« Nous sommes les hommes creux… » (T. S. Eliot)

Photographie de la carte d’identité de sauveteur-ambulancier de ZadkinE (3 octobre 1914)
Photographie de la carte d’identité de sauveteur-ambulancier de Zadkine (3 octobre 1914)
(Paris, archives du musée Zadkine, legs Valentine Prax, 1981)

Le chemin du musée Zadkine conduit au recueillement. Un étroit passage entre deux immeubles parisiens débouche sur une, puis des cours arborées. S’offrent alors, au hasard d’une intimité courbée, une sculpture de l’artiste russe, puis une autre. Le balancement des arbres dans le vent, la lumière à la fois chaude et pointue de l’automne pénètrent les vastes volumes de ce qui fut sa maison et ses ateliers à partir de 1928, à l’âge de quarante ans. Avant ? Il y eut surtout la guerre.

 

 

« L’heure est grave, tout homme digne de ce nom doit agir, se défendre de rester inactif. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, des actes. » (Blaise Cendrars, 1914)

Ossip Zadkine fut parmi les étrangers amis de la France qui se mobilisèrent. Engagé volontaire en janvier 1915, il rejoignit la Légion étrangère. D’abord infirmier, puis brancardier, il fut victime d’une attaque aux gaz vers le 10 décembre 1916, passant à son tour du côté des blessés, trois semaines allongé sur le ventre à vomir. Réaffecté à la fin du mois de février 1917, il fut renvoyé à l’hôpital dès le 19 mars et réformé le 7 octobre. Il eut le souffle court, le restant de sa vie.

Ossip Zadkine, Scène d’évacuation (1916)
Ossip Zadkine, Scène d’évacuation (1916)
© BDIC, musée d’histoire contemporaine © ADAGP 2016

De cette épreuve, il rapporta une trentaine de dessins dont il tira une vingtaine de gravures au cours de l’hiver 1917-1918. Ces œuvres sont réunies, pour la première fois, au musée Zadkine. Réalisées dans le dénuement, la soixantaine de compositions issues de la guerre témoignent non seulement de l’expérience vécue, mais également de ce que la création permet de catharsis et d’oubli.

Ossip Zadkine, Scène d’hôpital (1916)
Ossip Zadkine, Scène d’hôpital (1916)
© BDIC, musée d’histoire contemporaine © ADAGP 2016

Au fil des ateliers, se succèdent des scènes de cantonnement, de missions d’évacuation, d’hôpital, de retour à la vie. Défiant la perspective, Zadkine, comme d’autres artistes ayant également connu le front, efface toute individualité et souligne la raideur de corps dont on ne sait s’ils sont morts ou vivants. Il représente aussi des amputés, des gueules cassées hantant les bistrots ou errant dans les rues de la capitale à la recherche d’une issue, physique et psychologique.

Ossip Zadkine, Blessé descendant un escalier (1917)
Ossip Zadkine, Blessé descendant un escalier (1917)
© Musée Zadkine/Roger Viollet © ADAGP 2016

Ce sont ces « hommes creux » que l’écrivain Thomas Stearns Eliot dépeint en 1925 dans son poème The Hollow Men. Chris Marker s’en inspira pour réaliser en 2005 Owls at noon, Prelude : The Hollow Men. En écho aux dessins de Zadkine, ce montage photocinématographique d’une vingtaine de minutes présente en alternance des vers du poème et des images de victimes, femmes ou hommes, de la guerre. Sa puissance évocatrice est considérable.

Chris Marker, Owls at noon, Prelude : The Hollow Men (2005)
Chris Marker, Owls at noon, Prelude : The Hollow Men (2005)
Courtesy Chris Marker

L’exposition « Destins/Dessins de guerre » est un lieu. Un lieu de vie ou d’existence, un lieu de résurgence ou tout au moins de réémergence. La confrontation des œuvres, celle de Chris Marker avec les dessins de guerre, avec les sculptures postérieures d’Ossip Zadkine, permet de mieux saisir leur essence et leur style. Sans doute n’en serait-il en outre rien sans ces volumes, cet air et cette clarté, qui avaient déjà séduit l’artiste russe lors de sa première visite de l’atelier.

« Destins/Dessins de guerre », du 2 octobre 2016 au 5 février 2017, de 10h à 18h sauf le lundi, Musée Zadkine, 100 bis rue d’Assas, 75006 Paris, 01 55 42 77 20, musée.zadkine@paris.fr, 7/5 €.

Couverture de "La Terre vaine et autres poèmes" de T.S. Eliot

 

 

Couverture de "Poésie" de T.S. Eliot

T. S. Eliot, Poésie, traduction de Pierre Leyris, Paris, Éditions du Seuil, 2003 ; id., La Terre vaine et autres poèmes, traduction de Pierre Leyris, Paris, Éditions du Seuil, 2014.

 

Couverture du catalogue de l'exposition "Destins/Dessins de guerre"

Catalogue de l’exposition : Véronique Koehler, Destins/Dessins de guerre, Paris, Éditions Paris Musées, 2016. Outre la reproduction des œuvres présentées et de diverses sources, ce catalogue au papier travaillé propose plusieurs études sur les sujets abordés dans l’exposition.

Auteur : Hélène Bourguignon

Hélène Bourguignon travaille depuis plus de dix ans dans le secteur de l'édition universitaire. Si elle aime son métier, elle apprécie aussi de se changer les idées...

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