Entretien avec Christophe Patissou

Photographie de Christophe Patissou, La marionnette Elodie (2 novembre 2014)

Christophe Patissou, vous avez acquis votre reflex en 2012, effectué votre première séance de photographies en 2013, nous sommes en 2014 : vous possédez indéniablement un don pour la photographie. Combien de temps consacrez-vous à votre passion ? Le fait d’être autodidacte constitue-t-il un frein à votre travail ? Vous arrive-t-il de prendre conseil auprès de professionnels ? En deux ans, voyez-vous déjà une évolution technique dans votre travail et, dans l’affirmative, laquelle ?

Je passe environ une à deux heures par jour, voire plus ! Ce temps se décompose entre la recherche, la lecture, la préparation et l’organisation, la prise de vue, la retouche et l’édition. Mon approche autodidacte de la photographie me permet d’évoluer à mon rythme et de ne pas être influencé. En contrepartie, les techniques s’acquièrent certainement plus difficilement et moins rapidement.

Être confronté à la critique est extrêmement formateur. Les clubs de photographie, les vidéos, les blogs, les forums sur Internet permettent d’obtenir nombre de conseils plus ou moins pertinents, qu’on garde dans le coin de sa tête au cas où la situation ou le problème évoqué se présente. En outre, j’aimerais pouvoir assister à une séance d’un photographe plus expérimenté, car c’est la manière la plus efficace pour progresser.

Aujourd’hui, ma démarche se veut à la fois plus ambitieuse et plus humble que par le passé. Plus j’avance et plus je suis conscient de mes faiblesses. Maîtriser la technique est une chose relativement aisée. Il en va tout autrement d’être capable de diffuser une idée, susciter une émotion, évoquer un souvenir plaisant, sublimer un regard. En deux ans, l’évolution est flagrante : mon style est devenu plus prononcé, moins confus, moins hésitant. Il y a encore des progrès à faire, mais je suis fier de mon travail en me disant qu’il est meilleur aujourd’hui qu’hier.

 

Pour reprendre un débat qui anime encore les photographes, retouchez-vous vos photographies ? En outre, vous arrive-t-il de les tirer et de les développer vous-même ?

N’est-ce pas un débat aussi vieux que la photographie ? Comme pour de nombreux débats, celui-là prouve le manque de culture, d’ouverture et de recul des personnes qui l’animent.

À la base, la photographie n’est qu’une fiction à deux dimensions, un subterfuge pour faire croire à la réalité. Personne n’est dupe. L’art photographique naît de cette contrainte et de ce constat. Prenez le plus beau bâtiment qui soit. Vous pourrez par exemple en apprécier la photographie, mais vous détesterez le voir sur place parce qu’il pleut, parce qu’il y a trop de gens, des travaux à proximité, une enseigne publicitaire, les bruits de la circulation, une crotte de chien, etc.

La retouche est aussi vieille que la photographie. Corriger l’exposition, régler le contraste ou la luminosité ne posent aucun problème à personne lorsque cela se fait en chambre noire. Pourquoi cela en poserait-il un en numérique ? On reste dans l’interprétation du réel. Dès le 19e siècle, on remplaçait allègrement un ciel par un autre plus joli, on ajoutait ou on soustrayait des personnages, etc. Aujourd’hui, je retire les fils électriques disgracieux, les boutons d’acné, j’efface les coups de peinture sur les arbres, je supprime une tâche ou un pli sur un fond de studio, sans aucun scrupule. En revanche, je ne touche pas aux formes, ni aux traits des modèles.

Chacun son éthique et sa limite : un ami photographe, quant à lui, se permet de retoucher la silhouette pour avoir des courbes plus gracieuses, des formes plus flatteuses, des yeux plus attirants ou un grain de peau plus fin – une pratique courante en photographie de mode. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Si cette pratique existe, c’est qu’elle répond à une demande.

