À l’école de l’art

Vue de l'exposition "Felicità 17" (Paris, 2017)

Exposition annuelle, « Felicità » résulte de la sélection par un jury tournant d’œuvres de jeunes diplômés de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. L’excellence des étudiants a toutefois conduit l’École à modifier les critères de cette sélection. Dans le passé, seuls ceux ayant obtenu les félicitations voyaient leur travail non seulement exposé, mais également commenté dans un catalogue. En 2017, le jury, présidé par Joan Ayrton et composé de Sarah Troche, Richard Fauguet, Karim Ghaddab et Marielle Paul, a retenu les œuvres de trente-quatre étudiants parmi les quelque quatre-vingts que compte la promotion, cette fois sans considération pour les mentions. Le catalogue, lui, propose un panorama complet, mais accorde plus de place aux pièces exposées. L’an prochain, recherche d’équité ou renoncement, le jury s’abstiendra de toute sélection. Le visiteur pourra voir les travaux de tous les étudiants diplômés de l’année.

Comment présenter avec sensibilité ou intelligence des œuvres dont le seul point commun, non artistique, est d’avoir été produites par un étudiant de la promotion 2017, qui plus est dans un bâtiment historique dont on ne peut pas modifier ne serait-ce que la couleur des murs, en l’occurrence bordeaux ? Joan Ayrton, qui a assuré le commissariat de l’exposition, a créé un espace le plus ouvert possible, concevant par exemple des murs particulièrement légers. Pourquoi des murs ? À l’École des Beaux-Arts de Paris, la peinture, maintes fois condamnée au cours du 20e siècle, n’a jamais cessé d’être pratiquée. En témoignent les œuvres de l’Israélienne Nathanaëlle Herbelin qui a décidé de s’installer à Paris, et d’Alexandre Lenoir, inspiré par Rome, tous deux travaillant sur des motifs réels.

Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev (2015)
Nathanaëlle Herbelin, Nature morte, objets récupérés pendant la période du service dans le Neguev (2015)
Alexandre Lenoir, Colisée (2016-2017)
Alexandre Lenoir, Colisée (2016-2017)

« Felicità 17 » permettait aussi de découvrir les réalisations de Laure Tiberghien, qui explore la lumière et le temps communs au film et à la photographie ; la proposition, en partie collective car fédératrice, de Sarah Nefissa Belhadjali, qui s’approprie le vocabulaire de la mode pour mieux en analyser les ressorts ; les savants montages photographiques de la Franco-Japonaise Alicia Renaudin, où une image insérée dans une autre, et ailleurs, évoque notamment la biculturalité, sa richesse, ses difficultés, ses interrogations. Dans l’ensemble, ces étudiants devenus artistes, nés dans les numériques années 1990, privilégient le travail corporel de la matière et font preuve d’un intérêt marqué pour l’écrit. Quoi qu’on en dise, après cinq ans de formation, les résultats sont divers et de qualité. L’avenir de l’art en France est entre de bonnes mains.

Laure Tiberghien, Scroll of light (2017) et Négatif (2017)
Laure Tiberghien, Scroll of light (2017) et Négatif (2017)
Alicia Renaudin, Corps flottant (2015)
Alicia Renaudin, Corps flottant (2015)

Les œuvres des jeunes diplômés ne sont pas les seules à être exposées aux Beaux-Arts, celles des enseignants le sont aussi. Dans le cadre du Cabinet de dessin Jean-Bonna, la conservatrice Emmanuelle Brugerolles assure le commissariat de trois expositions par an : deux valorisent le fonds de l’École, riche de 450 000 œuvres (photographies, peintures, sculptures, dessins de maître et d’architecture, estampes) et ouvrages (livres, manuscrits) du 17e siècle à 1968, et, depuis 2014, une exposition accompagnée d’un catalogue présente le travail d’un professeur, moyen de continuer à conserver une trace des enseignements. Cette année, le Suisse Gilgian Gelzer, qui quitte l’École pour se consacrer à l’art, notamment le dessin mais aussi la peinture et la photographie, proposait « Contact », celui entre la mine de crayon et le papier.

Gilgian Gelzer, exposition "Contact" (Paris, 2017)

Gilgian Gelzer, exposition "Contact" (Paris, 2017)

Défiant bien souvent les catégories d’abstraction et de figuration, Gilgian Gelzer trace des lignes jusqu’à parfois recouvrir la quasi-totalité de la surface de papier. Cette mise en œuvre, derrière son apparente simplicité, crée une profondeur à la fois formelle et idéelle. L’artiste explore tous les formats, les plus grands l’obligeant à travailler debout, à engager tout son corps. Lors de l’exécution de certains dessins, son geste va au-delà de la feuille de papier, les traits apparaissent donc tronqués une fois celle-ci retirée du mur, soulignant la limite et son franchissement. Dans ses dessins, Gilgian Gelzer a introduit des couleurs élémentaires, le rouge, le bleu, non pour elles-mêmes mais pour la différence qu’elles créent au regard du graphite. Depuis peu, il travaille sur la pliure qui offre bien des perspectives en termes de création.

En attendant les prochains rendez-vous de l’École des beaux-arts, la galerie Jean Fournier proposera, du 7 septembre au 21 octobre, « Vers le rouge », exposition d’œuvres de Gilgian Gelzer.

