Une vie à photographier les nuages

 

Photographie de Masano Abe à l’Observatoire de la foudre

 

 

À côté de la remarquable exposition sur les arts de la vallée du Sepik en Papouasie-Nouvelle-Guinée, le musée du Quai Branly, à Paris, propose dans son « cabinet de curiosités contemporain », l’atelier Martine Aublet, de découvrir le travail artistique, scientifique et, de fait, historique du Japonais Masanao Abe (1891-1966). Celui-ci consacra sa vie à étudier les nuages qui, à cause de conditions météorologiques spécifiques, apparaissent au contact du mont Fuji et présentent une variété infinie.

 

 

L’apport scientifique de Masanao Abe tient d’abord au choix de son terrain de recherche : les nuages de montagne, d’une montagne, d’ailleurs inscrite en 2013 au patrimoine mondial culturel, et non naturel, de l’Unesco. Du fait de sa forme conique, de son altitude élevée et, surtout, de l’absence d’éléments alentour, le mont Fuji est propice à l’étude de la formation des nuages. En 1927, le scientifique fonde l’Observatoire Abe de recherche sur les nuages et les courants atmosphériques, dont la construction est achevée le 26 avril 1929. Dix ans plus tard, il publie une classification en sept types, selon les courants atmosphériques, et en seize, selon le mouvement des particules de nuage. Il établit en outre vingt-deux sous-catégories pour le nuage en capuchon (lenticulaire, à crête, en tablier, à auvent, en papillon…), et treize pour le nuage tsurushi (comtesse des vents).

Je photographie un nuage (cirrus fibratus). Je tente aujourd’hui pour la première fois la stéréoscopie. Le matin, je me promène et vais jusqu’au temple shintô de Ninooka. Les nuages du soir, qui brillent d’or, sont beaux. Le soir, je me promène. (Masanao Abe, Journal, 1er août 1926)

Le caractère novateur de son travail provient ensuite, et surtout, de sa méthodologie de recherche. Pour étudier les nuages, Masanao Abe emploie non seulement des photographies, comme ses quelques prédécesseurs, mais également des images séquentielles, panoramiques, en relief ou animées, s’inscrivant dans la tendance de l’époque au Japon à utiliser l’image comme outil scientifique. Alors que jusque-là les scientifiques tentaient de retracer la genèse des nuages à partir de leur forme, Abe cherche à expliciter celle-ci ainsi que les courants atmosphériques en analysant des données recueillies selon une méthode précise et justifiée. Ainsi émet-il l’hypothèse que le film, succession d’images qui disparaissent au profit d’un unique mouvement, permettrait d’expliquer la formation des nuages, amas visible de gouttelettes d’eau, à partir des courants atmosphériques, eux invisibles.

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Depuis qu’il a assisté, âgé de sept ans, à la première projection du cinématographe à Tokyo, Masanao Abe est passionné par les appareils de prise de vues. Il ne cesse d’en importer de l’Occident et de les transformer, et contribue à l’évolution des techniques de captation. Il invente également un dispositif de projection stéréoscopique, ainsi que des instruments de mesure et d’enregistrement, comme le tropohéliomètre qui estime la durée possible d’ensoleillement et le photothéodolite qui détermine la position, l’altitude et la vitesse d’un nuage au moyen d’une triangulation.

En même temps qu’elle permet d’appréhender la formation des nuages et certaines expériences scientifiques relatives au mouvement ou aux fluides, l’exposition présente un remarquable corpus de sources : images photographiques, cinématographiques, stéréoscopiques, journal, fiches et carnets de donnés d’observation, telles la date et l’heure, la vitesse et la direction du vent, la densité, l’humidité, la pression, témoignent entre autres de l’apparence du mont Fuji pendant l’entre-deux-guerres. Elle rappelle également l’histoire des techniques d’enregistrement visuel, depuis la photographie jusqu’au film en trois dimensions, en évoquant les inventions de Thomas Edison, des frères Lumière, d’Edward Muybridge, d’Étienne-Jules Marey. Enfin, elle inscrit ces images grand format dans l’histoire de la photographie moderne de paysage. L’œuvre de Masanao Abe peut en effet être rapprochée de celles d’Alfred Stieglitz, premier à avoir photographié des nuages, et de Kôyo Okada. À cet égard, toujours le long du quai Branly, la Maison de la culture du Japon à Paris présente des œuvres du collectionneur réputé Ryûtarô Takahashi. Parmi elles, d’admirables photographies contemporaines de Naoya Hatakeyama (Slow Glass, 2001), de Maiko Haruki (Rain, 2004), de Mika Ninagawa (Plant a tree, 2011).

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Le mont Fuji auquel j’aspire, j’aimerais qu’il soit à travers mon objectif à la fois une peinture, un poème, une musique, une croyance et aussi un mode de vie. Pour moi, né japonais, c’est à la fois un père qui exhorte et une mère affectueuse, qui me narrent la dignité de la nature et le bonheur de la vie humaine. (Kôyo Okada, 1940)

« Le comte des nuages : Masanao Abe face au mont Fuji », du 3 novembre 2015 au 17 janvier 2016, Musée du Quai Branly, 37 quai Branly, 75007 Paris.

« Cosmos/Intime : la collection Takahashi », du 7 octobre 2015 au 23 janvier 2016, Maison de la culture du Japon à Paris, 101 bis quai Branly, 75015 Paris, entrée libre.

Fantômes d’Anatolie

Jusqu’au 24 juillet 2015 et en résonance avec les commémorations du génocide qui coûta la vie à environ 1,2 million d’Arméniens entre avril 1915 et juillet 1916, la galerie parisienne Binôme présente les photographies que Pascaline Marre a réalisées sur le thème des traces d’Arménie en Anatolie, le pays ayant été partagé entre la Russie et l’Empire ottoman à la fin du 19e siècle.

Aboutissement de dix ans de travail préparatoire et sur le terrain, ces clichés, en couleurs ou en noir et blanc, positifs ou, de manière très pertinente et réussie, négatifs, interrogent la place qu’occupe aujourd’hui le génocide dans les mémoires, alors même que le gouvernement turc ne l’a, à ce jour, pas reconnu en tant que tel.