À mon sens, le débat devrait se situer ailleurs. Il faudrait faire la différence entre la photographie telle qu’on la connaît depuis des décennies et le photomontage qui s’apparente à de la peinture numérique, de l’illustration issue de plusieurs photographies. C’est une discipline dont on ne peut ignorer le mérite et qui utilise tous les ingrédients artistiques : recherche, imagination, harmonie. Elle peut faire appel aux sens, à la culture et susciter l’émotion, au même titre que la photographie, la musique ou la peinture. Malheureusement, tant que les gens ne feront pas la différence entre la photographie et ce photomontage qui avive la frustration de certains photographes, le débat existera. Les catégories des concours n’y sont d’ailleurs pas étrangères.

Je confie la plupart du temps mes tirages à des professionnels, essentiellement en passant par le web. En fonction de la finalité du tirage, celui-ci est confié à telle ou telle personne, car je tiens compte du support (papier, toile, livre, plexiglas, etc.), du coût et de la qualité. J’aime notamment réaliser des livres de photographies. Les clichés argentiques, eux, sont développés par mes soins et de la manière la plus artisanale qui soit.

Photographiez-vous indifféremment en couleurs et en noir et blanc ? Le choix se fait-il selon votre inspiration ?

Une photographie possède plusieurs informations. La couleur en fait partie. Supprimer l’information de la couleur permet de concentrer l’attention du spectateur sur les autres informations : nuances, formes, expressions. Certains sujets se prêtent davantage au noir et blanc : les éléments graphiques, texturés, contrastés, etc., comme une architecture, un nu, un portrait, un paysage enneigé.

Dans la pratique, le capteur numérique saisit toutes les nuances de couleur, qu’il faut, par la suite, transformer en noir et blanc. Cela peut se faire de manière automatique, par le boîtier, ou de façon manuelle, avec un logiciel approprié. Dans tous les cas, je réalise manuellement le passage de la couleur vers le noir et blanc, afin de gérer chaque nuance de gris. En cas de doute, je compare les deux versions, et confirme ou infirme ainsi mon choix. Si le doute persiste, je fais appel à une tierce personne.

Le noir et blanc possède de nombreux avantages. Il peut « sauver » une photographie réalisée par temps gris ou maussade. En raison de son côté intemporel, il permet également de retrouver certaines ambiances d’antan. Grâce au noir et blanc, on peut en outre estomper de nombreux détails disparates afin de les rendre harmonieux.

Alors que nombre de photographes cherchent à saisir une certaine réalité, vous vous attachez à « sublimer les personnes et les choses ». Pour quelles raisons ? La réalité est-elle insuffisamment pure ou idéale pour vous ?

Lorsqu’on se regarde dans un miroir, que voit-on ? Les uns ne percevront que leur propre image, parce qu’ils ne veulent connaître que l’image qu’ils renverront aux autres durant la journée. D’autres y découvriront une histoire : les souffrances, le travail, les joies et les peines de leur vie… Une même image, pour deux réalités différentes.

C’est alors une question de point de vue.

Les photographes, et même les photographes de reportage, qui cherchent à saisir une réalité, le font-ils vraiment dans cette intention ? D’ailleurs, la réalité qu’ils captent est-elle identique à celle que vit une autre personne assistant à la même scène ?

Tout dépend donc du but recherché.

De même que la photographie ne transmet qu’une vision plate d’une réalité volumique, je souhaite exprimer une version spécifique de la réalité, parfois idéalisée, parfois incomplète, parfois embellie. C’est une finalité que j’assume.

À ce titre, si quelqu’un vous propose de tracer un portrait de votre personnalité, ne souhaiteriez-vous pas qu’on valorise en priorité vos qualités et vos points forts ? Nous aurions alors une réalité juste mais incomplète. En définitive, hormis de garder les souvenirs d’un temps révolu, quel intérêt avons-nous de prendre une photographie ? Le même qu’on trouve en lisant un roman, en allant au cinéma ou en rêvant éveillé… La photographie peut servir l’imaginaire. C’est vers cet objectif que je tends en photographie.

Par exemple, si je veux dénoncer la violence faite aux enfants, ma mise en scène accentuera le côté glauque de la situation, chaque détail sera pensé dans ce but : le cadrage, les poses, les expressions, les éclairages, les tenues, les accessoires, etc. Si je traite des enfants gâtés, je choisirai d’autres habits, un autre cadrage, etc. Il est cependant probable que je fasse appel aux mêmes modèles.

