Hélianthe Bourdeaux-Maurin, à la recherche du Michel-Ange d’aujourd’hui

Hélianthe Bourdeaux-Maurin

Quelques mois après l’ouverture de sa galerie, Hélianthe Bourdeaux-Maurin a eu l’amabilité de nous accorder un entretien…

Comment l’historienne de l’art est-elle devenue galeriste ?

À l’École du Louvre et à la Sorbonne, j’étais spécialiste des seizième et dix-septième siècles. Au regret de mon professeur, Hervé Oursel [directeur du Musée national du Moyen Âge à Écouen], je me suis ensuite orientée vers l’art contemporain. J’avais envie de travailler avec des personnes vivantes et d’être en prise avec le monde dans lequel j’évoluais. Si des mécènes avaient passé commande auprès de Michel-Ange et de Raphaël, il fallait que je trouve les Michel-Ange et les Raphaël d’aujourd’hui.

Historienne de l’art, galeriste, vous accordez de l’importance à l’inscription stylistique des œuvres dans le temps. De quelle manière ?

La rentabilité immédiate m’est égale, je prends le risque de me placer dans le long terme. Les artistes que je présente méritent de faire partie de l’histoire de l’art. Ils apportent une petite pierre à cette grande histoire, sachant qu’il est difficile d’être un artiste révolutionnaire aujourd’hui. Pour apprécier l’œuvre d’un artiste, Catherine Millet mesurait l’écart entre ce qui avait été réalisé dans le passé et ce qu’elle avait en face d’elle : plus l’écart était important, plus l’œuvre, selon elle, valait la peine d’être regardée. J’essaie ainsi de toujours penser dans le temps. Une œuvre qui vaudrait chère aujourd’hui et plus rien demain ne m’intéresse pas. Ce serait juste le résultat du marché, de la spéculation, un phénomène de mode. Je peux bien sûr me tromper. Cependant, si je choisis tel artiste, c’est que je pense, au plus profond de moi, qu’il a quelque chose à apporter. Je n’ai ainsi jamais eu le sentiment de duper les collectionneurs avec lesquels je suis en relation.

Il y eut ensuite le grand départ… Huit ans galeriste à New York…

Je suis partie aux États-Unis sur un coup de tête. En arrivant là-bas, j’ai travaillé pour des associations à but non lucratif où j’ai beaucoup appris. À Art in General, qui propose un programme de résidences et d’expositions, j’assistais la directrice de communication et j’ai aidé à choisir les artistes qui viendraient en résidence. Dans le cadre de la Fondation Minetta Brook, j’ai participé à un projet de land art de Robert Smithson : Floating Island (2005). Il s’agissait d’une barge recouverte d’un jardin qui naviguait sur l’Hudson River. La Fondation a aussi contribué à la revitalisation de la vallée de l’Hudson, alors en déshérence. Minetta Brook, dont la directrice est malheureusement décédée, avait eu l’idée d’installer des œuvres d’art le long de l’Hudson et de monter un vaste programme associant nombre d’artistes, d’écoles, de mairies, pour permettre une renaissance du tissu économique et social. Dès le début à New York, j’ai travaillé avec des personnes formidables qui m’ont fait rêver.

J’ai ensuite dirigé une galerie à Chelsea, puis Peter Freeman, Inc. à Soho, enfin Parker’s Box à Brooklyn. À côté de mon travail en galerie, on m’a sollicitée pour monter des expositions dans le Connecticut et dans le New Jersey. J’ai pu présenter les œuvres de Cindy Sherman, Yoshitomo Nara, Murakami… que j’ai mêlées avec beaucoup d’œuvres d’artistes jeunes ou inconnus afin de les faire découvrir.

