« Nous, les Européens, avons construit le rêve américain… »

Stéphane Duroy, Distress (Bradford, 1981)
Stéphane Duroy, Distress (Bradford, 1981)

De 1977 à 2002, le photographe Stéphane Duroy a parcouru le Royaume-Uni, saisissant l’existence, la détresse des pauvres d’une société clivée. Les rues des quartiers ouvriers, les échoppes, les visages si marquants car si marqués donnent à réfléchir sur les inégalités sociales sans stigmatiser. Le livre Distress, paru en 2011, résulte de cette « vaste enquête ».

Stéphane Duroy, L’Europe du silence (Douaumont, 1997)
Stéphane Duroy, L’Europe du silence (Douaumont, 1997)

En 1979, Stéphane Duroy débute un travail de trente ans qui s’intitule L’Europe du silence et aboutit à un livre éponyme publié en 2000. Douaumont, Berlin, Auschwitz, le photographe part sur les traces de l’Europe du 20e siècle, à la recherche de son identité et de sa mémoire traumatiques. Faire émerger ce passé constitue pour lui un moyen de lutter contre les manipulations et les dictatures en puissance, celles-là même qui « épuisent l’idée de l’humain ». Le silence dont il est question peut alors autant être celui des morts que celui imposé par les régimes autoritaires.

Stéphane Duroy, Unknown (Billings, Montana, 2003)
Stéphane Duroy, Unknown (Billings, Montana, 2003)

Enfin, à partir de 1984, Stéphane Duroy se rend régulièrement aux États-Unis où des millions d’Européens ont autrefois trouvé refuge. À cette pénétration toujours plus à l’ouest correspond une réflexion sur les sociétés que sépare l’Atlantique. « Nous, les Européens, avons construit le rêve américain, cette illusion monumentale à laquelle chacun de nous fait semblant de croire. » Le photographe fait-il preuve d’ambivalence ou de discernement ? L’oubli volontaire qui accompagne la fuite en avant, l’esprit pionnier, l’horizon des possibles lui apparaissent comme des ressorts de la société états-unienne, qui à la fois la déploient et la sapent. En témoigne son ouvrage Unknown, paru en 2007.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Royaume-Uni, l’Europe, les États-Unis, les trois parties du travail de Stéphane Duroy sont actuellement présentées au rez-de-chaussée du BAL, à Paris. L’exposition « Again and again » serait une rétrospective si elle s’arrêtait là. Or, au sous-sol, est mise en scène une installation inédite réalisée en 2015-2016, qui montre combien son œuvre est parvenue à maturité. Souhaitant renouveler son approche artistique, le photographe s’est emparé de vingt-neuf exemplaires d’Unknown pour les recomposer, chaque fois différemment. Ces découpages, collages, insertions prolongent son incursion dans les passés et présents de l’Europe et des États-Unis, dans ce qui en constitue la nature, l’essence même. Le résultat, l’installation avant tout mais aussi la scénographie, déroute tant il est convaincant.

À l’évidence, Stéphane Duroy œuvre sur le long terme, ce qui confère une profondeur certaine à son travail. En outre, il ne propose pas une photographie documentaire. « Je me crée un monde et ce monde déclenche en moi un désir d’images » : la vie intérieure de l’artiste sollicite le monde extérieur et non l’inverse. Enfin, chaque série donne lieu à un livre, Distress, L’Europe du silence et Unknown, qui en engendre parfois d’autres, voire se mue en un leporello, en une installation. Pour lors, on retiendra surtout une réflexion artistique aiguë sur des sociétés humaines.

Stéphane Duroy, « Again and again », du 6 janvier au 9 avril 2017, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, 6-4 €.

Stéphane Duroy, « Again and again », du 5 janvier au 8 avril 2017, LEICA, 105-109, rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris, 01 77 72 20 70, entrée libre.

Stéphane Duroy, Unknown : tentative d’épuisement d’un livre, Paris, Le BAL/Filigranes éditions, 2017.

Auteur : Hélène Bourguignon

Hélène Bourguignon travaille depuis plus de dix ans dans le secteur de l'édition universitaire. Si elle aime son métier, elle apprécie aussi de se changer les idées...

Laisser un commentaire