Immenses hommages à Jan Hoet

Photographie de l'oeuvre de Kris Martin "Altar" (2014)
Kris Martin, Altar, 2014 (© Kris Martin, photographie Arne Deboosere/Toerisme Oostende)

Au printemps 2013, la Ville d’Ostende invite Jan Hoet à concevoir une exposition sur le thème de la mer. Celui-ci accepte à la condition d’y travailler avec Philippe Van den Bossche, directeur du musée d’art moderne, le Mu.ZEE. À partir de l’été, les réunions se succèdent, d’une journée chaque fois. Elles sont préparées par Melanie Deboutte et Mieke Mels qui effectuent de nombreuses recherches et s’enquièrent des conditions de prêt des œuvres retenues. En février 2014, alors que l’exposition est en cours d’élaboration, « le pape de l’art contemporain » meurt ; une vague se brise, puissante, avant qu’une autre se forme. L’ancien bras droit de Jan Hoet, Hans Martens, rejoint l’équipe du Mu.ZEE et le projet est mené à son terme. Le salut d’honneur à la mer devient ainsi un salut d’honneur à Jan Hoet, et le visiteur est dès l’abord confronté à une toile empreinte d’une inquiétante étrangeté : Boot (2004) de Tim Eitel, semble-t-il inspirée de L’Île des morts (1880-1886) d’Arnold Böcklin. Traversant le fleuve Achéron, Charon conduit les ombres des défunts vers leur dernière demeure. Dans l’antichambre de l’exposition « De Zee » (La mer), le tableau réaliste ne laisse pas indifférent.

Photographie de Jan Hoet (octobre 2013)
© Arne Deboosere / Toerisme Oostende

Abandonnant tôt l’activité artistique et l’enseignement, Jan Hoet (1936-2014) consacre sa vie professionnelle au travail de commissaire d’exposition. En 1986 par exemple, « Chambre d’amis » remporte le prix de l’Exposition européenne de l’année. Le projet, qui consiste notamment à présenter des œuvres chez des particuliers, questionne à nouveau frais l’intérêt et les enjeux d’exposer l’art ailleurs que dans les musées et, plus largement, la relation entre l’œuvre et le lieu. En 1992, le commissaire est nommé directeur artistique de la « Documenta 9 », célèbre exposition d’art contemporain organisée tous les cinq ans à Kassel en Allemagne, et en 1999, il remporte une bataille de plus de vingt ans : le S.M.A.K., premier musée dédié à l’art contemporain en Belgique, ouvre ses portes à Gand. Il doit son existence autant au succès électoral de Jan Hoet aux élections communales qu’à la renommée internationale de celui-ci.

 

« Un musée a l’occasion d’accueillir des confrontations souvent contraires et d’offrir des contradictions. Tel est naturellement mon souhait. Réaliser une exposition claire, pour éventuellement ensuite amener le chaos. Pour tout remettre en question. Pour décoder. Car sinon, tout est simplement célébré. Un musée ne doit pas être dédié à la célébration, un musée doit être un lieu où tout est sans cesse remis en question [1]. »

L’exposition « De Zee » d’Ostende se présente ainsi en deux parties : à l’intérieur du Mu.ZEE et à l’extérieur, dans différents lieux de la ville. Les œuvres se heurtent ou dialoguent non seulement entre elles, mais également avec leur environnement.

Rassemblant environ trois cents œuvres de cent vingt-cinq artistes modernes ou contemporains, cette exposition thématique traite aussi bien de la mer que des plages, des bateaux, des ciel et horizon auxquels elle est associée. « Der Zee » laisse entrevoir la diversité, toute humaine, des représentations artistiques possibles d’un élément naturel qui, hier comme aujourd’hui, exerce une fascination, invite à la réflexion et à la contemplation. L’exposition prend pour point de départ la fin de l’académisme, avec ses marines aux tonalités volontiers dramatiques lorsqu’elles sont tempêtes ou naufrages, et donc le début du réalisme, avec un tableau en particulier.