J’ai été nourrie de belles rencontres, parfois incroyables. C’est dans un ascenseur, alors que je me rendais à une soirée pour l’Armory Show, que j’ai fait la connaissance des fondateurs de Whitewall Magazine. Je les ai présentés à un grand nombre de personnes, notamment la collectionneuse Laura Skoler qui les a mis en contact avec d’autres personnes importantes de la scène new-yorkaise. Dès le deuxième numéro de la revue, nous avons collaboré. Grâce à eux, j’ai publié une quarantaine d’entretiens. J’ai pu interviewer François Pinault, Joachim Pissaro… Je n’oublierai jamais l’après-midi que j’ai passé avec Paloma Picasso. On donne, on reçoit… C’est en travaillant à la galerie Éric Dupont que j’avais rencontré Alun Williams de Parker’s Box qui, un jour, m’a proposé de diriger sa galerie…

Puis vous êtes revenue en France et avez travaillé six ans à la Pinacothèque en tant que chargée des expositions. Comment avez-vous vécu cette expérience après vos années new-yorkaises ?

À quinze ans, je voulais être conservatrice de musée. J’ai ainsi réalisé mon rêve d’enfance à la Pinacothèque. Même si je n’étais plus en contact avec l’art contemporain, c’était extraordinaire. Monter des expositions comprenant entre 100 et 550 pièces demande une capacité d’organisation certaine. Nous avons fait venir 550 pièces pour l’exposition sur le Kamasutra, 350 pour celle sur Cléopâtre. J’ai commencé toute seule avant d’être aidée par un assistant. Marc Restellini, le directeur de la Pinacothèque, choisissait les sujets et je montais l’exposition. Entourée de spécialistes, j’ai travaillé sur Van Gogh, sur Tamara Lempicka, sur Hiroshige ou Giacometti, bien consciente de l’utilité et de l’importance de mes études à l’École du Louvre. Si je ne savais pas tout, je savais où et comment chercher les informations et connaissances manquantes.

La Pinacothèque ayant fermé en mars 2016, vous avez décidé d’ouvrir votre galerie. H Gallery est née d’une association. Pourriez-vous revenir dessus ?

Depuis un certain nombre d’années, Benjamin Hélion, Benjamin Lanot et moi, nous disions qu’il faudrait bâtir un projet ensemble parce qu’on s’aime beaucoup et qu’on apprécie mutuellement notre travail. Fondateurs de l’agence de communication Sisso spécialisée dans la culture, ils avaient créé, avec la galeriste Anne-Sarah Bénichou, la galerie Sisso. Anne-Sarah Bénichou étant partie s’installer à son seul compte, lorsqu’ils ont entendu parler de la fermeture de la Pinacothèque, ils m’ont proposé d’ouvrir ma galerie dans ce même espace qui jouxte l’agence. J’étais enthousiaste et d’accord à condition de ne pas reprendre la galerie Sisso et de créer H Gallery avec une nouvelle ligne esthétique et de nouvelles façons de faire.

Si nous sommes associés, nos rôles sont bien différenciés : je gère la galerie, ils sont forces de proposition. Comme ils me disent, « si tu as décidé d’une chose, on est d’accord avec toi ». Ils croient en moi. Ce sont des garçons adorables et extrêmement intelligents. Benjamin Hélion est le petit-fils de Jean Hélion et l’arrière-petit-fils de Peggy Guggenheim. Il a baigné dans le milieu artistique, il connaît beaucoup de monde. Benjamin Lanot, formé à HEC et à Sciences Po, est un grand entrepreneur. Les « deux Benjamin » sont impliqués dans la galerie dans la mesure où ils me soutiennent, me donnent de bons conseils et sont présents, mais esthétiquement c’est vraiment ma galerie et ils sont contents de cela. H Gallery est ainsi née d’une amitié et de la gentillesse de m’offrir un espace magnifique dans le onzième arrondissement de Paris.

D’un galeriste à l’autre, la manière de choisir un artiste varie beaucoup. Certains se fient à leur goût et à leur intuition. D’autres se concentrent sur la rencontre avec une personnalité. D’autres encore accordent davantage d’importance à la cote de l’artiste (qui se mesure au nombre d’expositions, aux lieux d’exposition, aux noms des collectionneurs auxquels il a vendu, aux montants des enchères…). Comment procédez-vous ?