Cependant, Pascaline Marre ne documente pas un passé, elle œuvre en photographe, offre un regard particulier et singulier, plein de vie et d’espoir.

Pascaline Marre, Ani, église Surp Pirgiç, 40°30’26’’N 43°34’36’’E
Pascaline Marre, Ani, église Surp Pirgiç, 40°30’26’’N 43°34’36’’E (courtesy Galerie Binôme)

 

« L’église Saint-Sauveur s’élance vers le ciel, traçant une verticale dans ce paysage lunaire d’Ani, capitale du royaume d’Arménie. Datant du 11e siècle, cette église fut construite à la demande du prince Ablgharid Pahlavide, afin d’y déposer une relique de la “vraie croix” ramenée de Constantinople. Son plan circulaire composé de douze colonnes sur sa façade extérieure, en fait un bâtiment unique. »

 

 

 

 

Pascaline Marre, Samandagh, Cilicie, 36°05’N 35°56’E
Pascaline Marre, Samandagh, Cilicie, 36°05’N 35°56’E (courtesy Galerie Binôme)

 

« Le génocide arménien planifié par le gouvernement Jeunes Turcs a été d’une telle efficacité qu’il était impossible à la population arménienne de s’organiser et de résister. Il y eut cependant des mouvements de révolte, à l’image du siège de Van, grâce à l’appui de l’armée russe, et la révolte du Musa Dagh (Mont Moïse) en Cilicie, fameuse pour avoir connu un destin épique, grâce au sauvetage in extremis de quatre mille personne par la marine française postée au large, sous les ordres de l’amiral Gabriel Darrieus. »

 

 

 

De ce travail nourri de nombreuses rencontres et lectures, résultent non seulement plusieurs expositions, mais aussi un film ainsi qu’un ouvrage, Fantômes d’Anatolie, pour lequel Pascaline Marre s’est mise à l’écriture, la nuit. Notons en passant que ses mots, couchés sur le papier, sont à la fois textes et images, puisque la photographe a mis en espace chacune des lettres noires et expérimenté la typographie.

Pour réaliser cette œuvre multiple et ô combien admirable, Pascaline Marre est ainsi partie à la recherche moins d’une approche plasticienne ou d’une technique inédite que d’une chose bien difficile à saisir, l’émotion.

Pascaline Marre, « ArméniÉe », du 12 juin au 24 juillet 2015, Galerie Binôme, entrée libre ; Pascaline Marre, Fantôme d’Anatolie : regard sur le génocide arménien, photographies et textes de Pascaline Marre, introduction d’Anouche Kunth, Paris, Escourbiac, 2015, 45 €.

Outre les nombreux livres qui paraissent sur le génocide arménien, se tient à quelques rues de la galerie Binôme, au Mémorial de la Shoah, l’exposition « Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman », du 3 avril au 27 septembre 2015, entrée libre.

La Belgique au contemporain

Avec Art Brussels, la Belgique a lancé ce qui ressemble fort à une « saison » d’art contemporain : Aalst, Beaufort, Bruges, Bruxelles, Mons (capitale de la culture 2015), Malines, les occasions ne manqueront pas de se rendre outre-Quiévrain pour renouer ou découvrir des œuvres contemporaines, qu’elles soient photographiques, plastiques, audiovisuelles ou sculpturales. Après une brève présentation de la Triennale de Bruges, de la Biennale de Malines « Contour 7 » et de « Beaufort, au-delà des frontières », nous évoquerons Art Brussels qui, pour sa trente-troisième édition, a réuni moins d’artistes mais dans de meilleures conditions, au demeurant déjà excellentes les années précédentes.

Bruges et Malines sont confrontées à une même problématique : comment exposer l’art contemporain dans une ville historique. La Triennale d’art contemporain et d’architecture de Bruges renoue avec celles qui se tinrent en 1968, 1971 et 1974, et où furent exposées les œuvres d’artistes alors méconnus, tels que Marcel Broodthaers, Jacques Charlier, Jef Geys, Mass Moving, Panamarenko, Roger Raveel. Le thème choisi pour relancer cette manifestation en 2015 tient en une question : que se passerait-il si Bruges devenait une mégalopole, si les cinq millions de visiteurs que la ville accueille annuellement décidaient d’y résider ? Les ressorts de l’interrogation, multiples, relèvent de l’architecture, de l’urbanisme, de la sociologie, ils conduisent à réfléchir aux enjeux de conservation ou de restauration d’un patrimoine bâti il y a plusieurs siècles, de l’habitat, de la citoyenneté, autant de sujets dont les arts contemporains savent s’emparer à leur façon.

La Ville de Bruges ayant assaini les canaux dans les années 1970 et développé des activités aquatiques, l’Atelier Bow-Wow propose, à partir d’une structure flottante conçue pour la Triennale, de repenser leur usage par les habitants.

Quelle structure d’habitation, également système socio-financier, permettrait à des personnes de niveaux sociaux différents de vivre ensemble ? Nicolas Grenier apporte une réponse avec l’installation Vertically Integrated Socialism, située dans l’église désaffectée du Grand Séminaire, qui comprend une maquette, un logement grandeur nature ainsi qu’un film de quarante-cinq minutes.

Nicolas Grenier, Vertically Integrated Socialism (2014)
Nicolas Grenier, Vertically Integrated Socialism (2014)

Bruges, cité médiévale protégée et ville d’un 21e siècle où 50 % de la population est citadine, présente donc cette année les œuvres de dix-huit artistes, auxquelles s’ajoutent trois expositions en intérieur : au musée Arentshuis sur les visions urbaines, à De Bond sur les dynamiques que connaissent certaines villes moyen- ou extrême-orientales et à l’Hôtel de ville sur les cités imaginaires.