Reproduction du tableau "La Vague" de Gustave Courbet (1869)
Gustave Courbet, La Vague (1869) (© SABAM Belgique, 2014)

« Il pensait alors plutôt aux œuvres d’art qu’aux métaphores ou illustrations de la mer, rapporte Phillip Van den Bossche en parlant de Jan Hoet. La première œuvre qu’il avait en tête était un tableau d’une vague, mais pas n’importe quelle vague : La Vague (1869) du peintre français Gustave Courbet. Jan Hoet regardait la toile sans histoire, la vague dans toute sa radicalité et c’est ainsi qu’il a élaboré le volet historique de l’exposition. Il cherchait toujours des “moments de crise”, des “œuvres magistrales”, de la Grande Marine (1895) de James Ensor pour sa lumière, à Océanie : la mer (1946-1947) d’Henri Matisse [présente dans la collection du père de Jan Hoet] et La Grande Casserole de moules (1966) de Marcel Broodthaers [2]. »

À côté de La Vague, le visiteur peut admirer Mer montée (2011) de Thierry De Cordier, une huile et émail sur toile où les proportions fort inégales entre le ciel et la mer donnent l’impression à celui qui regarde l’œuvre de faire corps avec l’eau. À quelques pas de là, Three Seascape (1827) de William Turner représente deux fois le ciel et trois fois la mer, et peut ainsi être retourné.

Vue de l'exposition "La mer" au Mu.Zee d'Ostende
© Steven Decroos
Vue de l'exposition "La mer" au Mu.Zee d'Ostende
© Steven Decroos

Charles-François Daubigny, Eugène Boudin, Henri Meunier, Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Léon Spilliaert, Pablo Picasso, Nicolas de Staël, Roy Lichtenstein, Daniel Buren, Panamarenko, Marlene Dumas, Wim Delvoye : quels critères ont présidé au choix des artistes, à celui des œuvres outre leur état et leur lieu de conservation (donc le coût de leur transport) ? Quelles sont les œuvres explicitement retenues par Jan Hoet, celles évoquées au détour d’une phrase, celles commandées en son hommage ? Quelles décisions les commissaires auraient-ils pris, à deux, au moment de l’accrochage ? Parce que « Der Zee » est devenue la dernière exposition d’un homme, parce que la mise en rapport des œuvres semble fondée davantage sur des critères subjectifs que stylistiques ou techniques, on regrette de ne pas avoir assisté à l’élaboration du projet, à ces conversations dont un seul des locuteurs demeure. Aussi revient-il à chacun de faire dialoguer, selon ses connaissances mais surtout son esprit critique, son goût et sa sensibilité, les styles et les époques, naturalisme, cubisme, pop art, abstraction, les arts moderne et contemporain, de faire sienne cette rupture avec le parcours chronologique habituellement dévolu au musée, afin d’en sortir.

Parmi la trentaine d’œuvres exposées à l’extérieur, nous en évoquerons deux en particulier, parce qu’elles entretiennent une relation non seulement avec d’autres œuvres mais également avec les lieux dans lesquels elles se situent. À la fin de sa vie, le peintre ostendais James Ensor occupe la maison de son oncle et de sa tante dont il a hérité, au 27 rue de la Flandre. Il fait de l’entresol des pièces à vivre, du salon bleu son atelier, et conserve en l’état la boutique de souvenirs, qu’évoque d’ailleurs Guillaume Bijl dans son œuvre Schelpenwinkel De Zee (2014) exposée au Mu.ZEE.

Photographie de l'oeuvre de Joseph Grigely et Amy Vogel, Hop Frog (2005) dans la maison de James Ensor
Joseph Grigely et Amy Vogel, Hop Frog (2005) dans la maison de James Ensor (© Steven Decroos)

Parmi les poissons, coquillages, perles, jouets, cartes postales, masques et autres babioles toujours conservées au rez-de-chaussée, est présentée Hop Frog (2005) de Joseph Grigely et Amy Vogel. Les artistes proposent une interprétation de la toile d’Ensor intitulée La Vengeance de Hop Frog (1898), elle-même inspirée d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe. Tout au long de sa vie, James Ensor nourrit son attachement à Ostende. Il y peint son autoportrait, l’intérieur de sa maison, des vues de la rue et, bien sûr, la plage, la mer, ce qui justifie la place importante accordée à ses œuvres dans l’exposition.