Couverture du catalogue de l'exposition "Felicità 17"

« Felicità 17 », Palais des beaux-arts, 13 quai Malaquais, 75006 Paris, du 20 mai au 14 juillet 2017, du mardi au dimanche, de 13h à 19h, avec visites guidées et performances, entrée libre.

Catalogue : Felicità 17, Paris, Éditions des Beaux-Arts de Paris, 2017.

 

Gilgian Gelzer, « Contact », Cabinet des dessins Jean-Bonna, 14 rue Bonaparte, 75006 Paris, du 12 mai au 12 juillet, du lundi au vendredi de 13h à 18h, entrée libre.

Gilgian Gelzer, « Vers le rouge », du 7 septembre au 21 octobre 2017, du mardi au samedi, de 10h à 12h30 et de 14h à 19h, galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007 Paris, 01 42 97 44 00, entrée libre.

Catalogue : Pierre Wat, Gilgian Gelzer, Paris, Éditions des Beaux-Arts de Paris, « Carnets d’études, 38 », 2017.

Une partie de campagne

Xavier Mary, Silver Condenscend Structure XXL (2016)
Xavier Mary, Silver Condenscend Structure XXL (2016)

Après le cinéma, avec l’adaptation que Jean Renoir réalisa en 1936 en moyen métrage, l’art contemporain s’approprie le titre de la nouvelle de Guy de Maupassant initialement publiée en avril 1881 dans la revue littéraire La Vie moderne pour désigner une manifestation qui fêtait cette année sa septième édition. Si l’idée du titre revient à Benoît Pourcher, de la galerie Semiose, on doit ce qui devient un « événement » à Bernard Utudjian, de la galerie Polaris. 2011 et 2012 à Locquirec dans le Finistère, 2013 à Saint-Émilion, 2014 et 2015 à Saint-Briac-sur-Mer en Ille-et-Vilaine, 2016 et 2017 à Chassagne-Montrachet, en une alternance mer et vin : galeries françaises et étrangères s’installent dans un village le temps d’un week-end pour exposer des œuvres d’art contemporain et créer un moment d’humanité exceptionnel.

Cette année, onze galeries ont de nouveau répondu à l’invitation de la dynamique maire de Chassagne-Montrachet, Céline Dancer, et des viticulteurs bourguignons, l’interface étant assurée par l’artiste et mécène Emma Picard. Réjane Louin, de la galerie bretonne éponyme, eut ainsi la joie de retrouver son hôte qui lui exprima le souhait qu’elle investît un autre lieu, plus vaste comparé à celui de l’année précédente. Les œuvres transportées depuis leur galerie d’origine, encore fallait-il les installer ou les accrocher, souvent entre une cuve de fermentation et une table de dégustation. D’entraide en solidarité, les Bourguignons initièrent plus avant les habitués du white cube à la pierre de taille et aux arrière-plans de vignes…

En exposant des œuvres de Frédéric Bouffandeau, de Guillaume Moschini, de Claude Viallat, Florent Paumelle, de la galerie Oniris à Rennes spécialisée dans l’art abstrait, avait opté pour la couleur et pour le mélange des générations, tandis que la Danoise Maria Lund se révélait fidèle à son goût pour l’épure, en présentant notamment des papiers de l’artiste coréen Lee Jin Woo, venu avec son épouse, et des verres de Pipaluk Lake. La mairie de Chassagne-Montrachet fut également le lieu d’une performance de Mickaël Bordugo. De sa voix singulière, celui-ci déclama ses propres textes d’inspiration surréaliste, avant de diffuser une vidéo de sa création.

Lee Jin Woo, Sans titre
Lee Jin Woo, Sans titre (2017)
Pipaluk Lake, Framework II (2011)
Pipaluk Lake, Framework II (2011)

Parmi les artistes enthousiastes à l’idée de passer un week-end au vert, se trouvaient Marie Havel et Vanessa Fanuele, que représentaient respectivement la H Gallery et la galerie Polaris. Marie Havel, étoile montante de l’art contemporain, proposait un accrochage résumant bien ce qui devient son et une œuvre, caractérisée par la diversité des médiums employés (crayon graphite, flocage de modélisme, polystyrène) et marquée par l’histoire de sa région natale, la Picardie : un bunker détruit, intitulé Qui perd gagne, soulignait les ambivalences de la guerre, l’architecture d’une bâtisse en ruine apparaissait en négatif au moyen de la végétation qui l’a envahie, et l’idée de traces était également présente dans ses photographies d’un quartier en démolition où les maisons vouées à disparaître, grattées au papier de verre, suscitaient intérêt et interrogations.

Marie Havel, Le Ravin du loup 3 (2017)
Marie Havel, Le Ravin du loup 3 (2017)

Toujours au château de Chassagne-Montrachet, les mots « recouvrement » et « ossature » permettaient d’appréhender les peintures de Vanessa Fanuele. N’ayant pas pu résister à sa vocation d’artiste, cette architecte a commencé par peindre des tas d’os avant de prendre conscience qu’il s’agissait des lignes de force de projets à bâtir. À la Bourgogne, elle offrait deux univers à explorer : l’un centré sur les architectures objets que sont les panneaux publicitaires en trois dimensions, notamment marqueurs des paysages états-uniens, l’autre constitué d’architectures fictives aux titres allusifs qui, par là même, incitaient les regardeurs à faire appel à leur imagination et à projeter leurs sentiments : pour d’aucuns, une angoisse face à des cités d’un futur nécessairement inconnu. Vanessa Fanuele prolongerait-elle ainsi la chaîne de verre, cette correspondance secrète et mystérieuse qu’architectes, artistes et écrivains s’inscrivant dans le courant expressionniste allemand échangèrent de décembre 1919 à décembre 1920 autour d’une architecture visionnaire [1] ?