En France, le public connaît surtout les stars parmi les artistes américains. Ce sont toujours les œuvres des mêmes artistes qui sont présentées. Je souhaite entreprendre un travail de fond qui vise à faire découvrir des artistes qui ont parfois derrière eux une très belle carrière en Amérique du Nord ou du Sud et qui ne sont pas connus ici.

Aux États-Unis, je défrichais beaucoup : visites d’ateliers, rencontres avec des élèves d’école d’art. J’ai donné énormément de première exposition à des artistes. Par exemple, j’ai présenté à New York des œuvres de Soyeon Cho alors qu’elle était encore en école d’art. Elle a participé à la 53e Biennale de Venise en 2009 et douze ans après son premier accrochage, je l’exposais pour la première fois à Paris. Elle me dit souvent que je l’ai découverte. J’ai aussi rencontré Davide Cantoni très jeune. De même, Fay Ku, une artiste américaine d’origine taïwanaise dont je vais présenter l’œuvre cette année n’avait pas encore obtenu son diplôme quand j’ai montré son travail.

Les États-Unis sont un carrefour de cultures, ce qui est intéressant et enrichissant. Je travaille avec des artistes d’origine italienne, israélienne, taïwanaise, coréenne, auxquels je souhaite à présent donner une tribune en France. Les relations que j’entretiens avec les artistes se fondent sur la fidélité : si je les ai choisis lorsque j’étais à New York, j’ai envie de continuer à les soutenir, ici, à Paris.

Mis à part de faire découvrir au public français des artistes américains, avez-vous d’autres ambitions ?

Je souhaite donner leur première exposition personnelle à de jeunes artistes français. En 2017, H Gallery accueillera Natanaëlle Herbelin, qui vient d’obtenir son diplôme de l’École des beaux-arts et dont l’œuvre a déjà fait l’objet d’un article dans Artpress. Il y aura aussi Marie Havel, le photographe Roman Jehanno…

Enfin, sans le vouloir, je suis la galeriste parisienne qui représente le plus de femmes : 60 % contre 10 à 15 % dans les autres galeries, même celles dirigées par des femmes. La part de 60 % n’est pourtant que l’exact reflet de la proportion entre les filles et les garçons dans les écoles d’art. En anglais, j’emploie l’expression suivante, difficilement traduisible : « I am not a feminist, I am a “womanist. » [« Je ne suis pas féministe, je suis “femmiste”. »] C’est faire justice aux artistes femmes que de les considérer en tant que telles, de montrer leurs œuvres, plutôt que de les renvoyer dans leur foyer et à une pratique du dimanche.

Sur le marché de l’art, la cote des femmes est relativement catastrophique, même pour de grandes artistes comme Joan Mitchell ou Annette Messager. Au-delà, la cote des artistes français, femmes ou hommes, est déplorable comparativement à celle d’artistes américains. Quand je vois une grande bâche de Claude Viallat à quinze mille euros, j’ai envie de pleurer. C’était le prix des toutes premières installations de Soyeon Cho…

De manière générale, j’aime faire découvrir des talents, des œuvres inédites ou inattendues. Des artistes étrangers, des jeunes, des femmes : ces trois choix au fondement de la H Gallery n’étaient pas du tout stratégiques et donc très risqués. Il aurait été plus judicieux de travailler avec des artistes français déjà établis, mais j’ai encore la naïveté de croire que lorsqu’on est passionné et que l’on croit en ce qu’on fait, on réussit. La preuve : H Gallery est ouverte depuis trois mois et j’arrive très bien à vendre !

Du galeriste qui rémunère des artistes afin qu’ils puissent créer au galeriste qui loue son espace à des artistes afin qu’ils puissent exposer, il existe de nombreux cas de figure. Qu’est-ce qu’un galeriste pour vous et comment la H Gallery fonctionne-t-elle ?