 

 

« Oui, belles dames et déesses, notre mer d’Ostende, humble et fidèle telle chienne marine, lèche et pourlèche vos pieds légers, elle aboie aussi aux lunes, elle caresse et renforce les mollets douillets molestés par le temps, écrit Ensor. Elle donne fraîcheur en canicule et chaleur au printemps. Elle résume toutes les mers, mer blanche, mer rouge, mer jaune, mer noire, mer des lunes et d’étoiles et trois cent soixante-cinq mille fois l’an quand la lune rit ou quand un nuage passe ou pisse, elle change de robe, de chemise et de tempérament [3]. »

Reproduction du tableau "Model in de duinen" de James Ensor (1882)
James Ensor, Model in de duinen (1882) © SABAM Belgique, 2014

Parce qu’elle rend hommage à Jan Hoet en évoquant sa foi et un des tableaux qu’il admirait, L’Adoration de l’Agneau mystique (1432) des frères Van Eyck, parce qu’elle réunit l’art de la Renaissance à l’art conceptuel, parce qu’elle prend la mer pour cadre comme pour objet, Altar (2014) de Kris Martin est sans doute l’œuvre la plus saisissante de « Der Zee ». Le cadre de métal ancré sur la plage d’Ostende, face à la mer, est une copie exacte du retable conservé à la cathédrale Saint-Bavon de Gand, où, en 2012, Jan Hoet monte une exposition sur le thème de saint Jean, exposition dont Kris Martin est l’un des initiateurs.

Photographie de l'oeuvre de Kris Martin "Altar" (2014)
Kris Martin, Altar, 2014 (© Kris Martin, photographie Arne Deboosere/Toerisme Oostende)

Le parc Leopold où flotte Le Bateau imaginaire (2005) de Franz West et Helmo Zobernig, le cinéma Capitole qui abrite The Arc of Ascent (1992) de Bill Viola, l’Hôtel Albert II, le Thermae Palace : une poésie se dégage d’Ostende, comparable à ces villes balnéaires surannées sinon que l’art, tant moderne que contemporain, s’y est pour un temps immiscé. L’exposition « Der Zee » ne peut voyager sans perdre en sens et en effet. Ostende possède une taille, une morphologie, une personnalité propres, la présence de la mer y est extrêmement marquée. Le front de mer, car c’est un front et non une promenade, accueille des œuvres contemporaines qui ne sont pas nécessairement les plus intéressantes mais dont le rapport au lieu interpelle, agit. Allez à Ostende. Laissez vos pas, vos sens et vos émotions vous guider. Il s’agit d’une expérience artistique unique, de ces moments rares de l’existence dont on ressort augmenté, durablement.

Photographie de Joseph Joseph Kosuth, The Location of Meaning, au Thermae Palace d'Ostende
Joseph Kosuth, The Location of Meaning, au Thermae Palace d’Ostende © Joseph Kosuth, photographie Hélène Bourguignon

Jusqu’au printemps, le chemin vers la mer et vers la « reine des plages » conduit aussi à l’art, et ceux venus pour Paul Cézanne repartiront peut-être avec l’envie de découvrir les photographies de Zoe Leonard, ou inversement. Les plus marqués et les plus convaincus se rendront au S.M.A.K. à Gand, s’ils ne longent pas la côte en direction de Dunkerque, où le Fonds régional d’art contemporain du Nord – Pas-de-Calais rend un hommage sensiblement différent. En tant qu’expert extérieur, Jan Hoet a participé à la constitution de la collection du Frac, qui possède grâce à lui un ensemble considérable d’œuvres d’Arte povera. L’exposition « Latin lovers » est consacrée à ce mouvement. À Dunkerque, comme à Ostende, « c’est la mer allée, avec le soleil [4] »

« La mer, salut d’honneur à Jan Hoet », Ostende, du 23 octobre 2014 au 19 avril 2015, un site Internet est dédié : http://www.dezee-oostende.be/fr ; « Latin Lovers », Frac du Nord – Pas-de-Calais, du 20 septembre 2014 au 29 mars 2015.