Peintures et sculptures de Vanessa Fanuele
Peintures et sculptures de Vanessa Fanuele

Bien d’autres œuvres étaient à découvrir, parfois en avant-première, telles les peintures que l’Anglais Alun Williams expose actuellement à Paris à la galerie Anne Barrault, et les temps et lieu prêtaient à l’approfondissement du regard comme des propos. Artistes, galeristes, collectionneurs, amateurs de tous horizons, mais aussi viticulteurs, habitants ou hôteliers des bourgs et villages voisins, par leur intérêt, leur passion pour l’art contemporain, en révélaient à la fois une facette contraire aux clichés et les ressources pour l’être humain. Venus l’esprit ouvert à la rencontre, ils échangèrent aussi bien autour d’un burger à l’époisses à l’ombre du food truck de Gilles Bidalot que lors d’un dîner aux chandelles généreusement arrosé par les viticulteurs de Chassagne-Montrachet et signé Édouard Mignot et Émilie Rey, du Ed Em, restaurant une étoile au guide Michelin.

À la fin de cette Partie de campagne, certains repartirent avec des caisses de vin, d’autres accrochèrent une œuvre acquise au coup de cœur ou après réflexion, tous empreints de rencontres, de savoirs, d’émotions, et impatients de connaître les dates et lieu de la prochaine édition, une Partie ne se jouant pas plus de deux ans de suite dans le même village…

Site de la manifestation : http://www.updcart.com/

[1] Sur ce sujet, on peut lire l’ouvrage de Maria Stavrinaki, La Chaîne de verre : une correspondance expressionniste, Paris, Éditions de la Villette, 2009.

Rare, ou le mariage de l’art et de la littérature

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Jusqu’au 24 septembre seulement, à l’excellente galerie Éric Dupont, il est possible de voir une œuvre de Stéphane Zagdanski avant que celle-ci ne s’effeuille. Rare se compose en effet d’un roman autobiographique tiré à deux cents exemplaires et de cent œuvres calligraphiées, aux formats, médiums et supports variés, qui correspondent aux 285 pages du livre et qui peuvent être acquises séparément accompagnées d’un exemplaire du livre. Ainsi l’œuvre sera-t-elle à l’automne à jamais dispersée, à moins qu’une institution ou un collectionneur ne décidât un jour d’en relier les feuilles le temps d’une exposition.

Livres de Stéphane Zagdanski

Stéphane Zagdanski a commis une vingtaine d’essais ou de romans, avant de s’atteler à Rare, récit sur l’écriture, « sur la difficulté d’écrire dans le chaos du monde ». « J’écris pour comprendre le monde et non pour être lu », ose-t-il. Michel de Montaigne n’affirmait-il pas : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire nous viennent aisément » ? À l’évidence, il est question ici d’un puissant ressort de ce qui s’appelle expression.

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Après avoir longtemps travaillé en secret de crainte qu’on le considérât fou, Stéphane Zagdanski a décidé de rendre publique son roman sous forme non typographique mais manuscrite, car il accorde de l’importance à cette dernière, à raison. Que gagnerait-on en effet à voir disparaître la calligraphie, cet art qui occupe une place centrale dans des cultures arabes ou asiatiques par exemple ? Aussi s’étale l’écriture de Stéphane Zagdanski sur les murs de la galerie, une écriture souvent colorée, mirobolante, qui parfois virevolte comme ses idées.

Rare de Stéphane Zagdanski, du 3 au 24 septembre 2016, Galerie Éric Dupont, 138 rue du Temple, 75003 Paris, 01 44 54 04 14, http://www.eric-dupont.com, info@eric-dupont.com, du mardi au samedi de 11h à 19h, entrée libre.

Le picard, le français et l’Europe de Nithard

Il faut le talent et l’énergie d’Anne Potié pour réunir, à l’abbaye royale de Saint-Riquier en baie de Somme, des grands noms de la vie culturelle et intellectuelle française, qui, à leur tour, attirent un public nombreux autour d’un illustre inconnu : Nithard, comte-abbé de Saint-Riquier, petit-fils bâtard de Charlemagne, diplomate, érudit, écrivain et, avant tout, premier auteur d’un texte écrit en français.