À la Pinacothèque de Paris, avec Marc Restellini, nous avons monté une exposition sur la collection Netter qui comprenait des œuvres de Soutine, Modigliani, Utrillo… En l’occurrence, ce n’était pas le galeriste, Léopold Zborowski, mais le collectionneur, Jonas Netter, qui payait les artistes pour les sortir de la misère. En échange de quoi, ce dernier recevait une quantité impressionnante de tableaux dont, sur le moment, il ne savait pas du tout quoi faire. Son fils, âgé de quatre-vingt-dix ans, me racontait que ses copains les surnommaient « les croûtes à Jojo » (pour Jonas Netter). Des Modigliani qui valent aujourd’hui quarante millions d’euros jonchaient le sol, débordaient de la maison… Il est certain que je n’ai pas les moyens de payer mes artistes tous les mois et je pense même que cela ne serait pas extrêmement sain.

Je distingue aussi les galeristes des marchands. Parmi ces derniers, certains louent en effet leur espace, d’autres n’investissent que le second marché, à savoir qu’ils achètent à des collectionneurs pour revendre à des collectionneurs ou à des conservateurs. À l’époque où j’étais directrice de Peter Freeman à New York, la galerie représentait très peu d’artistes en direct. Le collectionneur nous indiquait s’il voulait une œuvre d’Ellsworth Kelly, de Robert Mangold, d’Andy Warhol, de James Rosenquist ou de Picasso à cinq cent mille ou à deux millions de dollars, et nous en recherchions une dans les collections. Il n’y avait rien à faire pour la carrière de l’artiste, déjà reconnu, il s’agissait surtout d’une transaction.

Au contraire, ce que j’aime dans le métier de galeriste, c’est de choisir des artistes inconnus et d’essayer de les emmener partout avec mon cœur, avec mon temps, avec mon argent, avec mon amour, avec ma parole. Toute la passion que j’éprouve pour un artiste et son œuvre permet que des journalistes, des collectionneurs, des conservateurs s’y intéressent à leur tour. C’est un travail tellement difficile mais si intéressant. Pour moi, être galeriste, c’est attirer l’attention sur une œuvre, c’est construire des carrières, des identités ou des personnalités. Quand je fais grandir des artistes, ma galerie grandit en même temps, et plus elle grandit, plus ils grandissent. C’est une relation qui part de l’enfance et qui va jusqu’à l’adolescence en espérant arriver à l’âge adulte…

En effet, les grandes galeries ne profitent-elles pas parfois des découvertes des petites ?

Oui, bien sûr. Cela m’est arrivé avec Joyce Pensato, lorsque je dirigeais Parker’s Box avec Alun Williams. Quant à l’artiste belge Edith Dekyndt, dont j’avais réussi à vendre cinq œuvres au MOMA [Museum of Modern Art, New York], elle est désormais représentée par Greta Meert. C’est le jeu. Les artistes qui gagnent en notoriété sont approchés par une galerie qui a une force de frappe plus importante, qui a plus de pouvoir et d’argent, et ils quittent leur galeriste. Dans ces cas-là, on peut au moins se dire que l’on a contribué à leur carrière, à ce qu’ils restent dans l’histoire de l’art. J’admire cependant les artistes qui restent fidèles à leur galerie malgré leur notoriété, tels que Françoise Petrovitch avec Benoît Porcher ou Damien Cabanes avec Éric Dupont. En définitive, réussir à attirer l’attention sur des artistes en lesquels je crois et, au fond, changer leur vie : c’est ma rétribution, c’est mon bonheur.

Participez-vous à des salons, à des foires ?

Dans le cadre de mon travail à Parker’s Box, j’ai participé à de nombreuses foires notamment internationales. Ces moments de présentation hors les murs m’intéressent toujours, mais ils ne sont plus aussi nécessaires qu’avant. Du côté du public, on perçoit une lassitude, voire un dégoût, et peut-être une envie de revenir dans les galeries. De nombreuses foires ont désormais du mal à trouver des galeristes prêts à participer. La concurrence est importante et les conditions très dures. Un galeriste doit payer dix mille ou vingt mille euros pour un espace, sans être sûr du retour sur investissement. Quand je participais à la FIAC avec Parker’s Box, je vendais tout. Aujourd’hui, non seulement un galeriste n’est pas sûr d’être sélectionné, mais de surcroît il ne rentre pas dans ses frais.