Trois publications permettent de mieux apprécier encore l’exposition « Der Zee » : un fascicule intitulé La Mer : salut d’honneur Jan Hoet, Ostende, 23.10.2014-19.4. 2015 est disponible au Mu.ZEE ; La Mer : salut d’honneur à Jan Hoet. Guide de promenade à Ostende, Gand, Borgerhoff & Lamerigts, 2014, 66 p., 7 € (très bien conçu et réalisé, il comprend, outre une biographie de Jan Hoet, des informations pratiques, une carte,  un « parcours » pour les enfants, et des explications concernant les œuvres exposées et les bâtiments historiques de la ville) ; le catalogue de l’exposition : Das Meer, The Sea, La Mer, De Zee : hommage Jan Hoet. Une exposition Jan Hoet & Phillip Van den Bossche, Gand/Ostende, Borgerhoff & Lamberigts/Mu.ZEE, 2014, 320 p., 45 €.

[1] La Mer : salut d’honneur Jan Hoet, Ostende, 23.10.2014-19.4. 2015, fascicule de l’exposition, p. 2.

[2] Phillip Van den Bossche dans La Mer : salut d’honneur Jan Hoet. Guide de promenade à Ostende.

[3] James Ensor, Mes écrits, Liège, Éditions nationales, 1974, cité par Norbert Hostyn, James Ensor : la collection du musée des Beaux-Arts d’Ostende, Gand/ Paris, Ludion/ Flammarion, 1999, p. 18.

[4] Arthur Rimbaud, « L’Éternité… », Vers nouveaux, 1872.

Aux sources de l’heroic fantasy

Image de la bande annonce de l'émission "La Grande Librairie" consacrée au "Trône de fer" de George R. R. Martin.
LGL © 2014

Le jeudi 13 novembre, François Busnel, animateur de l’excellente émission « La Grande Librairie », recevra l’Américain George R. R. Martin, auteur de la saga du Trône de fer. Tous les dimanches, du 30 novembre au 28 décembre, Olivier Simonnet, lui, proposera de découvrir des lieux et des figures qui ont inspiré l’Anglais John R. R. Tolkien, auteur du non moins célèbre Seigneur des anneaux. Un documentaire de Simon Backès diffusé le 3 décembre, « J. R. R. Tolkien, des mots, des mondes », complètera ce cycle. C’est l’occasion de revenir sur deux succès littéraires puis filmiques, sur des histoires ou légendes qui ont influencé un professeur à l’Université d’Oxford ainsi qu’un journaliste, scénariste à Hollywood.

Écrit entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, Bilbo le Hobbit paraît en 1937. Le roman obtenant un succès à la fois critique et commercial, l’éditeur de Tolkien, Stanley Unwin, réclame une suite. Le Seigneur des anneaux, fruit de douze ans de travail, est publié en 1954-1955. Les exemplaires vendus se chiffrent à présent en centaines de milliers et les adaptations sont pléthoriques. Le troisième volet du film réalisé par Peter Jackson, Le Hobbit : la bataille des cinq armées, sortira ainsi en salle le 10 décembre. Le premier tome du Trône de fer de George R. R. Martin paraît en 1996. La saga, qui compte aujourd’hui cinq tomes, en comprendra sept, auxquels s’ajoutent des préludes à l’histoire, tels que Le Chevalier errant, L’Épée lige ou, récemment paru, L’Œuf du dragon. Il s’est vendu environ trente millions d’exemplaires du Trône de fer et la série télévisuelle est parmi les plus regardées dans le monde.