Située entre Bruxelles et Anvers, Malines, au riche patrimoine légendaire et dont l’âge d’or se situe à la Renaissance, est cependant connue pour avoir été, de 1942 à 1944, un lieu de rassemblement des juifs et des Tsiganes en vue de leur déportation vers Auschwitz. La septième Biennale de l’image en mouvement « Contour », dédiée à Thomas More, l’auteur d’Utopia qu’il rédigea en 1515 au cours d’un séjour en Flandres, explore deux thèmes suffisamment amples pour tenter de donner une cohérence à l’ensemble des œuvres exposées et les rattacher aux lieux de la ville investis : celui des monstres et des martyrs conçus par les médias et celui des utopies imaginées par des fous, des philosophes ou des artistes. Parmi les œuvres exposées, celle d’An van. Dienderen intitulée SKIN/Blush a retenu notre attention. La réalisatrice belge donne une nouvelle existence aux « China girls ». Restés anonymes, ces modèles féminins, ainsi nommés en raison de leur visage au teint de porcelaine étaient utilisés au cinéma pour régler les éléments chromatiques des films. Voici quelques clichés de l’œuvre en cours de réalisation.

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Pour sa cinquième édition, les commissaires de la Biennale de Beaufort (Lorenzo Benedetti, Patrick Ronse, Hilde Teerlinck et Phillip Van den Bossche), tout en continuant d’investir l’espace public, ont décidé d’associer dix communes du bord de mer. La manifestation se déploiera donc sur soixante-sept kilomètres de côte, notamment en trois lieux : la réserve naturelle du Zwin, Raversyde et De Nachtegaal. La majorité des artistes sollicités ont conçu une œuvre pour l’occasion, en s’attachant à aller, cette année, « au-delà des frontières » de l’art, à savoir vers l’architecture, les sciences, l’urbanisme, l’enseignement et, en raison du caractère protégé des sites concernés, l’écologie, l’environnement, la durabilité. Beaufort 2015 promet ainsi un beau parcours.

À partir de 2016, Art Brussels, foire internationale où les galeries françaises semblent de plus en plus présentes, se tiendra à Tour & Taxi, lieu bruxellois plus central qui devrait donc attirer un public plus large et plus nombreux, du moins espérons-le. Voici quelques aperçus de l’édition de cette année.

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Cette année, les créations d’Ilse Haider ont intrigué, comme celles d’Athanasios Argianas.

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La galerie Samuel Vanhoegaerden, qui promeut des œuvres de Pierre Alechinsky, Alexander Calder, Christo, James Ensor ou Andy Warhol, avait fait le pari de ne présenter que deux séries de Fred Eerdekens, dont l’une d’elles a fait penser aux toiles fendues de Lucio Fontana.

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Art Brussels accueillait également les œuvres, au prix à six chiffres, d’artistes internationalement reconnus, tels que Takis, Bill Viola et Andy Warhol.

Pour réaliser Le Meilleur des mondes (2006), Mathieu Pernot, dont l’œuvre est actuellement exposée au Fotomuseum d’Anvers, a agrandi des cartes postales éditées entre 1950 et 1990 et représentant des habitations collectives de banlieues françaises comme fleuron du progrès. En contrepoint à cette série, la galerie Senda exposait les photographies en noir et blanc que Mathieu Pernot a prises lors de la destruction des ensembles de La Courneuve et de Meaux.

Benjamin Mouly, photographe autodidacte de vingt-trois ans qui a déjà conquis quelques jurys, présentait son travail sur les détails et les fragments.

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2015 fut une bonne année en matière de dessin et, à cet égard, la série Pendant qu’il fait encore jour (2014) d’Emmanuel Régent a retenu l’attention. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces dessins au feutre n’évoquent aucun temps ni lieu particuliers. C’est d’ailleurs dans cette indétermination que réside en partie la force de ces œuvres.

Enfin, comment ne pas avoir un pincement au cœur en tombant sur Paris roof tops de l’Allemand Michael Wolf ? Un regard étranger serait-il le plus à même d’évoquer un paysage à d’autres familier ? Peut-être était-il temps de rentrer…

Art Brussels, du 25 au 27 avril 2015 ; Beaufort, au-delà des frontières, du 21 juin au 21 septembre 2015 ; Triennale d’art contemporain et d’architecture Bruges 2015, du 20 mai au 18 octobre 2015 ; Contour 7, Malines, du 29 août au 8 novembre 2015.

Dépêche : le 31 mai aux Frigos

Ce dimanche 31 mai 2015, de 14 h à 20 h, se déroule la seconde journée portes ouvertes aux Frigos, lieu de création pour plus de deux cents artistes depuis trente ans. L’histoire du bâtiment explique son nom. Construits en 1921, les entrepôts frigorifiques de Paris-Ivry servent à stocker, dans des chambres froides, les aliments transportés par la Compagnie ferroviaire Paris-Orléans. Cette activité cesse dans les années 1960 et le lieu est progressivement investi par des acteurs, des musiciens (les chambres froides font de remarquables studios d’enregistrement), des plasticiens. En 1985, la SNCF, et à partir de 2004, la Ville de Paris, propriétaires successifs du lieu, décident de le leur louer. Aujourd’hui, comme en témoigne la pétition que les visiteurs sont invités à signer, les contrats font l’objet de revendications : le propriétaire n’entretiendrait pas le bâtiment alors même que les loyers ne sont pas négligeables et en nette augmentation, et, tacitement, chercherait à évincer des locataires et à s’immiscer dans les orientations artistiques de cet espace. Que répond la Ville de Paris ?

Les clichés qui suivent ne constituent pas une sélection artistique. Ils ont été pris, dans le bâtiment historique (19, rue des Frigos) et dans le nouveau bâtiment (20, rue Primo Levi), au gré de la lumière, des espaces, des rencontres et des autorisations.

Les ateliers

 

Du côté des tissus…

 

Côté sculptures…

 

Céramiques… et céramistes

 

Les bijoux

 

Verrotype, peinture, photographie, sérigraphie, sans oublier l’art culinaire puisque Émilie Suzanne tient une table d’hôte, qui peut être privatisée.

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Enfin, l’Atelier Phénomènes présentait le travail réalisé pour restituer la grotte Chauvet.

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Les Frigos, portes ouvertes les 30 et 31 mai 2015, de 13h à 22h et de 14h à 20h, 19 rue des Frigos et 20 rue Primo Levi, 75013 Paris.