C’est pour ces raisons que j’ai participé en 2016 au salon Satellite Spirit, résultat d’une association d’une dizaine de jeunes galeristes françaises et israéliennes. On s’oriente de plus en plus vers des alternatives où des galeristes s’autogèrent et proposent des événements différents. Par exemple, lors d’« Une partie de campagne », qui se déroule tous les ans en mai, des galeristes, leurs artistes, des collectionneurs investissent des lieux dans la région viticole du Puligny-Montrachet. Dans des châteaux, des caves, ils échangent sur les œuvres d’art et nouent d’autres formes de relations au cours de moments conviviaux.

Misez-vous sur le bouche à oreille, sur la presse, pour promouvoir votre galerie ?

Le bouche à oreille dans la qualité et la presse sont en effet essentiels. Je passe beaucoup de temps à informer les journalistes sur mon activité. En France, la presse est malheureusement souvent très noyautée, à la différence des États-Unis. À vingt-six ans, alors que je ne connaissais personne et que je sortais de nulle part, j’ai monté une première exposition d’artistes inconnus. Le New York Magazine, Time Out, beaucoup de grands magazines en ont pourtant rendu compte. Les critiques d’art aux États-Unis regardent tout ce qui se fait : ils fréquentent toutes les galeries, visitent toutes les expositions, sont présents à toutes les portes ouvertes d’ateliers et d’écoles d’art. Ils réalisent un très gros travail et ne fonctionnent pas du tout selon des logiques de copinage. Si, à Paris, le milieu de la presse est plus compliqué, finalement, je parviens aussi à convaincre des journalistes. Les relations avec la presse me plaisent beaucoup car, là encore, ce sont des relations humaines.

Voyez-vous d’autres points communs ou différences entre les milieux de l’art new-yorkais et parisien ?

La différence, toujours à nuancer, entre marchands et galeristes est la même de part et d’autre de l’Atlantique. Aux États-Unis comme en France, il existe en outre de petites, moyennes et grandes galeries. En revanche, aux États-Unis, il y a non seulement plus d’argent, mais également une culture de la collection. Quel que soit leur budget, les Américains, ou plus exactement les collectionneurs qui habitent surtout à New York, Washington, San Francisco, Chicago, entretiennent un rapport décomplexé à l’achat d’œuvre d’art et, au-delà, à la connaissance en matière d’art et à l’argent.

Beaucoup de jeunes achètent des œuvres à quelques centaines de dollars, en payant en plusieurs fois. Se rendre dans une galerie est aussi une pratique bien plus répandue, car elle n’est pas considérée comme réservée à une élite. Plus nombreux, les acheteurs acquièrent pour leur plaisir, ils font confiance à leurs goûts, à leurs coups de cœur, et prennent des risques. Ils n’ont pas besoin d’être rassuré par le parcours de l’artiste, par la presse, par des proches.

Je n’aurais jamais vendu des œuvres d’Edith Dekyndt à Beaubourg de la façon dont j’en ai vendues au MOMA. Le conservateur a acheté cinq pièces à quinze mille euros chacune d’une artiste belge qu’il ne connaissait pas, représentée par une petite galerie. Certes son travail était de qualité et nous l’avons bien défendue mais, à Paris, cela ne se serait jamais fait, en tout cas pas aussi vite.

Autre différence, il y a davantage de spéculateurs aux États-Unis qu’en France. Je n’ai cependant jamais travaillé avec ce genre d’acheteurs. Les collectionneurs avec lesquels je suis en contact n’envisagent pas de revendre leurs œuvres, ils sont aussi passionnés que moi. D’ailleurs, je considère que construire des collections fait partie de mon métier. Si je vois dans d’autres galeries des œuvres qui pourraient leur plaire, je les en informe. Ainsi ai-je aussi un rôle de conseil.

