et Tsering Wangmo Tangge » (Mustang, 2011)
Jimmy Nelson, « Village de Tachung et Tsering Wangmo Tangge » (Mustang, 2011)

 

En 2010, le photographe anglais entreprenait un projet impressionnant tant par sa démarche que par son résultat : aller à la rencontre de communautés indigènes afin d’en conserver une trace visuelle et afin d’apprendre d’elles, de leur sagesse, de leurs rites et de leurs coutumes, de leur relation intime à la nature.

Jimmy Nelson, « Village de Ni Yakal, mont Yasur » (Vanuatu, 2011)
Jimmy Nelson, « Village de Ni Yakal, mont Yasur » (Vanuatu, 2011)

 

Huli Wigmen de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Karo d’Éthiopie, Himba de Namibie ont accepté d’être mis en scène dans un décor, avec coiffes et parures, revêtus de peintures, parce que Jimmy Nelson cultive notamment un talent, celui de s’intégrer, de s’adapter, de se familiariser.

 

 

Jimmy Nelson, « Yangshuo Cormorants » (China, 2005)
Jimmy Nelson, « Yangshuo Cormorants » (China, 2005)

L’exposition est terminée mais il est toujours possible de venir consulter les livres relatifs au projet. Espérons également que le photographe continuera à participer à des rencontres, car écouter cette forte personnalité parler de sa démarche est un moment si vivant qu’il en est exceptionnel.

Jimmy Nelson, « Before they pass away », du 8 juin au 4 septembre 2016, galerie-librairie La Hune, 16 rue de l’Abbaye, 75006 Paris, 01 42 01 43 55.

Jimmy Nelson, Les Dernières Ethnies. Avant qu’elles ne disparaissent, kempen, TeNeues, 2013 (disponible en plusieurs formats).

« Le temps s’arrête pour celui qui admire » (Diderot)

Romain Veillon, « Les sables du temps » (Namibie, 2013)
Romain Veillon, « Les sables du temps » (Namibie, 2013)

Le « Temps suspendu » ? Un accrochage saisissant. Le musée de la Poste étant fermé pour travaux, les trois commissaires, dont Céline Neveux, organisent des expositions hors les murs. Avouons-le, investir l’architecture curviligne du Brésilien Oscar Niemeyer pour traiter du thème des lieux abandonnés est une géniale idée.

Sylvain Margaine, Henk Van Rensbergen et Romain Veillon, deux Belges et un Français, tous trois photographes professionnels et à la recherche des traces du temps, ont pris des clichés d’usines, d’églises, de villas délaissées. De l’Islande à la Namibie, de Cuba à l’Indonésie, le voyage se révèle autant géographique que temporel, comme le résume une carte du monde tactile situant les architectures photographiées.

Henk Van Rensbergen, « Nara Dreamland rollercoaster » (Japon, 2012)
Henk Van Rensbergen, « Nara Dreamland rollercoaster » (Japon, 2012)

À cet ensemble subjuguant s’ajoutent la diffusion d’un film documentaire sur des « explorateurs urbains » (selon l’expression consacrée) aux États-Unis ainsi qu’un catalogue réalisé avec grand soin. Si ce dernier ne peut rendre ce qui se dégage de ces photographies présentées dans ce lieu, il le complète admirablement par des textes d’écrivains, d’anthropologues, d’historiens. Ainsi le livre perdurera-t-il, l’exposition passée.

« Temps suspendu : exploration urbaine », du 17 septembre au 18 décembre 2016, Espace Niemeyer, 2 place du Colonel Fabien, 75019 Paris, du lundi au vendredi de 11h à 18h30, les samedis et dimanches de 13h à 18h, entrée libre.

Catalogue de l'exposition

Sylvain Margaine, Henk Van Rensbergen et Romain Veillon, Temps suspendu : exploration urbaine, Paris, Musée de la Poste/SilvanaEditoriale, 2016, 144 p., 25 €.