Art liberté

Depuis le 9 novembre 1989, le mur de Berlin qui avait séparé Berlin a perdu sa fonction. Avec la disparition du Mur ont disparu les parties peintes souvent de façon artistique. Le Mur ne nous manquera point, mais l’Art du Mur. Il est donc important et surtout enrichissant de conserver cette peinture pour les générations à venir, qui pourraient être tentées d’oublier cette époque. Il faut se souvenir du Mur, comme le symbole pétrifié de l’échec politique. Il faut s’en souvenir aussi parce que les gens se sont habitués à son existence et l’ont intégré dans leur vie de tous les jours en le transformant en une œuvre d’art. L’art contre béton. L’art a gagné ! (Walter Momper, maire de Berlin (1988-1990)[1])

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Pour marquer le vingt-cinquième anniversaire de la chute du mur de Berlin, Sylvestre Verger a conçu une exposition à la gare de l’Est à Paris, gare d’où partent la plupart des trains à destination de l’Allemagne et où transitent cent trente mille personnes chaque jour. « Art liberté : du mur de Berlin au Street Art » se veut un hommage aux artistes de toute nationalité ayant peint sur le Mur avant sa chute et, au-delà, à la liberté d’expression. Elle se tient dans trois lieux distincts : le parvis, le hall d’Alsace et la rue du même nom.

Le voyageur est accueilli par trois Trabant, voiture emblématique de la République démocratique allemande, réinterprétées par Christophe-Emmanuel Bouchet, Kiddy Citny et Thierry Noir. Autour d’elles sont présentées trente créations réalisées sur des fragments du Mur par des street artistes.

Jef Aérosol, Sitting Kid, septembre 2014 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
Jef Aérosol, Sitting Kid, septembre 2014  © JA/HB

 

Jef Aérosol a représenté l’un de ses « garçon assis » que l’on retrouve un peu partout dans le monde, accompagné d’une flèche rouge, sa signature.

 

 

Jean Faucheur, Sans titre, juin 2014 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
Jean Faucheur, Sans titre, juin 2014 © JF/HB

 

« Oublions la couleur, naviguons dans le flou, empêchons-nous de mieux voir… Ce regard absent… Le mien peut-être ? » (Jean Faucheur)

 

 

 

C215, Bons baisers de Russie, juin 2014 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
C215, Bons baisers de Russie, juin 2014© C215/HB

 

 

« Baiser libéré… Volé à l’histoire, quand le noir et le blanc s’impriment sur le vélin d’un fragment d’espoir. » (C215)

 

 

L7m, Paix, amour : le colibri blanc !, mars 2015 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
L7m, Paix, amour : le colibri blanc !, mars 2015
© L7m/HB

 

 

Les oiseaux que peint l’artiste L7m, d’origine brésilienne, évoquent la déforestation amazonienne tout en étant porteur d’un message d’espoir. Le colibri blanc représenté sur le fragment du Mur est ainsi une métaphore de la paix et de l’amour.

 

 

 

 

Dans la gare sont suspendues des photographies du mur de Berlin réalisées par Heinz J. Kuzdas pendant les années quatre-vingts, et deux films présentent l’un l’histoire du mur de Berlin, l’autre les œuvres réalisées sur celui-ci avant sa chute.

Enfin, rue d’Alsace, Christophe-Emmanuel Bouchet, Kiddy Citny, L7m et Thierry Noir ont crée au début du mois d’avril 2015, au cours d’une performance, une fresque de quarante-sept mètres de long qui, par ses couleurs vives, égaie ce que les villes ont souvent délaissé : les alentours des gares. Ce projet fait aussi renaître les Statues de la liberté que Christophe-Emmanuel Bouchet et Thierry Noir avaient peintes sur le mur le Berlin, à Checkpoint Charlie, le 4 juillet 1986, année du centième anniversaire de la Statue de la liberté à New York, et qui avaient été recouvertes quelques mois plus tard par une œuvre de Keith Haring, elle-même voilée dès le lendemain.

Le double enjeu de l’exposition « Art liberté : du mur de Berlin au Street Art » est ainsi de faire découvrir les artistes du mur de Berlin en introduisant des œuvres dans la vie quotidienne des voyageurs et des riverains. Bel enjeu, beau défi !

« Art liberté : du mur de Berlin au Street Art », du 15 avril au 8 juillet 2015, Gare de l’Est (parvis, hall d’Alsace et rue d’Alsace), entrée libre.

Catalogue de l’exposition : Art liberté : du mur de Berlin au Street Art, Paris, sVo Art, 2015, 20 €.

[1] Citation extraite du catalogue de l’exposition, Art liberté : du mur de Berlin au Street Art, Paris, sVo Art, 2015, p. 4.

Un certain jardin

Un jour, raconte Hervé Bernard, quelqu’un m’a fait remarquer que lorsque l’on détenait plus de trente ans de photographies d’un tel lieu, il ne fallait pas s’arrêter avant d’avoir fait un livre ou une exposition… J’ai commencé par un film.

Quel est ce lieu ? Le jardin des Tuileries à Paris, aujourd’hui géré par le Louvre. Quel est ce film ? Empreintes, un court-métrage de dix-huit minutes dans lequel un narrateur à l’accent étranger évoque les histoires et les impressions qui le lient à cet espace. C’est aussi plus de trois cents photographies en noir et blanc ou en couleurs qui se succèdent et s’animent, en intelligence avec la narration et la bande son. Le procédé rappelle les débuts de la photographie, lorsqu’on cherchait à saisir le mouvement, et ceux du cinéma, lorsque le nombre d’images par seconde était variable et moins important qu’il ne l’est aujourd’hui. Pour ne pas heurter les habitudes visuelles actuelles, aucune image n’est toutefois parfaitement fixe.

Trente ans de photographies d’un jardin public permettent de l’incarner, de le personnifier, dans toute sa complexité : ses quatre saisons, son vaste millier de sculptures signées des plus grands noms, ses promeneurs aux profils variés selon le climat ou l’heure. Si aucune photographie n’est posée, certaines ont été prises à la dérobée, notamment grâce à un téléobjectif. Empreintes parvient ainsi à susciter humour comme contemplation, amour comme détestation. Il s’agit peut-être d’un hymne, sinon d’un hommage à l’un des jardins publics qui structure le paysage parisien et, certainement, d’une invitation à le découvrir à travers un regard généreux et connaisseur.

