Hodler, Monet, Munch : un trio de l’insaisissable

Après Topor, Morellet, Spoerri… Ferdinand Hodler (1853-1918), Claude Monet (1840-1926), Edvard Munch (1863-1944), trois peintres, trois moyens parmi d’autres de les découvrir : écouter l’émission « Les regardeurs » que Jean de Loisy a consacré au premier en soulignant au passage combien donner à voir à la radio est une gageure, parcourir l’exposition « Hodler, Monet, Munch : peindre l’impossible » qui se tient jusqu’au 22 janvier 2017 au musée Marmottan à Paris, lire le remarquable texte du catalogue écrit par le commissaire Philippe Dagen.

Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn (1904)
Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn (1904)
© Collection Christophe Blocher
Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn (1905)
Ferdinand Hodler, Le Lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn (1905)
© Collection Christophe Blocher

En 1904 et 1905, Ferdinand Hodler réalise deux versions du Lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn. La description puis l’analyse des tableaux conduisent Jean de Loisy et son invité Philippe Dagen à explorer la vie de ce peintre suisse méconnu en France, alors même qu’il signa en 1915 la pétition s’opposant à la destruction de la cathédrale de Reims et vit de ce fait ses œuvres décrochées en Allemagne. La lecture d’extraits de ses écrits et de ceux de ses contemporains Guillaume Apollinaire et Félix Vallotton enrichit un échange qui, par associations ou comparaisons, embrasse rapidement bien d’autres sujets.

Philippe Dagen a bâti l’excellente exposition au musée Marmottan sur une problématique qui permet d’apprécier l’étendue et la profondeur de ses connaissances en histoire de l’art : comment et pourquoi Hodler, Monet et Munch se sont-ils attachés à peindre les éléments insaisissables de la réalité que sont l’eau, la neige, le soleil, déclinables à l’infini ? Comme il le rappelle dans le texte du catalogue, impressionnistes, néo-impressionnistes et post-impressionnistes ont étudié le premier. Le deuxième constitue un motif plus rare, le troisième exceptionnel. Comme l’émission de Jean de Loisy, l’exposition présente Ferdinand Hodler au public français, ainsi qu’une variété peu habituelle d’œuvres du Norvégien Edvard Munch. La scénographie, épurée, concentre regard et attention sur chacun des tableaux, accrochés à même et juste hauteur. Elle parvient aussi à faire oublier que les espaces de cet hôtel particulier ne se prêtent guère aux expositions de cette envergure.

Monet, Hodler et Munch ne se sont jamais rencontrés. Ils sont en outre rattachés à des courants artistiques que l’on oppose souvent : impressionnisme pour le premier, symbolisme pour les deux suivants. Dès lors, pourquoi les avoir réunis, pour la première fois, en une même exposition ? S’ils sont de trois nationalités différentes, ils reçoivent une formation artistique et connaissent des débuts comparables. Ils appartiennent également aux mêmes époque et aire culturelle. L’Europe occidentale de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et de la première décennie du vingtième siècle est marquée, concernant leur peinture, par le développement des moyens de transport et de communication, par la diffusion de la photographie et le succès du cinéma, par l’essor des sciences et des techniques, de l’électricité à la radiographie. Ils sont modernes en ce qu’ils renouvellent l’art de la représentation d’un monde qui, par sa modernité même, remet en cause leurs capacités et leurs pratiques.

Le développement des transports fait apparaître de nouveaux sujets en permettant aux artistes qui peignent sur le motif de se déplacer plus loin, mais aussi à une altitude plus élevée. Ainsi, alors que William Turner représentait les Alpes vues depuis les vallées, Ferdinand Hodler intitule l’un de ses tableaux L’Eiger, le Mönch et la Jungfrau au-dessus de la mer de brouillard (1908). Face à l’apparition de nouvelles manières de voir la réalité (photographie, cinéma, radiographie), les peintres, de plus, s’interrogent sur les facteurs de variation de la perception visuelle, les uns, qu’ils soient psychiques ou physiques, propres à l’artiste, les autres à son environnement : météorologie, saison, heure du jour ou de la nuit. Cette réflexion les conduit à élaborer une méthode artistique proche des sciences, fondée sur l’observation dans la durée et la sérialité. Ainsi l’exposition temporaire présente-t-elle cinq versions du Lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn que Ferdinand Hodler réalise entre 1904 et 1913, et la collection permanente du musée comprend-elle quelques-unes des Cathédrale de Rouen peintes par Claude Monet.

Du sous-sol, consacré exclusivement aux tableaux de ce dernier, à l’étage où sont accrochés une trentaine d’œuvres de Berthe Morisot, dominent des sujets empreints de sérénité : fleurs et paysages, enfants et maternité, scènes insouciantes de cette vie quotidienne. Laquelle ? Celle, réelle ou rêvée, d’un milieu socioculturel ? Celle des années précédant la Première Guerre mondiale ? Un autre monde, d’autres arts.

Jean de Loisy, « Les regardeurs », France Culture, 23 octobre 2016, 59 minutes, https://www.franceculture.fr/emissions/les-regardeurs/lac-de-thourne-et-chaine-du-stockhorn-1904-de-ferdinand-hodler.

« Hodler, Monet, Munch : peindre l’impossible », du 15 septembre 2016 au 22 janvier 2017, du mardi au dimanche de 10h à 18h (nocture le jeudi jusqu’à 21h), Musée Marmottan, 2 rue Louis Boilly, 75016 Paris, 01 44 96 50 33, 11 €.

Couverture du catalogue

 

Philippe Dagen, Hodler, Monet, Munch : peindre l’impossible, Paris, Hazan/Musée Marmottan, 2016.

Auteur : Hélène Bourguignon

Hélène Bourguignon travaille depuis plus de dix ans dans le secteur de l'édition universitaire. Si elle aime son métier, elle apprécie aussi de se changer les idées...

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