Histoires et légendes sont à la source de ces œuvres littéraires, la frontière entre les unes et les autres n’étant d’ailleurs pas toujours facile à définir. Ainsi, les 7 et 14 décembre, John Howe, illustrateur officiel des œuvres de Tolkien et directeur artistique des films de Peter Jackson, comparera Merlin l’enchanteur en sa forêt de Brocéliande et Gandalf, le roi Arthur et Bilbo ou Frodo, les chevaliers de la table ronde et la communauté de l’anneau, la quête du Graal et celle de l’anneau, nous rappelant au passage l’héritage celtique qui rassemble les deux rives de la Manche, et l’universalité, car l’humanité, des contes, mythes et légendes. Comme Tolkien en son temps, Martin ne cache guère ses multiples sources d’inspiration : Le Seigneur des anneaux, à l’évidence, mais aussi Les Rois maudits (1955-1977) de l’académicien Maurice Druon. Le palais des ducs de Bourgogne à Dijon est l’un des cadres du Trône de fer, et la malédiction des templiers ou encore l’affaire de la tour de Nesles, dans laquelle auraient été impliquées les trois belles-filles de Philippe le Bel, influencèrent son auteur. François Busnel et Olivier Simonnet nous invitent donc aussi au voyage à travers des livres, légendes médiévales ou romans contemporains, et dans des contrées françaises ou étrangères.

Au-delà, ces émissions interrogent sur le processus de création, sur l’impossibilité de distinguer précisément le connu, le vécu et l’imaginé d’un auteur, la part de conscient et d’inconscient dans un récit. Si, du fait de son universalité, Le Seigneur des anneaux fut récupéré par des courants idéologiques divers et parfois opposés, nous retiendrons de l’œuvre de Tolkien, atteint de la fièvre des tranchées pendant la Grande Guerre et profondément marqué par le second conflit mondial, l’importance du libre arbitre, des ressources souvent insoupçonnées que chacun possède, et ce Bilbo, ce Frodo, telle femme ou tel homme, qui peu à peu acceptent une destinée à laquelle ils n’aspirent pas nécessairement, et ce pour défendre des valeurs.

« La Grande Librairie », 13 novembre 2014, 20 h 40, France 5. Signalons également la sortie du coffret des Carnets de route de François Busnel, consacrés à des écrivains du Royaume-Uni et d’Irlande, 6 DVD, 34,99 € ; « À la recherche du Hobbit », du 30 novembre au 28 décembre 2014, tous les dimanches à midi, et « J. R. R. Tolkien, des mots, des mondes », 3 décembre 2014, 22 h 20, Arte.

Les œuvres de Maurice Druon, de George R. R. Martin, de John R. R. Tolkien sont disponibles en plusieurs éditions, de même que les histoires et légendes qui les ont inspirées.

Place à l’abstraction !

Vue de la galerie Diane de Polignac depuis l'entrée.

L’année 2014 est placée sous le signe de l’abstraction, avec deux expositions des œuvres de Serge Poliakoff, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et au Musée Maillol ; deux autres, pas moins admirables, de Nicolas de Staël, l’une sur le nu au Musée Picasso d’Antibes, l’autre sur les lumières et les paysages au Musée d’art moderne André Malraux du Havre ; deux autres encore sur les époux Delaunay, Robert au Centre Pompidou et Sonia au Musée d’art moderne de Paris… ainsi qu’un accrochage d’œuvres d’Olivier Debré (1920-1999) à la galerie Diane de Polignac, à deux pas du Musée d’Orsay.

Nous vous invitons à pousser la porte de cette galerie pour découvrir une sélection d’œuvres réalisées entre 1950 et 1980, leurs couleurs et leurs tonalités, ces masses compactes qui surgissent, avant de disparaître lorsque l’artiste évolue vers des fonds plus fluides. L’équipe de la galerie, très accueillante, est à votre disposition pour toute information ou explication sur l’art d’Olivier Debré. Pour ceux qui souhaiteraient explorer davantage l’œuvre de cet artiste majeur, nous signalons qu’un Centre de création contemporaine – Olivier Debré, initié par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), est en cours d’achèvement à Tours. Il aura pour vocation de présenter la donation Olivier Debré ainsi que de promouvoir la production artistique contemporaine. D’une surface d’environ 4 500 mètres carrés, il ouvrira ses portes l’an prochain. Dans le domaine de l’abstraction, 2015 ne sera donc pas en reste !

« Olivier Debré (1920-1999) », du 15 septembre au 14 décembre 2014, Galerie Diane de Polignac, 16 rue de Lille, 75007 Paris, du lundi au vendredi de 11h à 19h, entrée libre.