Photographie de l'abbaye royale de Saint-Riquier - Baie de Somme
Abbaye royale de Saint-Riquier – Baie de Somme
© Yazid Medmoun

Si l’abbaye, fondée en 625 par Riquier, est devenue royale en 632 sous le règne de Dagobert Ier, elle acquiert son importance grâce à Charlemagne et à son gendre Angilbert, le père de Nithard, qui constitue notamment l’une des plus considérables bibliothèques d’Occident. Des invasions normandes jusqu’à la Révolution française, l’abbaye connaît plusieurs destructions dues à des incendies ou à des pillages. La plupart des bâtis actuels, remarquables, datent ainsi des 16e-18e siècles. Aujourd’hui Centre culturel de rencontre, l’abbaye accueille des artistes en résidence et conçoit une exposition sur le thème choisi pour l’année. En 2015, « Anima/Animal » explore, par des œuvres contemporaines plastiques ou littéraires, la relation entre l’animal et l’homme, êtres vivants dotés d’un même anima, d’un même souffle.

De tous les Carolingiens, Nithard m’est le plus attachant. La vie de cet homme, clerc et soldat, latiniste élégant mort au combat, est respectable ; son œuvre force l’admiration ; son action en matière de langage est d’une anticipation prodigieuse. […] Au risque d’un anachronisme […], j’affirmerai que Nithard a perçu la diversité des idiomes, promu les parlers vulgaires, compris la valeur sociale des langues : c’est en cela qu’il n’est pas seulement le premier écrivain de langue française, mais le fondateur de la politique en sa faveur. […] Il faut expliquer cette audace inouïe : faire accéder au parchemin, dès 842, le germanique et surtout le français, cette forme déchue de la langue divine et de la science qu’était le latin […]. Repose en paix. Tu nous as montré l’inanité de l’imperium linguistique, qu’il s’agisse de latin ou de globish ; tu nous as offert le plurilinguisme. Respect, Nithard ! [1]  Bernard Cerquiglini

Lors de l’hommage rendu au comte-abbé le samedi 7 novembre 2015, qui s’est clôturé, quatre ans après la redécouverte de ses ossements, par le dévoilement d’un cénotaphe sur le parvis de l’abbatiale, le passionnant et passionné linguiste Bernard Cerquiglini a de nouveau évoqué cette « audace inouïe », allant, pour marquer les esprits ou par provocation, jusqu’à attribuer à Nithard la paternité de l’Europe et celle de la francophonie. Si l’auteur du « scandale » est désormais connu, quelle est la cause de celui-ci ?

La mort de Louis le Pieux le 20 juin 840 ouvre une période de trois ans de conflits, au cours de laquelle ses trois fils, Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve, se battent pour le territoire de l’Empire carolingien. Le puîné des frères incite Nithard, son cousin germain et plus proche conseiller, à en faire le récit. Dans le troisième livre de son Histoire des Fils de Louis le Pieux, le comte-abbé rend ainsi compte des serments de Strasbourg que Louis le Germanique et Charles le Chauve prêtent le 14 février 842 aux dépens de leur frère aîné Lothaire. Chacun des deux princes prononce ce texte d’alliance dans la langue de l’autre : le tudesque et le préfrançais. En le mettant par écrit, Nithard, lui, valorise une langue vulgaire, il l’atteste et en permet la normalisation. À cet égard, soulignons que l’apparition du français est étonnamment précoce comparée à celles des autres langues européennes et que ce premier écrit est de nature diplomatique.

Dans ce contexte, il allait de soi que le Centre culturel de l’abbaye royale crée un prix Nithard, attribué annuellement à l’auteur d’un ouvrage consacré à la littérature et à l’histoire, et signe un partenariat avec l’Agence pour le picard, l’une des vingt-deux langues régionales reconnues officiellement, avec ses nombreux textes littéraires et ses deux millions de locuteurs potentiels.

Nithard. Le 14 février 842, un vendredi, à la fin de la matinée, sur le bord de l’Ill, dans un froid terrible, sur les lèvres des soldats francs, quand ils eurent à proclamer leurs serments, une étrange brume se leva. On a appelé cette brume le “français”. Nithard, le premier, écrivit le français. Pascal Quignard, 7 novembre 2015.  (cénotaphe)

 

Photographie de Pascal Quignard et de la buse Phoenix
Pascal Quignard et Phoenix
© Luc Petton

 

À l’occasion d’une résidence à l’abbaye de Saint-Riquier, l’écrivain Pascal Quignard, qui porte un intérêt particulier à l’histoire de la langue française, et le chorégraphe Luc Petton, dont les dernières créations mettent en scène animaux et danseurs, ont conçu Vie et mort de Nithard, une performance de ténèbres. Cet hommage est composé de trois parties, au sein desquelles un récit précède une chorégraphie : la chasse au poing, la repentance des soldats à la suite de la bataille de Fontenoy-en-Puisaye et la mort du comte-abbé sont les trois moments de vie qui ont été retenus. La performance, destinée à voyager dans l’Europe de Nithard, sera enrichie et modifiée selon le cadre dans lequel elle se déroulera.

 

 

 

Alors, Nithard, père de l’Europe, père de la francophonie ? Quoi qu’il en soit, souhaitons qu’il devienne plus illustre qu’inconnu.

Abbaye royale de Saint-Riquier, 80135 Saint-Riquier, contact@abbaye-saint-riquier.

[1] Bernard Cerquiglini, « Tombeau de Nithard », dans L’Europe avant l’Europe : les Carolingiens, traductions de l’anglais par Aviva Cashmira Kakar et de l’allemand par Ina Breuing, Abbaye royale de Saint-Riquier, 2014. Il s’agit du catalogue de l’exposition qui s’est tenue du 29 juin au 29 septembre 2014.