Mardi 11 octobre à 19h : table ronde sur le béton et l’architecture des années 1970 ; mardi 15 novembre à 19h : conférence d’Alain Schnapp sur les ruines, les mots et les images de l’Antiquité aux Lumières ; mardi 6 décembre à 19h, lecture théâtralisée de la compagnie des Dramaticules. Renseignement et réservation au 01 42 79 24 24 ou reservation.dnmp@laposte.fr.

Quelques livres :

Couverture de "Forgotten Heritage"

Matt Emmett, Forgotten Heritage, Versailles, Éditions Jonglez, 2016.

Couverture de "After the Final Curtain"

Matt Lambros, After the Final Curtain : The Fall of the American Movie Theater, Versailles, Éditions Jonglez, 2016.

Couverture de "Abandoned Asylums"

Matt Van der Velde, Abandoned Asylums, Versailles, Éditions Jonglez, 2016.

 

Luzia Simons aux Archives nationales

« Stockage » : tel est le titre de l’installation que Luzia Simons a conçu pour les Archives nationales, dans le cadre de la quatorzième édition des rendez-vous aux jardins. Ce titre affirme un dialogue entre les huit images exposées et le lieu de conservation que constitue cette institution nationale. Il renvoie à la technique utilisée par l’artiste pour créer des compositions de tulipes bientôt fanées, ainsi qu’au commerce de ces fleurs à travers l’histoire.

Préfiguration de l'installation "Stockage" de Luzia Simons (2016)
Préfiguration de l’installation « Stockage » de Luzia Simons (2016)
© Studio Luzia Simons

Fondées sous la Révolution française, les Archives nationales préservent des documents publics dont les plus anciens datent du 7e siècle, des fonds privés et les minutes des notaires parisiens. Sur décision de Napoléon Ier, elles occupent depuis 1808 l’hôtel des princes de Rohan-Soubise construit en 1705 par Pierre-Alexis Delamair. Le bâtiment est précédé d’un péristyle, dont les niches accueillent les réalisations de Luzia Simons : trois à l’est côté rue, séparées par des niches vides, cinq à l’ouest côté jardins. L’asymétrie voulue, le style peut-être baroque de l’œuvre interpellent le classicisme de l’architecture, de pierre et de verdure. Ce rythme impair, ces tulipes proches de l’humus dont les multiples couleurs rappellent à l’artiste celles des grands dépôts conduisent moins vers la rue que vers ces autres jardins, eux nécessairement réels puisque ouverts au public depuis 2011.

« Installation » ? « Images » ? « Stockage » se compose en fait de huit scannogrammes. Luzia Simons, qui a mis au point et pratique ce procédé depuis 1996, non sans mérite au regard de l’évolution des technologies, dispose, superpose, des tulipes en fin de cycle floral sur la plaque en verre d’un scanner qui en capte l’image par un lent balayage. Le rendu surprend et fascine, en raison notamment de la quasi-absence de perspective, de profondeur de champ, et par conséquent de flou, d’imprécision. À l’évidence, la numérisation, qu’elle soit de fleurs ou d’archives, constitue aussi une accumulation de données, à stocker.

Luzia Simons, "Stockage" (2016)
Luzia Simons, « Stockage » (2016)
© Studio Luzia Simons

Pourquoi amasser et, surtout, pourquoi des tulipes ? Artiste franco-brésilienne vivant à Berlin, Luzia Simons, par le choix de cette fleur, interroge un symbole. Longtemps, si ce n’est aujourd’hui encore, lui fut imputée la première spéculation financière, jusqu’à ce que des économistes et des historiens ne remettent en question l’idée selon laquelle l’augmentation inconsidérée du prix du bulbe en 1637 avait eu pour cause une manipulation du marché. De même, la tulipe, originaire du Kazakhstan, cultivée d’abord par les Perses et les Turcs, ne fut-elle que progressivement associée aux Pays-Bas. À travers la culture et le commerce d’une fleur, Luzia Simons traite ainsi de thèmes qui lui sont chers : circulations et transferts culturels, migrations, racines. C’est la sédentarité, ne l’oublions pas, qui a permis à l’être humain de stocker des biens, d’amasser des richesses, avec les conséquences que ces comportements induisent.