Hervé Bernard, Empreintes, 2015, France, 18 minutes, couleurs (avec le soutien de la Fondation des parcs et jardins de France). En attendant une diffusion plus large, le court-métrage sera visionné les 15, 16 et 17 mai 2015 au festival de Courson, au château de Chantilly.

Hervé Bernard (créateur visuel), Marco Martella (auteur), Denis Mercier (créateur sonore), Lola Norymberg (monteuse), Stanislas Stanic et Goran Veivoda (narrateurs des versions française et anglaise).

Chez Doisneau

Il est un lieu dont la visite prend chaque fois des allures de plaisante promenade, surtout en ces temps de pré-printemps : la Maison de la photographie Robert Doisneau (1912-1994), à Gentilly, ville natale de l’artiste. Inaugurée en 1996 avec la célèbre exposition internationale « Est-ce ainsi que les hommes vivent… », la Maison Robert Doisneau est dédiée à la photographie d’inspiration humaniste, quelles que soient époques et latitudes. Les clichés de Serge Clément, Jean-Pascal Imsand, Henriette Grindat, George Rodger, Émile Savitry, David Seymour, Homer Sykes, pour ne citer que quelques noms, ont ainsi été présentés par le passé.

L’exposition actuelle est consacrée à l’œuvre de Marcel Bovis (1904-1997). Auteur, dessinateur, musicien, graveur, peintre mais aussi photographe, celui-ci collabora à plusieurs revues (Scandale, Arts et métiers graphiques, Photo-Revue, Photographie nouvelle, etc.) et fonda le groupe des XV – avec, entre autres, René-Jacques, Daniel Masclet, Willy Ronis –, association dont le but était de faire reconnaître la photographie comme un art. Au cours de sa carrière, Marcel Bovis réalisa plus de la moitié de ses vingt mille négatifs avec un Rolleiflex, appareil de petite dimension qui délivre un format carré et emploie non des plaques de verre mais un film en celluloïde permettant la prise d’une douzaine de vues.

Les commissaires de l’exposition, Michaël Houlette et Matthieu Rivallin, convient le visiteur à une plongée en noir et blanc dans les années 1930 à 1950, principalement en France. Accompagnée d’une bande sonore créée par Marcel Bovis, l’intéressante série sur les grands boulevards parisiens devait ainsi illustrer un livre de Pierre MacOrlan. Les cadrages (contre-plongées, plans rapprochés, etc.), le travail de la lumière, la finesse du grain caractérisent des photographies qui suscitent tour à tour joie, insouciance, amertume ou nostalgie.

« Marcel Bovis “6×6” », Maison de la photographie Robert Doisneau, du 6 février au 26 avril 2015, entrée libre.

Visites commentées les jeudi 5 mars à 16h, dimanche 29 mars à 15h et mardi 14 avril à 18h30 ; réservation auprès de Madame Sarah Gay (+33 (0)1 55 01 04 84, s.gay@agglo-valdebievre.fr). La Maison de la photographie Robert Doisneau organise de nombreuses activités pédagogiques destinées aux jeunes publics.

Catalogue de l’exposition : Bovis 6×6, préface d’Antonin Pons Braley, textes de Michaël Houlette et Matthieu Rivallin en français, allemand et anglais, Berlin, Tumuult éditions, 2015, 84 p., 14 €.

Mémoire de l’Avenir

Jusqu’au 14 février 2015, l’association Mémoire de l’Avenir, dont le but est de « favoriser la rencontre des cultures, de donner un espace d’expression à tout ce qu’on a du mal à entendre et à voir », expose dans sa galerie à Paris des œuvres d’artistes Palestiniens vivant en Israël et appartenant à l’Association pour le développement des arts dans la société arabe (IBDAA).

Ceux qui ont eu la chance d’être présents lors du vernissage ont pu écouter et participer aux échanges en arabe, français et hébreu sur le thème de l’art, un art ici porteur de bien des messages.

L’artiste Ahmad Canaan explore le motif du moucharabieh, fenêtre de bois ou de pierre qui conserve la fraîcheur et protège des regards, pour interroger la situation des femmes dans les sociétés arabes.

Nardeena Mogezel-Shammas propose une réflexion engagée sur les traditions et sur l’expérience individuelle et collective des femmes dans la société palestinienne.

Ahlam Hajyehia Jomah a réalisé un travail sur les effets que peut provoquer la vue des victimes du conflit israélo-palestinien. L’expression des visages qu’elle a réalisés au doigt, au fard à paupière, marque durablement.

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Sont aussi présentées des œuvres de Wdea Alawde, Eliah Yadah Beany, Salam Munir Diab, Khetam Hebi, Ligia Matani et Fatma Abu Rumi.

Les expositions proposées par Mémoire de l’Avenirs sont mensuelles. Elles sont l’occasion de découvrir des œuvres d’ici et d’ailleurs ainsi que de se promener dans le quartier multiculturel de Belleville.

« Human – Gender : Identities in Palestinian Art », Mémoire de l’Avenir, du 16 janvier au 14 février 2015, entrée libre.

Corps de pierre et de chair

Photographie du tombeau de François Ier par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis, 1949)
Pierre Jahan, Tombeau de François Ier (basilique Saint-Denis, 1949) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

Vous ne connaissez pas le Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis ? Il n’est pas trop tard pour le découvrir à l’occasion de l’exposition consacrée à Pierre Jahan (1909-2003) qui photographia notamment les gisants de la basilique située à quelques rues de là.

Le Musée occupe l’ancien couvent des Carmélites de Saint-Denis fondé au début du 17e siècle et qui, de 1770 à 1787, accueillit l’une des filles de Louis XV, Madame Louise de France, choquée par les mœurs légères de la cour. Cloître, jardin des sens, chapelle rendent la visite des plus agréables, mais le parcours des expositions temporaires parfois sinueux. Les principales collections concernent le carmel, l’archéologie médiévale, l’ancien Hôtel-Dieu de la ville fondé au début du 18e siècle et dotée d’une remarquable apothicairerie, la guerre de 1870 et la Commune de Paris. Le Musée est également connu pour son fonds Paul Éluard, natif de Saint-Denis. À ces collections permanentes dont la diversité permet de visiter le Musée à plusieurs, chacun y trouvant son compte, s’ajoutent des expositions temporaires d’art contemporain ou qui mettent en valeur les fonds du Musée.