Land Art à l’abbaye de Jumièges

Chris Drury, Window on Blood and Water (2013)
Chris Drury, Window on Blood and Water (2013)

En introduction à la seconde édition de « Jumièges à ciel ouvert », qui présentera en 2016 des œuvres végétales monumentales, plusieurs installations sont exposées dans le parc de l’abbaye, dont Les Quatre Sorel de Mireille Fulpius.

Mireille Fulpius, Les Quatre Sorel (2015)
Mireille Fulpius, Les Quatre Sorel (2015)

Située dans les boucles de la Seine, l’abbaye bénédictine de Jumièges est en 1450 le lieu de rencontre de célèbres amants, Agnès Sorel et Charles VII, avant que ce dernier ne parte achever la guerre de Cent Ans. En outre, c’est à l’ombre des arcs, romans ou gothiques, que repose la favorite du roi, morte dans d’obscures circonstances, le 9 février 1450, à l’âge de vingt-huit ans.

Selon les explications de l’installation de Mireille Fulpius, les quatre couronnes de bois symbolisent soit les quatre filles d’Agnès Sorel, soit ses trois filles restées en vie et Agnès Sorel elle-même. Les tasseaux disposés verticalement, quant à eux, représentent la forêt, lieu de chasse royale, et par-delà Charles VII.

De ce préambule à « Jumièges à ciel ouvert », on retiendra toutefois moins les commentaires que les installations elles-mêmes et, surtout, la dynamique créée par la mise en présence des arts roman, gothique et contemporain. Le mélange de différentes esthétiques permet, par la comparaison qu’il suscite, de mieux apprécier chaque œuvre.

Land Art à l'abbaye de Jumieges
Land Art à l’abbaye de Jumieges

La Belgique au contemporain

Avec Art Brussels, la Belgique a lancé ce qui ressemble fort à une « saison » d’art contemporain : Aalst, Beaufort, Bruges, Bruxelles, Mons (capitale de la culture 2015), Malines, les occasions ne manqueront pas de se rendre outre-Quiévrain pour renouer ou découvrir des œuvres contemporaines, qu’elles soient photographiques, plastiques, audiovisuelles ou sculpturales. Après une brève présentation de la Triennale de Bruges, de la Biennale de Malines « Contour 7 » et de « Beaufort, au-delà des frontières », nous évoquerons Art Brussels qui, pour sa trente-troisième édition, a réuni moins d’artistes mais dans de meilleures conditions, au demeurant déjà excellentes les années précédentes.

Bruges et Malines sont confrontées à une même problématique : comment exposer l’art contemporain dans une ville historique. La Triennale d’art contemporain et d’architecture de Bruges renoue avec celles qui se tinrent en 1968, 1971 et 1974, et où furent exposées les œuvres d’artistes alors méconnus, tels que Marcel Broodthaers, Jacques Charlier, Jef Geys, Mass Moving, Panamarenko, Roger Raveel. Le thème choisi pour relancer cette manifestation en 2015 tient en une question : que se passerait-il si Bruges devenait une mégalopole, si les cinq millions de visiteurs que la ville accueille annuellement décidaient d’y résider ? Les ressorts de l’interrogation, multiples, relèvent de l’architecture, de l’urbanisme, de la sociologie, ils conduisent à réfléchir aux enjeux de conservation ou de restauration d’un patrimoine bâti il y a plusieurs siècles, de l’habitat, de la citoyenneté, autant de sujets dont les arts contemporains savent s’emparer à leur façon.

La Ville de Bruges ayant assaini les canaux dans les années 1970 et développé des activités aquatiques, l’Atelier Bow-Wow propose, à partir d’une structure flottante conçue pour la Triennale, de repenser leur usage par les habitants.

Quelle structure d’habitation, également système socio-financier, permettrait à des personnes de niveaux sociaux différents de vivre ensemble ? Nicolas Grenier apporte une réponse avec l’installation Vertically Integrated Socialism, située dans l’église désaffectée du Grand Séminaire, qui comprend une maquette, un logement grandeur nature ainsi qu’un film de quarante-cinq minutes.

Nicolas Grenier, Vertically Integrated Socialism (2014)
Nicolas Grenier, Vertically Integrated Socialism (2014)

Bruges, cité médiévale protégée et ville d’un 21e siècle où 50 % de la population est citadine, présente donc cette année les œuvres de dix-huit artistes, auxquelles s’ajoutent trois expositions en intérieur : au musée Arentshuis sur les visions urbaines, à De Bond sur les dynamiques que connaissent certaines villes moyen- ou extrême-orientales et à l’Hôtel de ville sur les cités imaginaires.

Située entre Bruxelles et Anvers, Malines, au riche patrimoine légendaire et dont l’âge d’or se situe à la Renaissance, est cependant connue pour avoir été, de 1942 à 1944, un lieu de rassemblement des juifs et des Tsiganes en vue de leur déportation vers Auschwitz. La septième Biennale de l’image en mouvement « Contour », dédiée à Thomas More, l’auteur d’Utopia qu’il rédigea en 1515 au cours d’un séjour en Flandres, explore deux thèmes suffisamment amples pour tenter de donner une cohérence à l’ensemble des œuvres exposées et les rattacher aux lieux de la ville investis : celui des monstres et des martyrs conçus par les médias et celui des utopies imaginées par des fous, des philosophes ou des artistes. Parmi les œuvres exposées, celle d’An van. Dienderen intitulée SKIN/Blush a retenu notre attention. La réalisatrice belge donne une nouvelle existence aux « China girls ». Restés anonymes, ces modèles féminins, ainsi nommés en raison de leur visage au teint de porcelaine étaient utilisés au cinéma pour régler les éléments chromatiques des films. Voici quelques clichés de l’œuvre en cours de réalisation.