La première partie de l’installation « Stockage » , « Segmentos », occupa plusieurs mois l’octogone de la Pinacothèque de l’État de São Paulo, en 2013-2014. La seconde partie, aux Archives nationales jusqu’au 18 septembre, s’intitule « Vanitas rerum », la vanité des choses. Parce que Luzia Simons ne laisse rien au hasard, parce qu’elle construit patiemment une œuvre à laquelle sa maturité et son vécu confèrent de la profondeur, elle a aussi voulu proposer une réflexion sur le temps, tout en nuances : si la pérennité des archives s’oppose au caractère éphémère des fleurs, la préservation incertaine des documents contraste avec la fixation par l’image d’un état du vivant. Dès lors, s’agit-il de natures mortes ?

D’autres réalisations de Luzia Simons sont actuellement visibles en France, au Centre d’arts et de nature de Chaumont-sur-Loire et à la galerie de Samuel Le Paire. Autour d’une traduction particulière de la nature morte, « Still lifes {De silencieuses natures} », ce dernier a réuni les œuvres de quatre artistes. Outre les scannogrammes de Luzia Simons, on peut apprécier Aire médiane claire (1949) de Jean Dubuffet, ainsi que 27 avril 2016 (2016) de Pauline Bazignan dont les acryliques se révèlent une fraîche et prometteuse découverte.

Luzia Simons, « Stockage – vanitas rerum », du 3 juin au 18 septembre 2016, Archives nationales, Cour de l’hôtel de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, tous les jours de 8h à 20h, entrée libre ; catalogue de l’exposition, Luzia Simons, Archives nationales, Paris. Pinacoteca do Estado de São Paulo. Installations in situ, Berlin/Zurich, Hans Schiler/Galerie Fabian & Claude Walter, 2016.

« Still lifes {De silencieuses natures} », du 6 juin au 22 juillet 2016, Ma galerie – Samuel Le Paire, 7 rue du Louvre, 75001 Paris, 06 80 89 94 97, contact@samuellepaire.com, entrée libre sur rendez-vous.

Domaine de Chaumont-sur-Loire, du 1er avril au 2 novembre 2016 : Luzia Simons, « Jardin », château, galerie des photographes ; Pauline Bazignan, « Intérieur. Hespérides », asinerie ; Giuseppe Penone, « Trattenere 8 anni di crescita (continuera a crescere tranne che in quel punto), 2004-2012 », parc historique.

JR et l’histoire

La Pyramide du Louvre, conçue par l’architecte Ieoh Ming Pei en 1989, a disparu de la Cour napoléon. S’agit-il d’un scoop ? Cette structure en verre et en métal haute de trente-trois mètres est victime non des récentes inondations, mais d’une anamorphose, déformation optique due à un effet de perspective. Jusqu’au 27 juin 2016, le street artiste JR, inspiré par les œuvres contemporaines de Felice Varini, et peut-être par celles de Georges Rousse, se joue de l’histoire : celle du Louvre, celle d’une pyramide qui fit couler tant d’encre, celle, aussi, du rapport que le public entretient avec l’art.