 

Autoportrait photographique de Pierre Jahan à vélo (1944)
Pierre Jahan, Autoportrait à vélo (1944) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition « Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », organisée en collaboration avec ses descendants, la galerie Michèle Chomette et l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC), propose de découvrir plusieurs séries réalisées par le photographe entre 1930 et 1960, résultats de recherches personnelles ou de commandes. Une centaine de tirage d’époque, certains inédits, ont été rassemblés, provenant de collections publiques ou privées. Il s’agit de la seconde exposition muséale de l’œuvre de Pierre Jahan après celle du musée Réattu d’Arles en 2010.

Lors de notre venue, nous avons suggéré d’ajouter une présentation de l’artiste et de son œuvre, tous les visiteurs n’en étant pas familiers. Au cas où cela n’a pu être fait, voici quelques mots sur Pierre Jahan. Le photographe, afin de subvenir à ses besoins, a collaboré à de nombreuses revues pour lesquelles il a réalisé des reportages. Il a également été sollicité par des entreprises – telles que les parfums Riguet, la cristallerie Daum, Christofle, Renault, Citroën –, pour leurs campagnes publicitaires et, à cet égard, s’est révélé un excellent photographe d’objet. Ces œuvres majeures sont cependant le fruit d’une pratique libre de la photographie. Pierre Jahan a exploré des registres extrêmement variés, des prises de vue extérieures très spontanées aux montages surréalistes. S’il a croisé André Breton et Paul Éluard, notamment lors de l’exposition surréaliste de 1938, il n’en a jamais été proche. Dès 1936, il a été membre du groupe de photographes Rectangle, qui renaît après la guerre sous le nom de Groupe des xv. Pierre Jahan, qui a toujours tiré ses photographies lui-même et aimait expérimenter, n’était toutefois guère un théoricien.

Photographie de Notre-Dame par Pierre Jahan, extraite de la série "Paris chante sa nuit" (janvier 1945)
Pierre Jahan, Paris chante sa nuit (Notre-Dame, janvier 1945)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photographie de docks par Pierre Jahan, extraite de la série "La vie batelière" (mars 1938)
Pierre Jahan, La vie batelière (docks, mars 1938)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Photographie de Pierre Jahan intitulée "Le pendu" (les puces, Paris, 1946)
Pierre Jahan, Le pendu (les puces, Paris, 1943)
© Pierre Jahan/ Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition occupe trois espaces du Musée : la salle du chapitre, la salle Paul Éluard et la tribune de Mesdames. Le premier espace offre un glissement imperceptible et admirable des corps de pierre (Les gisants de Saint-Denis, 1948, La mort et les statues, 1941-1942, ainsi que le très remarquable et avant-gardiste Dévot du Christ de la cathédrale de Perpignan, 1934, représentant une statue en bois sculpté du 14e siècle) au corps de chair (Études de nus, 1945-1949, et Plain chant, réalisé avec Cocteau en 1947). Pierre Jahan a profité d’une séance d’éclairage cinématographique pour photographier les gisants de la basilique Saint-Denis, privilégiant, comme on peut le constater, ceux réalisés en marbre, sans doute parce qu’ils reflétaient mieux la lumière. Au fond de la salle du chapitre, sont exposées des photographies de paysages urbains, d’hommes au travail et des puces de Saint-Ouen, Pierre Jahan comme les surréalistes appréciant y observer les assemblages incongrus d’objets et y chiner.

 

La salle Paul Éluard, dans laquelle est visionné un documentaire de Julie Chaux, accueille d’une part des collages et des photomontages illustrant des poésies « surréalistes » du Moyen Âge et, d’autre part, des photographies de l’exposition surréaliste qui eut lieu à la galerie des Beaux-Arts, rue du Faubourg Saint-Honoré, en janvier et février 1938. Ces dernières, inédites, s’ajoutent désormais à celles, célèbres, de Man Ray et de Denise Bellon.

Photographie de Pierre Jahan intitulée "La main aux yeux" (1948)
Pierre Jahan, La main aux yeux (1948)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photogramme de Pierre Jahan extrait de la série "L'herbier surréaliste" (1945-1947)
Pierre Jahan, L’herbier surréaliste (1945-1947) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Dans le dernier espace, la tribune de Mesdames, sont présentés, outre le Prédiscop, jeu divinatoire édité à fort peu d’exemplaires et qui témoigne là encore des intérêts communs à Pierre Jahan et aux surréalistes, des publicités, des photographies de la série Poupées (1942-1945) réalisées dans l’atelier du peintre et ami Henri Héraut, ainsi que des photogrammes de la série L’Herbier surréaliste (1947), d’autant plus « surréels » qu’ils ont été rongés par les flammes lors de l’incendie qui s’est déclaré dans l’atelier du photographe le 6 novembre 1948.

 

 

 

Cette exposition fait pénétrer dans l’univers si particulier de Pierre Jahan, artiste attachant par la qualité de son œuvre et par l’humanité, l’imagination et la liberté qui s’en dégagent. La galeriste Michèle Chomette l’évoque comme un éternel jeune homme qui s’émerveille de tout, et on la croit bien volontiers. Cette exposition donne également envie d’en savoir davantage sur sa vie et son parcours. Si les textes introductifs du catalogue gagneraient à être retravaillés et complétés lors d’une seconde édition, la biographie, la liste des expositions et des collections publiques, la bibliographie et la liste des œuvres présentées sont très bien documentées, permettant au lecteur de prolonger sa visite.

Photographie des tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d'Evreux et Philippe V le Long par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis,1949)
Pierre Jahan, Tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d’Evreux et Philippe V le Long (basilique Saint-Denis, 1949)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

À cet égard, il serait regrettable de ne pas aller voir les gisants qui ont inspiré le photographe. Située à cinq minutes à pied du Musée, la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France depuis le 6e siècle, offre un condensé d’histoire, d’histoire de la sculpture et de symbolique royale. À l’instar des entrées au Panthéon et des réalisations architecturales commandées par les présidents de la Cinquième République, les gisants, par leur représentation, les matériaux utilisés, leurs emplacements au fil des siècles, délivrent en effet une belle leçon de politique.

« Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, du 5 décembre 2014 au 9 mars 2015 ; samedi 24 janvier 2015 à 14h30 : visite couplée avec une promenade sur le thème de l’histoire industrielle de Saint-Denis ; dimanche 8 février 2015 à 15h30 : promenade atelier en famille « visages de pierre ».

Pierre Jahan : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie, Paris, Éditions Loco/Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, 2014, 120 p., 24 €, catalogue en français et anglais.

Basilique cathédrale de Saint-Denis, ouverte tous les jours, toute l’année, sauf les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre et pendant certains offices religieux.

Entretien avec Christophe Patissou

Christophe Patissou, vous avez acquis votre reflex en 2012, effectué votre première séance de photographies en 2013, nous sommes en 2014 : vous possédez indéniablement un don pour la photographie. Combien de temps consacrez-vous à votre passion ? Le fait d’être autodidacte constitue-t-il un frein à votre travail ? Vous arrive-t-il de prendre conseil auprès de professionnels ? En deux ans, voyez-vous déjà une évolution technique dans votre travail et, dans l’affirmative, laquelle ?

Je passe environ une à deux heures par jour, voire plus ! Ce temps se décompose entre la recherche, la lecture, la préparation et l’organisation, la prise de vue, la retouche et l’édition. Mon approche autodidacte de la photographie me permet d’évoluer à mon rythme et de ne pas être influencé. En contrepartie, les techniques s’acquièrent certainement plus difficilement et moins rapidement.

Être confronté à la critique est extrêmement formateur. Les clubs de photographie, les vidéos, les blogs, les forums sur Internet permettent d’obtenir nombre de conseils plus ou moins pertinents, qu’on garde dans le coin de sa tête au cas où la situation ou le problème évoqué se présente. En outre, j’aimerais pouvoir assister à une séance d’un photographe plus expérimenté, car c’est la manière la plus efficace pour progresser.

Aujourd’hui, ma démarche se veut à la fois plus ambitieuse et plus humble que par le passé. Plus j’avance et plus je suis conscient de mes faiblesses. Maîtriser la technique est une chose relativement aisée. Il en va tout autrement d’être capable de diffuser une idée, susciter une émotion, évoquer un souvenir plaisant, sublimer un regard. En deux ans, l’évolution est flagrante : mon style est devenu plus prononcé, moins confus, moins hésitant. Il y a encore des progrès à faire, mais je suis fier de mon travail en me disant qu’il est meilleur aujourd’hui qu’hier.

 

Pour reprendre un débat qui anime encore les photographes, retouchez-vous vos photographies ? En outre, vous arrive-t-il de les tirer et de les développer vous-même ?

N’est-ce pas un débat aussi vieux que la photographie ? Comme pour de nombreux débats, celui-là prouve le manque de culture, d’ouverture et de recul des personnes qui l’animent.

À la base, la photographie n’est qu’une fiction à deux dimensions, un subterfuge pour faire croire à la réalité. Personne n’est dupe. L’art photographique naît de cette contrainte et de ce constat. Prenez le plus beau bâtiment qui soit. Vous pourrez par exemple en apprécier la photographie, mais vous détesterez le voir sur place parce qu’il pleut, parce qu’il y a trop de gens, des travaux à proximité, une enseigne publicitaire, les bruits de la circulation, une crotte de chien, etc.

La retouche est aussi vieille que la photographie. Corriger l’exposition, régler le contraste ou la luminosité ne posent aucun problème à personne lorsque cela se fait en chambre noire. Pourquoi cela en poserait-il un en numérique ? On reste dans l’interprétation du réel. Dès le 19e siècle, on remplaçait allègrement un ciel par un autre plus joli, on ajoutait ou on soustrayait des personnages, etc. Aujourd’hui, je retire les fils électriques disgracieux, les boutons d’acné, j’efface les coups de peinture sur les arbres, je supprime une tâche ou un pli sur un fond de studio, sans aucun scrupule. En revanche, je ne touche pas aux formes, ni aux traits des modèles.

Chacun son éthique et sa limite : un ami photographe, quant à lui, se permet de retoucher la silhouette pour avoir des courbes plus gracieuses, des formes plus flatteuses, des yeux plus attirants ou un grain de peau plus fin – une pratique courante en photographie de mode. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Si cette pratique existe, c’est qu’elle répond à une demande.

À mon sens, le débat devrait se situer ailleurs. Il faudrait faire la différence entre la photographie telle qu’on la connaît depuis des décennies et le photomontage qui s’apparente à de la peinture numérique, de l’illustration issue de plusieurs photographies. C’est une discipline dont on ne peut ignorer le mérite et qui utilise tous les ingrédients artistiques : recherche, imagination, harmonie. Elle peut faire appel aux sens, à la culture et susciter l’émotion, au même titre que la photographie, la musique ou la peinture. Malheureusement, tant que les gens ne feront pas la différence entre la photographie et ce photomontage qui avive la frustration de certains photographes, le débat existera. Les catégories des concours n’y sont d’ailleurs pas étrangères.

Je confie la plupart du temps mes tirages à des professionnels, essentiellement en passant par le web. En fonction de la finalité du tirage, celui-ci est confié à telle ou telle personne, car je tiens compte du support (papier, toile, livre, plexiglas, etc.), du coût et de la qualité. J’aime notamment réaliser des livres de photographies. Les clichés argentiques, eux, sont développés par mes soins et de la manière la plus artisanale qui soit.

Photographiez-vous indifféremment en couleurs et en noir et blanc ? Le choix se fait-il selon votre inspiration ?

Une photographie possède plusieurs informations. La couleur en fait partie. Supprimer l’information de la couleur permet de concentrer l’attention du spectateur sur les autres informations : nuances, formes, expressions. Certains sujets se prêtent davantage au noir et blanc : les éléments graphiques, texturés, contrastés, etc., comme une architecture, un nu, un portrait, un paysage enneigé.

Dans la pratique, le capteur numérique saisit toutes les nuances de couleur, qu’il faut, par la suite, transformer en noir et blanc. Cela peut se faire de manière automatique, par le boîtier, ou de façon manuelle, avec un logiciel approprié. Dans tous les cas, je réalise manuellement le passage de la couleur vers le noir et blanc, afin de gérer chaque nuance de gris. En cas de doute, je compare les deux versions, et confirme ou infirme ainsi mon choix. Si le doute persiste, je fais appel à une tierce personne.