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Pour sa cinquième édition, les commissaires de la Biennale de Beaufort (Lorenzo Benedetti, Patrick Ronse, Hilde Teerlinck et Phillip Van den Bossche), tout en continuant d’investir l’espace public, ont décidé d’associer dix communes du bord de mer. La manifestation se déploiera donc sur soixante-sept kilomètres de côte, notamment en trois lieux : la réserve naturelle du Zwin, Raversyde et De Nachtegaal. La majorité des artistes sollicités ont conçu une œuvre pour l’occasion, en s’attachant à aller, cette année, « au-delà des frontières » de l’art, à savoir vers l’architecture, les sciences, l’urbanisme, l’enseignement et, en raison du caractère protégé des sites concernés, l’écologie, l’environnement, la durabilité. Beaufort 2015 promet ainsi un beau parcours.

À partir de 2016, Art Brussels, foire internationale où les galeries françaises semblent de plus en plus présentes, se tiendra à Tour & Taxi, lieu bruxellois plus central qui devrait donc attirer un public plus large et plus nombreux, du moins espérons-le. Voici quelques aperçus de l’édition de cette année.

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Cette année, les créations d’Ilse Haider ont intrigué, comme celles d’Athanasios Argianas.

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La galerie Samuel Vanhoegaerden, qui promeut des œuvres de Pierre Alechinsky, Alexander Calder, Christo, James Ensor ou Andy Warhol, avait fait le pari de ne présenter que deux séries de Fred Eerdekens, dont l’une d’elles a fait penser aux toiles fendues de Lucio Fontana.

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Art Brussels accueillait également les œuvres, au prix à six chiffres, d’artistes internationalement reconnus, tels que Takis, Bill Viola et Andy Warhol.

Pour réaliser Le Meilleur des mondes (2006), Mathieu Pernot, dont l’œuvre est actuellement exposée au Fotomuseum d’Anvers, a agrandi des cartes postales éditées entre 1950 et 1990 et représentant des habitations collectives de banlieues françaises comme fleuron du progrès. En contrepoint à cette série, la galerie Senda exposait les photographies en noir et blanc que Mathieu Pernot a prises lors de la destruction des ensembles de La Courneuve et de Meaux.

Benjamin Mouly, photographe autodidacte de vingt-trois ans qui a déjà conquis quelques jurys, présentait son travail sur les détails et les fragments.

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2015 fut une bonne année en matière de dessin et, à cet égard, la série Pendant qu’il fait encore jour (2014) d’Emmanuel Régent a retenu l’attention. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces dessins au feutre n’évoquent aucun temps ni lieu particuliers. C’est d’ailleurs dans cette indétermination que réside en partie la force de ces œuvres.

Enfin, comment ne pas avoir un pincement au cœur en tombant sur Paris roof tops de l’Allemand Michael Wolf ? Un regard étranger serait-il le plus à même d’évoquer un paysage à d’autres familier ? Peut-être était-il temps de rentrer…

Art Brussels, du 25 au 27 avril 2015 ; Beaufort, au-delà des frontières, du 21 juin au 21 septembre 2015 ; Triennale d’art contemporain et d’architecture Bruges 2015, du 20 mai au 18 octobre 2015 ; Contour 7, Malines, du 29 août au 8 novembre 2015.

Dépêche : le 31 mai aux Frigos

Ce dimanche 31 mai 2015, de 14 h à 20 h, se déroule la seconde journée portes ouvertes aux Frigos, lieu de création pour plus de deux cents artistes depuis trente ans. L’histoire du bâtiment explique son nom. Construits en 1921, les entrepôts frigorifiques de Paris-Ivry servent à stocker, dans des chambres froides, les aliments transportés par la Compagnie ferroviaire Paris-Orléans. Cette activité cesse dans les années 1960 et le lieu est progressivement investi par des acteurs, des musiciens (les chambres froides font de remarquables studios d’enregistrement), des plasticiens. En 1985, la SNCF, et à partir de 2004, la Ville de Paris, propriétaires successifs du lieu, décident de le leur louer. Aujourd’hui, comme en témoigne la pétition que les visiteurs sont invités à signer, les contrats font l’objet de revendications : le propriétaire n’entretiendrait pas le bâtiment alors même que les loyers ne sont pas négligeables et en nette augmentation, et, tacitement, chercherait à évincer des locataires et à s’immiscer dans les orientations artistiques de cet espace. Que répond la Ville de Paris ?

Les clichés qui suivent ne constituent pas une sélection artistique. Ils ont été pris, dans le bâtiment historique (19, rue des Frigos) et dans le nouveau bâtiment (20, rue Primo Levi), au gré de la lumière, des espaces, des rencontres et des autorisations.