« Dans le cas de la Pyramide du Louvre, le collage s’inscrit donc dans mon projet Unframed que je mène depuis 2009. J’utilise des images d’archives que je décontextualise, recadre, pour leur donner une nouvelle vie en fonction des contextes [1]. »

Parmi les autres œuvres de ce projet, figurent une vingtaine de collages réalisés à Ellis Island en 2014. Située à l’embouchure de l’Hudson dans l’État de New York, cette île accueillit le principal centre d’immigration des États-Unis. Entre 1892 et 1954, plus d’une douzaine de millions d’immigrés, principalement européens, y furent inspectés, et environ 2 % d’entre eux refoulés en raison de leur passé criminel, de leur état de santé ou simplement de leur incapacité supposée à trouver du travail. En 1990, a ouvert un musée retraçant cette histoire, faite d’histoires, que JR raconte à sa façon, dans ceux des bâtiments non encore réhabilités. De l’individuel au collectif, la montée en généralité, en universalité, passe par l’humain. Aussi l’œuvre de JR donne-t-elle à penser : un musée européen de l’immigration sera-t-il un jour inauguré sur une île grecque ou en Italie ?

Affiche du film "Ellis" de JR (2015)
Affiche du film « Ellis » de JR (2015)

« Mon arrière-grand-mère est venue du Portugal. Elle a acheté cette maison. Cette maison a vu défiler ses enfants, ses petits enfants et ses arrière-petits-enfants. La famille y vit encore. Nous avons des origines, un berceau. Ce berceau ne peut pas être rongé par les termites et jeté », déclare une habitante de la favela Morro da Providênciade à Rio de Janeiro. En 2008, JR y avait collé d’immenses photographies de femmes, avant d’aider à la création d’un espace culturel qui permette aux habitants des favelas de se réapproprier leur culture, leur histoire, et de les transmettre. Il poursuivit ce projet au Sierra Leone, au Liberia, au Kenya, au Cambodge et en Inde. S’y retrouvent les principales caractéristiques de son art : le noir et blanc qui distingue ses photographies de la plupart des images présentes dans l’espace public ; un attachement à la diversité et au multiculturalisme ; un « processus de création fondé sur le partage, les rencontres, le participatif, l’indépendance [2] » ; une volonté d’expliquer sa démarche lors d’entretiens et de conférences ainsi que par des livres et des films.

Librement accessible sur le web, Ellis, tourné en 2015 avec Robert de Niro, se passe de commentaires tant il est réussi. Women are Heroes, sélectionné par la Semaine de la critique à Cannes en 2010, partage la philosophie humaniste de documentaires tels que Human de Yann Arthus-Bertrand et Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, tous deux également sortis en 2015. Ainsi JR met-il à la portée de chacun un art exigeant qui a pour sujet des gens ordinaires. C’est un talent.

[1] Entretien avec Hugo Vitrani, avril 2016.

[2] Ibid.

Christine Spengler ou les couleurs d’une vie

Christine Spengler, "L'Opéra du monde", Paris, Le Cherche-Midi, 2016.
Christine Spengler, « L’Opéra du monde », Paris, Le Cherche-Midi, 2016.

Dernière exposition organisée par le fondateur de la Maison européenne de la photographie, Jean-Luc Monterosso, « L’opéra du monde » est une rétrospective, en deux temps, de l’œuvre de Christine Spengler. Méconnue du grand public, cette correspondante de guerre de renommée internationale a couvert trente ans de conflits, travaillant pour l’Associated Press, Life, Newsweek, Paris Match, Times

Alors rare femme parmi les habitués des allers simples, certes elle subit des humiliations, mais elle a aussi la chance, contrairement à ses confrères, de pouvoir pénétrer dans certains intérieurs, par exemple les hôpitaux afghans, interdits même aux talibans. Un point de vue, celui des opprimés, et une saisie, celle du regard frontal de l’individu photographié, caractérisent ses clichés de guerre.

« Lorsque j’ai un appareil photo en main, je ne sens ni le froid, ni la chaleur, ni la peur. Je l’ignorais, mais je suis née pour faire ce métier. J’apprendrai mon métier sur le terrain et je deviendrai correspondante de guerre pour témoigner des causes justes [1] ! » Christine Spengler à son frère Éric, assistant du photographe Harry Meerson, en 1968.

Témoigner et chercher la mort, pour rejoindre son petit frère bien-aimé duquel elle a été séparée étant enfant, lors du divorce de ses parents, et qui se suicide en 1973 tandis qu’elle s’embourbe au Vietnam, à l’âge de vingt-huit ans.