Actuellement, vous travaillez à la reconstitution de légendes françaises (la tante Arie, Allima et le pont Sarrazin, etc.). Sans dévoiler de secrets, qu’est-ce qui vous a inspiré ce thème ? D’où tirez-vous ces légendes méconnues et comment les choisissez-vous ?

La reconstitution de légendes n’est pas une finalité. Les légendes de la tante Arie et du pont Sarrazin ont été réalisées fortuitement, grâce à la proximité géographique des lieux qui y sont évoqués.

J’aime que mes photographies retracent une histoire. Certaines narrent leur histoire « sans légende ». Cependant, afin de guider le spectateur à travers une série de photographies, j’aime raconter plus ou moins implicitement l’histoire qui va avec.

L’inspiration, dans ces cas, me vient essentiellement du lieu. J’habite le Doubs, dans une région riche en curiosités naturelles et historiques. Il est facile pour moi de faire revivre ces lieux. Je suis capable d’utiliser une légende existante ou d’inventer une histoire, un conte, une ambiance pour parvenir à mes fins.

Vous dites prendre un soin particulier à la mise en scène. Est-ce la création d’une atmosphère (légendaire) qui vous intéresse ?

En effet. La technique est essentielle mais non suffisante pour obtenir une bonne photographie. Dans certains cas, la mise en scène, dans ses moindres détails, tient une part importante de la réussite du cliché. La chance, l’instinct et l’intuition du moment font la magie qui transforme une belle photographie en une photographie exceptionnelle. En fonction du temps, des moyens financiers et matériels, du hasard des rencontres, des modèles, la mise en scène sera plus ou moins réussie.

Certains projets demandent plus d’investissements que d’autres. Il m’a fallu cinq mois pour monter le projet du pont Sarrasin : trouver les modèles, une coiffeuse, une maquilleuse, une styliste, faire des compromis en matière de coûts, prévoir le temps de réalisation des robes, contacter les centres équestres, faire appel à un ou deux assistants, composer avec la météo, synchroniser tous les emplois du temps, rassembler les accessoires, repérer le lieu, réfléchir au matériel à utiliser, etc. Au contraire, le projet Haute-Voltige, en studio, n’a nécessité qu’une heure de préparation et l’achat d’une bobine de laine rouge, et pourtant, la mise en scène était suffisante.

De plus, une mise en scène soignée permet au modèle de s’approprier plus facilement son rôle. Or c’est une condition sine qua none pour obtenir le résultat désiré !

Vous avez placé certaines de vos photographies sur le site de partage Flickr. Qu’en attendez-vous ?

Flickr est la première galerie où j’expose mes photographies. Dans un salon régional, je peux espérer six cents visiteurs ; sur Flickr, j’obtiens aisément le double. L’exposition de photographies n’est pas limitée dans le temps. Le ratio entre Flickr et Facebook est de vingt pour un, tant au niveau des « like » que du nombre de visiteurs et des abonnés. Flickr est l’extension de ma carte de visite. On juge un photographe à la galerie qu’il présente, avant même son cursus universitaire ou ses récompenses.

Plus facile à mettre à jour que mon site, plus communautaire également, grâce à Flickr, je peux juger de la popularité d’une photographie par rapport à une autre, en analysant les statistiques qui y sont associées.

Flickr présente évidemment des avantages et des inconvénients en comparaison avec d’autres plateformes, telles que 500px, plus qualitative, et Facebook, plus populaire : stockage quasiment illimité, visibilité, qualité des photographies et de leur information. En revanche, on peut facilement se retrouver noyé sous une quantité importante de photographies d’inégale qualité. Utilisé à bon escient, Flickr devient en outre une source d’inspiration non négligeable.

Christophe Patissou, je vous remercier pour cet entretien.

Auteur/autrice : Hélène Bourguignon

Après avoir publié régulièrement des billets pendant quatre ans, Hélène Bourguignon a cessé son activité de blogueuse.

2 réflexions sur « Entretien avec Christophe Patissou »

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