Le noir et blanc possède de nombreux avantages. Il peut « sauver » une photographie réalisée par temps gris ou maussade. En raison de son côté intemporel, il permet également de retrouver certaines ambiances d’antan. Grâce au noir et blanc, on peut en outre estomper de nombreux détails disparates afin de les rendre harmonieux.

Alors que nombre de photographes cherchent à saisir une certaine réalité, vous vous attachez à « sublimer les personnes et les choses ». Pour quelles raisons ? La réalité est-elle insuffisamment pure ou idéale pour vous ?

Lorsqu’on se regarde dans un miroir, que voit-on ? Les uns ne percevront que leur propre image, parce qu’ils ne veulent connaître que l’image qu’ils renverront aux autres durant la journée. D’autres y découvriront une histoire : les souffrances, le travail, les joies et les peines de leur vie… Une même image, pour deux réalités différentes.

C’est alors une question de point de vue.

Les photographes, et même les photographes de reportage, qui cherchent à saisir une réalité, le font-ils vraiment dans cette intention ? D’ailleurs, la réalité qu’ils captent est-elle identique à celle que vit une autre personne assistant à la même scène ?

Tout dépend donc du but recherché.

De même que la photographie ne transmet qu’une vision plate d’une réalité volumique, je souhaite exprimer une version spécifique de la réalité, parfois idéalisée, parfois incomplète, parfois embellie. C’est une finalité que j’assume.

À ce titre, si quelqu’un vous propose de tracer un portrait de votre personnalité, ne souhaiteriez-vous pas qu’on valorise en priorité vos qualités et vos points forts ? Nous aurions alors une réalité juste mais incomplète. En définitive, hormis de garder les souvenirs d’un temps révolu, quel intérêt avons-nous de prendre une photographie ? Le même qu’on trouve en lisant un roman, en allant au cinéma ou en rêvant éveillé… La photographie peut servir l’imaginaire. C’est vers cet objectif que je tends en photographie.

Par exemple, si je veux dénoncer la violence faite aux enfants, ma mise en scène accentuera le côté glauque de la situation, chaque détail sera pensé dans ce but : le cadrage, les poses, les expressions, les éclairages, les tenues, les accessoires, etc. Si je traite des enfants gâtés, je choisirai d’autres habits, un autre cadrage, etc. Il est cependant probable que je fasse appel aux mêmes modèles.

Actuellement, vous travaillez à la reconstitution de légendes françaises (la tante Arie, Allima et le pont Sarrazin, etc.). Sans dévoiler de secrets, qu’est-ce qui vous a inspiré ce thème ? D’où tirez-vous ces légendes méconnues et comment les choisissez-vous ?

La reconstitution de légendes n’est pas une finalité. Les légendes de la tante Arie et du pont Sarrazin ont été réalisées fortuitement, grâce à la proximité géographique des lieux qui y sont évoqués.

J’aime que mes photographies retracent une histoire. Certaines narrent leur histoire « sans légende ». Cependant, afin de guider le spectateur à travers une série de photographies, j’aime raconter plus ou moins implicitement l’histoire qui va avec.

L’inspiration, dans ces cas, me vient essentiellement du lieu. J’habite le Doubs, dans une région riche en curiosités naturelles et historiques. Il est facile pour moi de faire revivre ces lieux. Je suis capable d’utiliser une légende existante ou d’inventer une histoire, un conte, une ambiance pour parvenir à mes fins.

Vous dites prendre un soin particulier à la mise en scène. Est-ce la création d’une atmosphère (légendaire) qui vous intéresse ?

En effet. La technique est essentielle mais non suffisante pour obtenir une bonne photographie. Dans certains cas, la mise en scène, dans ses moindres détails, tient une part importante de la réussite du cliché. La chance, l’instinct et l’intuition du moment font la magie qui transforme une belle photographie en une photographie exceptionnelle. En fonction du temps, des moyens financiers et matériels, du hasard des rencontres, des modèles, la mise en scène sera plus ou moins réussie.

Certains projets demandent plus d’investissements que d’autres. Il m’a fallu cinq mois pour monter le projet du pont Sarrasin : trouver les modèles, une coiffeuse, une maquilleuse, une styliste, faire des compromis en matière de coûts, prévoir le temps de réalisation des robes, contacter les centres équestres, faire appel à un ou deux assistants, composer avec la météo, synchroniser tous les emplois du temps, rassembler les accessoires, repérer le lieu, réfléchir au matériel à utiliser, etc. Au contraire, le projet Haute-Voltige, en studio, n’a nécessité qu’une heure de préparation et l’achat d’une bobine de laine rouge, et pourtant, la mise en scène était suffisante.

De plus, une mise en scène soignée permet au modèle de s’approprier plus facilement son rôle. Or c’est une condition sine qua none pour obtenir le résultat désiré !

Vous avez placé certaines de vos photographies sur le site de partage Flickr. Qu’en attendez-vous ?

Flickr est la première galerie où j’expose mes photographies. Dans un salon régional, je peux espérer six cents visiteurs ; sur Flickr, j’obtiens aisément le double. L’exposition de photographies n’est pas limitée dans le temps. Le ratio entre Flickr et Facebook est de vingt pour un, tant au niveau des « like » que du nombre de visiteurs et des abonnés. Flickr est l’extension de ma carte de visite. On juge un photographe à la galerie qu’il présente, avant même son cursus universitaire ou ses récompenses.

Plus facile à mettre à jour que mon site, plus communautaire également, grâce à Flickr, je peux juger de la popularité d’une photographie par rapport à une autre, en analysant les statistiques qui y sont associées.

Flickr présente évidemment des avantages et des inconvénients en comparaison avec d’autres plateformes, telles que 500px, plus qualitative, et Facebook, plus populaire : stockage quasiment illimité, visibilité, qualité des photographies et de leur information. En revanche, on peut facilement se retrouver noyé sous une quantité importante de photographies d’inégale qualité. Utilisé à bon escient, Flickr devient en outre une source d’inspiration non négligeable.

Christophe Patissou, je vous remercier pour cet entretien.