Faisant preuve d’une profonde compréhension d’elle-même, certainement fruit d’une patiente, douloureuse et donc admirable introspection, Christine Spengler n’hésite pas à livrer les clés de la seconde partie de son œuvre : des photomontages réalisés en lumière naturelle et composés d’un cliché d’une de ses « icônes » (Pedro Almodóvar, André Breton, la Callas, Marguerite Duras, Greta Garbo, Frida Kahlo, Christian Lacroix, Jeanne Moreau) ou d’un proche (son frère, son compagnon).

« Avec ces photomontages colorés, je pense avoir trouvé la façon d’abolir la barrière entre la vie et la mort [2] », d’exorciser les événements vécus, de se réparer, se réconcilier avec la vie. Pour chaque photographie de guerre qu’elle a prise, Christine Spengler souhaite réaliser un photomontage synonyme de beauté.

La Française élevée à Madrid, influencée par la culture espagnole et les maîtres du Prado, a ainsi abandonné le noir (et blanc) de la guerre pour les couleurs vives puis les pastels. Le rouge, de sang est devenu symbole de la passion et de l’amour, de la vie, ambivalent à l’instar de celui que les protagonistes des films de Pedro Almodóvar, se passent sur les lèvres. Christine Spengler ne se rend-elle pas aux tables rondes et aux entretiens avec, à la main, un œillet rouge du sang des martyrs et un lys blanc porteur d’espoir ?

Au sortir de l’exposition, nombreux sont les visiteurs impatients de découvrir mieux encore sa personnalité, de se plonger dans ses livres, comme en hommage à son parcours. On les comprend.

Christine Spengler, « L’Opéra du monde », du 6 avril au 5 juin 2016, Maison européenne de la photographie, 5-7 rue de Fourcy, 75004 Paris, 01 44 78 75 00 ; catalogue de l’exposition, Christine Spengler, L’Opéra du monde, Paris, Le Cherche-Midi, 2016, 168 p., 35 €.

Christine Spengler, Une femme dans la guerre, 1970-2005, Paris, Éditions des femmes, 2006 ; id., Années de guerre et Vierges et toreros, Paris, Éditions Marval, 2003.

[1] Christine Spengler, L’Opéra du monde, Paris, Le Cherche-Midi, 2016, p. 12.

[2] Ibid., p. 107.

A la Little Big Galerie

La Little Big Galerie ? Little car contrainte d’épouser la courbe d’une rue montmartroise, Big par la qualité des œuvres que présente Constance Lequesne. Jusqu’au 30 avril, Thibaut Derien y expose sa « ville fantôme », celle aux commerces fermés, celle traversée alors qu’il était en tournée, au cours d’une vie antérieure.

Thibaut Derien, Garage
© Thibaut Derien, courtesy Little Big Galerie, Paris.

« Garage », « Peinture et vitrerie », « Café de la paix », le travail de Thibaut Derien s’inscrit dans l’histoire de la photographie française, des vitrines parisiennes du début du vingtième siècle d’Eugène Atget aux très récentes devantures de Raymond Depardon, comme de la photographie mondiale, si l’on songe par exemple aux clichés que Walker Evans réalisa aux lendemains de la Grande Dépression, à la demande de la Farm Security Administration, pour témoigner des conditions de vie des Américains.

Thibaut Derien, lui, a choisi la couleur et reformate ses photographies en un stricte carré qui en renforce la frontalité. Architectures, matériaux, typographies sont de fait soulignés aux dépens du contexte : quelle ville ? Quelle année ? Quels propriétaires ? Le photographe raconte les spécificités d’une devanture et la généralité d’une histoire, celle de la disparition des commerces de proximité en France.

Thibaut Derien, Boucherie
© Thibaut Derien, courtesy Little Big Galerie, Paris.