Vous suivez la vie artistique new-yorkaise et plus largement celles des États-Unis et du Canada, voire celles de l’Amérique latine et de l’Afrique. Du fait de la facilité de communiquer et de circuler, assiste-t-on, aujourd’hui plus encore qu’hier, à une internationalisation des courants et des influences artistiques, ou bien les caractéristiques de chaque artiste ou de chaque aire culturelle sont-elles plus prégnantes encore ?

Les seuls courants artistiques mondialisés, voire organisés, qui pourraient s’apparenter à ceux du début du vingtième siècle sont le graffiti et le street art. Si le web accroît la visibilité, la connaissance que chaque artiste a des œuvres réalisées par d’autres ainsi que les collaborations entre créateurs, nous vivons sous le règne de l’individualisme et de l’individualité. Pour les galeristes, le web permet de découvrir des artistes mais égare rapidement. Je préfère aller dans les écoles d’art, dans les ateliers, et voir les œuvres en vrai.

Pourriez-vous nous parler de l’exposition en cours à la H Gallery, « Humains très humains » ?

Davide Cantoni travaille sur les images de presse du New York Times, ces images innombrables qui passent dans nos vies. Il en sauve quelques-unes de l’oubli, les dessine sur un papier japonais, puis brûle sa ligne de graphite à l’aide d’une loupe et de la lumière du soleil. L’image est ainsi créée par la brûlure et le feu.

Roman Jehanno, lui, réalise un état des lieux non exhaustif de l’homme au travail à travers le monde. Par ses photographies, très colorées, il essaie de conférer une dignité à des personnes que l’on ne regarde jamais. Il ne s’agit pourtant pas de photojournalisme. Ses clichés sont extrêmement travaillés sur le moment : composition, jeux de lumière…

Davide Cantoni et Roman Jehanno explorent les deux activités que l’être humain sait sans doute le mieux faire : la guerre et le travail. Au-delà, ce qui lie les artistes que je représente est la transcendance de la réalité par la beauté. Eux comme moi sommes conscients du monde dans lequel nous vivons, mais nous tentons toujours de le transcender par la beauté, par la joie de vivre, par quelque chose qui nous aide à porter un autre regard sur lui. Je suis persuadée que, pas à pas, l’art peut changer le monde.

Si vous aviez à choisir un événement marquant dans votre parcours, quel serait-il ?

C’est étrange, ce n’est pas le fait auquel j’aurais pensé qui me vient à l’esprit… À quinze ans, j’ai eu le culot de téléphoner à Gilles Chazal, l’ancien directeur du Petit Palais, afin de lui demander un rendez-vous. Je voulais m’assurer que le métier de conservatrice de musée était fait pour moi. Alors que je n’étais recommandée par personne, cet homme brillant et merveilleux a accepté de me recevoir et a pris le temps de me décrire ses tâches quotidiennes, les bons et mauvais côtés de son métier, les qualités et compétences nécessaires pour l’exercer. À la fin de l’entretien, après m’avoir demandé si je souhaitais devenir conservatrice, il m’a dit : « Dans ce cas, peut-être qu’un jour vous me remplacerez. » Avec la naïveté et l’audace de mon jeune âge, je lui ai répondu : « Mais non, moi, je veux le Grand Palais ! » Il a éclaté de rire et, depuis, nous sommes restés amis. Il m’a sollicitée concernant les études de sa fille et, lorsque j’ai ouvert la H Gallery, il a été la première personne à m’acheter une œuvre. La chance se crée comme elle se reçoit.

Paris, le 13 décembre 2016.

Auteur : Hélène Bourguignon

Hélène Bourguignon travaille depuis plus de dix ans dans le secteur de l'édition universitaire. Si elle aime son métier, elle apprécie aussi de se changer les idées...

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