Au 12 rue Mallet-Stevens

Vu de l'exposition "Propos d'Europe 13" (Aurélie Cenno, courtesy Fondation Hippocrène)
Vue de l’exposition « Propos d’Europe 13 ». (Aurélie Cenno, remerciements à la Fondation Hippocrène)

Pourquoi cheminer, un jour d’automne, jusqu’à cette impasse située au creux du 16e arrondissement parisien ? Une première raison est qu’elle porte le nom d’un architecte et designer français dont la célébrité fut malheureusement posthume. Robert Mallet-Stevens (1886-1945) réalisa notamment le pavillon du tourisme pour l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 ainsi que de nombreuses villas, comme la villa Cavrois à Croix (Nord) (1929-1932) ou la villa Noailles à Hyères (1925-1933), monument national pour l’une, association soutenue par l’État et dédiée à la promotion de jeunes artistes pour l’autre. De 1926 à 1934, l’architecte édifia plusieurs hôtels particuliers rue Mallet-Stevens, dont un ensemble occupant les numéros 9 à 12. Au 10, se trouve l’ancienne maison-atelier des sculpteurs Jan et Joël Martel et, au 12, sa propre agence, remaniée après la guerre, qui abrite la Fondation Hippocrène et accueille, jusqu’au 20 décembre, une exposition d’art moderne et contemporain, soit les deux autres raisons de cette promenade automnale.

Martin Boyce "Eyes", 2012 (courtesy the artist and David Roberts Collection, Londres)
Martin Boyce, « Eyes », 2012.
(remerciements à l’artiste et à la collection David Roberts, Londres)

Créée en 1992 par Jean et Mona Guyot, la Fondation Hippocrène, reconnue d’utilité publique, a pour mission de renforcer la cohésion entre jeunes européens, en soutenant financièrement des projets qui visent à former les jeunes à l’Europe ou à étendre la place de l’Europe dans les médias. En 2002, elle a ainsi initié un programme d’expositions d’art contemporain intitulé « Propos d’Europe ». Chaque année sont présentées des œuvres d’artistes européens provenant d’institutions également européennes. Fruit d’un partenariat avec la Fondation d’art David Roberts située à Londres, « Le Musée d’une nuit (Script for Leaving Traces) » permet au visiteur parisien de découvrir une trentaine d’œuvres de la collection du mécène : Sur la plage (1926) de Tamara de Lempicka, dont Robert Mallet-Stevens conçut l’atelier au numéro 7 de la rue Méchain dans le 14e arrondissement de Paris ; Ady (1935-1939) de Man Ray, qui était un ami de l’architecte ; ou encore Eyes (2012) de Martin Boyce, artiste inspiré par les travaux non seulement des frères Martel mais également de Robert Mallet-Stevens, comme en témoigne la typographie utilisée à la fois dans l’œuvre exposée et pour le nom de la rue visible depuis la même pièce…

« Le musée d’une nuit (Script for Leaving Traces) », du 3 octobre au 20 décembre 2014, Fondation Hippocrène, 12 rue Mallet-Stevens, 75016 Paris, du mardi au samedi de 14 h à 19 h, entrée libre, livret de présentation.

Une histoire des fleurs

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Voilà un livre dont la réalisation est aussi charmante que son sujet : les fleurs. Si Valérie Chansigaud ne tient pas l’annonce faite en introduction, à savoir retracer l’histoire des fleurs du point de vue de celles-ci, elle s’intéresse bien « au prix qu’ont payé les fleurs pour l’amour dévorant que nous leur portons » et propose douze questions telles que : jardin et nature sont-ils compatibles ? Fleurs de riches ou fleurs de pauvres ? Les fleurs sont-elles victimes de la mode ? La plus belle des fleurs n’est-elle pas artificielle ? Que nous racontent les fleurs dans l’art ? Les fleurs rendent-elles heureux ? Mauvaises herbes, des fleurs comme les autres ? Se souciant davantage de plaisir et d’intérêt de la lecture que d’exhaustivité, elle y répond en deux cent cinquante pages par un texte fondé sur des connaissances solides, des citations et des illustrations.

Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s'offrir. (Lindenia, 1891, vol. 2)
« Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s’offrir. » (Lindenia, 1891)

Valérie Chansigaud ne traite que de l’Occident, c’est déjà beaucoup, et privilégie les 18e, 19e et début du 20e siècles. Elle n’écarte toutefois aucune approche, conjuguant histoires anthropologique, culturelle, économique, politique, sociale non seulement des fleurs, mais également de ceux qui en vivent et de ceux qui en jouissent. Le lecteur apprend autant sur la culture et le commerce des fleurs que sur l’extinction de certaines espèces ou l’évolution des goûts au fil du temps. Afin de ne pas charger inutilement les doubles pages, des appels de notes renvoient à une riche bibliographie en fin d’ouvrage. L’index qui suit, lui, aurait pu être étoffé.

"Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. (J.Mothersole, 1919)
« Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. » (J.Mothersole, 1919)

Les citations qui rythment l’ouvrage ont été choisies non pour leur poésie mais pour appuyer au mieux le parcours narratif. Si certaines sont attendues, comme celle extraite d’À rebours de Joris-Karl Huysmans sur les fleurs artificielles, la plupart d’entre elles témoignent de la diversité et du nombre important de textes consultés par Valérie Chansigaud. Enfin, le graphisme et la maquette de ce beau livre sont admirables, en raison de leurs équilibres et de leur lisibilité. Chaque double page a été conçue selon les éléments textuels et visuels à y placer, introduisant une variété dans la présentation. Si l’on ne devait mentionner qu’une seule qualité à Une histoire des fleurs, ce serait pourtant la recherche iconographique. Peintures, gravures, affiches, photographies se caractérisent par leur abondance, leur pertinence, leur aspect inédit et la finesse de leur reproduction. Quoique omettant souvent les supports et techniques utilisés, les légendes explicatives qui accompagnent ces documents accroissent encore leur intérêt.

"Publicité pour la collection "Ne m'oubliez pas" de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l'entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue "Everything for the Garden", 1929)
« Publicité pour la collection « Ne m’oubliez pas » de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l’entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue « Everything for the Garden », 1929)

Une histoire des fleurs a reçu le prix Léon de Rosen 2014 de l’Académie française. Espérons qu’il sera choisi comme un très beau cadeau pour les fêtes de fin d’année.

Valérie Chansigaud, Une histoire des fleurs : entre nature et culture, Paris, Delachaux et Niestlé, 2014, 34,90 €.

Les voyages pittoresques du baron Taylor

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« Si les choses vont encore quelques temps dans ce train, écrivait Victor Hugo en 1825, il ne restera bientôt plus à la France d’autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d’imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Nodier [1]. » Pas moins de trois expositions parisiennes traitent actuellement de ce projet démesuré et de ses initiateurs : « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques » au Musée de la vie romantique et, à deux pas de l’Hôtel Scheffer-Renan, à la Fondation Taylor, « Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France ».

À l’occasion des cent soixante-dix ans de sa création, la Fondation Taylor, dédiée à l’art contemporain, rend hommage à son fondateur, illustre en son temps, méconnu aujourd’hui. Cette regrettable trajectoire, peut-être causée par la seule faiblesse des œuvres littéraires du baron, mérite d’être inversée. L’exposition de la Fondation, qui réunit une centaine d’œuvres et bénéficie de nombreux prêts, se compose de cinq parties qui traitent respectivement des Voyages pittoresques ; de l’homme de théâtre, puisque le baron Taylor fut administrateur de la Comédie-Française et, dans cette fonction, permit la victoire du romantisme face au classicisme avec la représentation d’Hernani de Victor Hugo (1830) ; de ses voyages en Égypte au cours desquels il négociera notamment l’obélisque de Louxor qui orne la place de la Concorde depuis 1836 ; de la constitution, à la demande de Louis-Philippe, d’une collection impressionnante de peinture espagnole, malheureusement dispersée après l’abdication du roi en 1848 ; enfin, de la création de sociétés de secours mutuels réunissant respectivement les artistes dramatiques, les musiciens, les artistes plastiques, les professeurs, et les inventeurs et artistes industriels. La Société des gens de lettres et celle des auteurs dramatiques, qui existent encore aujourd’hui, reçurent en outre fréquemment son soutien. « Je dis que ces associations […], s’écriait Victor Hugo à la tribune de l’Assemblée nationale, ont rendu d’immenses services. Elles embrassent la famille presque entière des artistes et des écrivains. Elles ont des caisses de secours qui nourrissent des veuves, des orphelins. […] Elles font pénétrer les bienfaits plus avant que ne peut le faire le gouvernement. Elles peuvent faire accepter fraternellement des aumônes très modiques que l’État ne pourrait pas s’offrir décemment ; c’est-à-dire qu’elles peuvent faire beaucoup plus de bien avec moins d’argent. [2] » Promoteur des droits de la propriété littéraire et artistique, le baron Taylor, le « père des artistes » comme il fut nommé, se souciait non seulement de donner aux artistes les moyens de créer, mais également de mettre l’art à la portée de chacun et de « pousse[r] les Beaux-Arts de la France vers les premiers rangs des Beaux-Arts en Europe [3] ».