Si en quelques décennies, habiter, se déplacer, consommer, vivre ensemble a pris des formes, des sens différents de par le passé, le photographe ne s’approprie pas pour autant le discours qui oppose, de manière sommaire, les boutiques aux chaînes ou centres commerciaux, la diversité à l’uniformité, le service au « libre »-service, l’anonymat, l’impersonnel au lien social. Son propos est autre.

Je me suis donc longtemps demandé où poser ces valises que je n’avais pas encore faites, jusqu’au jour où je suis tombé dessus par hasard : une ville sans voiture ni habitant, sans bruit ni mouvement, calme comme la campagne, reposante comme l’océan, mais sans nature. Aujourd’hui je me promène en silence dans ces rues rien qu’à moi, où je n’ai qu’à me servir, où tout me tend les bras. Au début, je me suis bien posé quelques questions : que s’était-il passé ici et qu’était devenue la population ? Exode rural, catastrophe naturelle, cataclysme écologique, peu importe finalement. Avec le temps, j’ai appris à ne pas bouder mon plaisir, et la seule chose qui m’inquiète désormais, c’est de savoir combien de temps cela va durer. Je tue le temps, qui ne passe plus vraiment par ici, en imaginant toutes ces vies passées derrière ces volets fermés, ces rideaux de fer tirés. Je suis comme perdu sur une île déserte, sauf que je n’ai pas envie que l’on me retrouve.

Volets clos ou stores baissés, portes scellées, le temps ferait-il du photographe documentaire un poète ?

Thibaut Derien, Au jardin fleuri
© Thibaut Derien, courtesy Little Big Galerie, Paris.

La série réalisée par Thibaut Derien est reproduite dans J’habite une ville fantôme, premier livre des Éditions du petit oiseau, ainsi baptisées en référence à la photographie.

Thibaut Derien, « J’habite une ville fantôme », du 15 mars au 30 avril 2016, The Little Big Galerie, 45 rue Lepic, 75018 Paris, 01 42 52 81 25. Du 4 au 31 mai 2016, la galerie accueillera une exposition très prometteuse, « Nous voulons voyager… », de Francis Joly.

Thibaut Derien, J’habite une ville fantôme, Alençon, Éditions du petit oiseau, 2016, 96 p., 23,70 €.

Portraits européens

Dans le cadre de la présidence néerlandaise de l’Union européenne, les Pays-Bas ont offert un cadeau à la France, et quel cadeau ! Plus d’une trentaine de portraits d’Européens : des connus des inconnus, enfants ou adultes, du Nord ou du Sud, seuls ou en groupe.

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Cette exposition, située sur les quais de la Seine à Paris, à la hauteur de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, retrace de fait vingt-cinq ans d’histoire et d’esthétique de la photographie, et plus précisément de l’un de ses sous-genres, le portrait.

Il s’agit d’une histoire d’un art, mais aussi d’une histoire de l’Europe, beaucoup de place étant accordée à l’environnement socioculturel dans lequel les individus portraiturés évoluent. Quelle que soit l’approche, des cartels détaillés donnent des clés de lecture et de compréhension.

En parcourant l’exposition, un mot vient à l’esprit : diversité. Puis d’autres : différence, vivre ensemble. Le projet européen ne se voulait-il pas aussi une expérimentation approfondie de ce qui pourrait advenir à l’échelle du monde entier ?

Avant d’être un drapeau, un hymne, un passeport ou une monnaie, l’Europe fut paix, liberté d’expression, droits humains. Promouvoir l’Europe revient à s’engager pour des valeurs. Cette exposition le rappelle, à sa manière.

« Visages : portraits européens », du 10 mars au 15 avril 2016, quai de Seine à Paris, à la hauteur de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, entrée libre.

L’exposition originelle, « Faces : European Portraits since 1990 », a été coproduite par le Nederlands Fotomuseum, le centre BOZAR de Bruxelles et le Musée de la photographie de Thessaloniki.