Les ateliers

 

Du côté des tissus…

 

Côté sculptures…

 

Céramiques… et céramistes

 

Les bijoux

 

Verrotype, peinture, photographie, sérigraphie, sans oublier l’art culinaire puisque Émilie Suzanne tient une table d’hôte, qui peut être privatisée.

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Enfin, l’Atelier Phénomènes présentait le travail réalisé pour restituer la grotte Chauvet.

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Les Frigos, portes ouvertes les 30 et 31 mai 2015, de 13h à 22h et de 14h à 20h, 19 rue des Frigos et 20 rue Primo Levi, 75013 Paris.

Un autre rêve

Visiter l’exposition « Un autre rêve » à l’abbaye de Maubuisson, dans le Val-d’Oise, conduit à se promener dans un parc de dix hectares aux arbres somptueux ainsi que dans le temps. Fondée en 1236 par Blanche de Castille et rattachée huit ans plus tard à l’ordre cistercien, l’abbaye de femmes Notre-Dame-la-Royale décline au cours du 18e siècle et disparaît deux ans avant la Révolution française. Vendue en 1797, elle est en partie détruite. Sont aujourd’hui conservés ou reconstruits d’importants bâtiments, tels que la grange, les latrines, la salle des religieuses, le parloir, la salle du chapitre, la sacristie, dans lesquels sont présentées, durant six à huit mois, des expositions d’art contemporain choisies pour leur cohérence par rapport au lieu.

« Un autre rêve » se compose de cinq installations de Julia et Ken Yonetani, artistes d’origines australienne et japonaise, notamment marqués par le problème de la salinité des sols en Australie et par la catastrophe de Fukushima. Temps et environnement : ces deux thèmes parcourent leurs œuvres et justifient la présence de celles-ci à l’abbaye de Maubuisson, monument historique situé dans un milieu naturel menacé.

Grape Chandelier (Lustre de raisins, 2011) occupe le hall central du bâtiment abbatial. Le visiteur découvre d’abord un lustre montgolfière à pendeloque, avant de s’interroger sur le matériau et le procédé employés pour le réaliser : du sel solidifié selon une technique mise au point par les Yonetani en collaboration avec des scientifiques. Le sel utilisé pour cette œuvre provient de Murray-Darling en Australie, bassin où est produit jusqu’à 90 % des aliments frais de ce pays. Chaque année en effet, 550 000 tonnes de sel sont extraites des eaux souterraines afin d’en réduire la forte teneur en sel due à la perturbation de l’écosystème par l’être humain.

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Si The Five Senses (Les cinq sens, 2011), cinq cadres accrochés au mur de la salle du parloir, et The Last Supper (La Cène, 2014), sculpture de onze mètres de long située dans la salle du chapitre, ont été créées selon la même technique, le propos qui accompagne chacune de ces œuvres diffère.

Le sel est ici une métaphore de la mort de la terre, sacrifiée au nom de la production et de l’industrie. Notre appétit insatiable de consommation prend fin avec The Last Supper, expliquent Julia et Ken Yonetani. Les associations religieuses et historiques du sel, en tant que substance sacrée qui assure la vie mais peut aussi inviter la mort, sont développées dans une œuvre puissante sur l’essence de ce qui orne nos tables au 20e siècle. Cette œuvre s’intègre parfaitement bien à l’abbaye, de par son rappel de l’esthétique médiévale, et de par l’importance religieuse et artistique de la représentation de la Cène.

 

La salle des religieuses, obscurcie le temps de l’exposition, accueille huit des trente et un lustres en verre d’uranium (ouraline) et lumière ultra-violet qui composent l’installation Crystal Palace (2012-2013), ainsi intitulée en référence au bâtiment conçu pour l’Exposition universelle de 1851 à Londres. Chaque lustre représente une nation et sa taille est proportionnelle au nombre de centrales nucléaires en exploitation dans la nation considérée. Si les États-Unis possèdent le plus grand lustre, la France demeure le pays dont la part d’électricité d’origine nucléaire est la plus élevée. Le visiteur est ici convié à « apprécier » la lumière qui doucement l’irradie et, deux salles plus loin, à vérifier si le lustre japonais, suspendu à une décision politique, reste ou non éteint. Entre les deux lieux, une dernière œuvre, sur le même thème et tout aussi réfléchie, marque d’autant plus le visiteur qu’elle souligne l’illusion féerique, le déni dans lequel l’espèce humaine continue à vivre, pour quelque temps…

Ken et Julia Yonetani, « Un autre rêve », Abbaye de Maubuisson (dix minutes à pied depuis la gare de Saint-Ouen-l’Aumône), du 26 novembre au 30 août 2015, entrée libre, riche programmation autour de l’exposition.

« Je rêve… »

Il est des expériences artistiques dont les effets se prolongent bien après s’être absenté des œuvres. Telle est l’exposition de Tania Mouraud intitulée « Ad nauseam », à soulever le cœur, mais aussi l’espoir. À l’intérieur du Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, sont projetées, sur trois écrans, soit une quarantaine de mètres, les images de livres en train d’être détruits, à un rythme effréné, dans une usine de recyclage. Ces tapis roulants, grues, pelleteuses, bennes, qui charrient indifféremment romans, livres d’art ou de science, sont accompagnés d’une bande de sons mécaniques, industriels. Tania Mouraud n’a introduit aucune narration dans son installation, car elle souhaite que le spectateur comprenne en une fraction de seconde ce qu’y se joue. Ensuite, libre à lui de s’en retourner ou de rester et percevoir plus avant.