L’exposition de la Fondation Taylor débute avec Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France car le projet, inachevé, remonte à 1811. Il s’agissait de présenter, par des textes et des lithographies (technique alors nouvelle), les monuments français, afin de faire prendre conscience de ce patrimoine et ainsi lutter contre sa destruction. À la mort du baron Taylor en 1879, l’œuvre représentait vingt et un volumes et plus de trois mille planches, réalisés par quelques centaines d’artistes, parmi lesquels Horace Vernet, Jean-Baptiste Isabey, Théodore Géricault, Eugène Viollet-le-Duc. Ainsi, bien avant André Malraux et quoique dans un esprit différent, Alphonse de Cailleux, Charles Nodier et le baron Taylor eurent à cœur d’inventorier les richesses des régions françaises, que ce fût la Picardie, la Normandie, la Bretagne ou la Franche-Comté, et chaque folio fut accueilli avec un même enthousiasme.

Comme en témoignent les planches reproduites ici, l’esthétique compte autant que la précision architecturale ou historique. Pour rendre la lecture des ouvrages agréables et susciter l’émotion, les artistes n’hésitent pas à introduire des personnages, à suggérer par des détails une atmosphère particulière, à magnifier la réalité, conférant leur sens fort aux qualificatifs « pittoresques » et « romantiques » de ces voyages. D’aucuns ont parlé de la création d’un védutisme des monuments français, inspiré du genre pictural qui se développe en Italie, et notamment à Venise, au 18e siècle. « La pensée des artistes qui ont entrepris la description de nos vieux monuments était de reproduire des effets et de développer des sentiments », notait ainsi l’écrivain Henri de Latouche en 1821 [4]. Sont-ils également parvenus à mettre fin au vandalisme ? Si les abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille ont été préservées, bien des demeures historiques n’existent plus que sous la forme de lithographies, que les trois expositions, de qualité, invitent à découvrir ou redécouvrir.

« Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », du 2 octobre au 15 novembre, suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France », du 6 novembre 2014 au 17 janvier 2015, Fondation Taylor, 1 rue La Bruyère, 75009, Paris, du mardi au samedi de 14 h à 20 h, accès libre ; « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques », du 11 octobre 2014 au 18 janvier 2015, Musée de la vie romantique, 16 rue Chaptal, 75009, Paris, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h ; visite guidée des deux expositions les samedis.

 

[1] Victor Hugo, « Sur la destruction des monuments en France » (1825), Guerre aux démolisseurs, Montpellier, L’Archange minotaure, 2002.

[2] Victor Hugo, Almanach des lettres et des arts, Paris, sans éditeur, 1850, p. 71, cité dans Juan Plazaola, Le Baron Taylor : portrait d’un homme d’avenir, Paris, Fondation Taylor, 1989, p. 169.

[3] Lettre du baron Taylor à son collaborateur Adrien Dauzats, le 29 juillet 1846, cité dans ibid., p. 167.

[4] Henri de Latouche, Minerve littéraire, 1821, t. II, p. 17, cité dans ibid., p. 72.