Comme pour les projections en trois dimensions ou à trois cent soixante degrés, la taille de l’œuvre suffit déjà à émouvoir. Le spectateur est confronté, puis immergé dans une destruction systématique, sans fin, une destruction programmée de l’être humain par l’être humain, selon Tania Mouraud. Sans émettre ni leçon ni jugement, l’artiste constate et témoigne de notre monde, elle en présente une vision, et fait ainsi prendre conscience au spectateur de l’environnement qu’il a créé et dans lequel il vit. Du propos de Tania Mouraud sur son œuvre, on retiendra davantage cette idée d’autodestruction que l’opposition entre l’être humain et la machine, notamment soulignée par des images vidées de toute âme, ou qu’une métaphore étendue tant du point de vue des auteurs des destructions (les êtres humains, les dictateurs, les producteurs ou consommateurs) que de ce qui est détruit (le vivant, l’être humain, le livre, l’histoire, la pensée).

La question est pourquoi j’ai pris les livres, au fond, comme sujet. Dans ce cas particulier, j’ai pris les livres parce qu’un livre est quelque chose qu’on touche, qu’on a dans les mains, qu’on lit tout seul, on est seul à seul, c’est une histoire presque d’amour entre le lecteur et le livre. J’ai voulu montrer qu’on détruisait ce qu’il y avait de plus intime, la personne actuelle.

Sur les murs du Musée, dans l’espace public, sont tendues deux bâches. Le passant pressé n’y verra que des rayures verticales noires et blanches, tandis que l’observateur y lira ces phrases à la typographie élaborée : « même pas peur » et « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Comme l’explique Tania Mouraud, il s’agit, pour l’une, d’un « même pas peur » de s’exprimer, d’aborder des sujets qui ne sont pas vendeurs et, pour l’autre, du silence, de la réécriture de l’histoire à l’invention d’un passé, de l’idée d’« homme nouveau », qui caractérisent nombre de dictatures. Au-delà, ces mots en noir et blanc appellent à une réflexion citoyenne et personnelle : quel monde souhaité-je contribuer à bâtir aujourd’hui et demain ?

Enfin, autre volet de l’exposition, sur plus de soixante-dix panneaux municipaux, a été reproduite la phrase de Martin Luther King « I have a dream »

… pour nous rappeler que rien n’est gagné, tout est encore à faire, un message d’espoir, un message d’injonction citoyenne…

… auquel nous voulions, à tout prix, faire écho.

Tania Mouraud, « Ad nauseam », Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et dans la ville de Vitry-sur-Seine, du 20 septembre 2014 au 25 janvier 2015.

Des ateliers, visites inventées, performances et installations autour de l’œuvre de Tania Mouraud auront lieu les 6-7 décembre 2014 et du 23 au 25 janvier 2015, entrée libre.

Catalogue : Tania Mouraud : Ad nauseam, Vitry-sur-Seine, Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2014, 256 p., 25 €.

Duchamp par Hamilton

Couverture du DVD : Pascal Goblot, Richard Hamilton dans le reflet de Marcel Duchamp (Après éditions, 2014).Voici une belle découverte à partager, celle des éditions Après, dédiées à « la création contemporaine à l’œuvre ». Le catalogue de cette maison de production comprend des livres-DVD sur les réalisations de Daniel Buren, Tadashi Kawamata ou encore Fabrice Hyber, des conférences-débats comme entre l’architecte Claude Parent et le philosophe Paul Virilio, des panoramas de la création contemporaine dans des domaines aussi variés que la danse, la musique et le design. Les collections sont clairement définies, les réalisations soignées, ce qui invite à offrir « tiré à part » ou édition limitée.

 

Parmi les dernières parutions et en parallèle de l’exposition « Marcel Duchamp – La peinture, même » qui se tient au Centre Georges Pompidou, le film de Pascal Goblot, Richard Hamilton dans le reflet de Marcel Duchamp, retrace les liens qui unissent le père du pop art, auteur du célèbre collage Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing ? (Qu’est-ce qui rend exactement les maisons d’aujourd’hui si différentes, si séduisantes ?, 1956), au créateur du non moins fameux ready made Fontaine, dit l’urinoir (1917). À l’origine de la relation entre les deux artistes se trouve une œuvre de Marcel Duchamp : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, également appelée Le Grand Verre, aujourd’hui conservée au musée d’Art de Philadelphie.

Le film met en scène Richard Hamilton racontant comment il a découvert cette œuvre et comment il a été conduit à en réaliser une copie pour une exposition à la Tate Gallery de Londres. Si Marcel Duchamp n’a jamais livré d’explications sur Le Grand Verre, préférant laisser les autres en parler à sa place, il a légué une sorte de carton à archives, désignée sous le nom de boîte verte. Celles-ci comprend des documents, allant de simples notes à des schémas avec cotes et mesures. Malgré leur existence, l’œuvre demeure toutefois énigmatique.

Il est difficile d’évoquer Marcel Duchamp sans aborder les questions que soulève habituellement l’art contemporain, et la première d’entre elles : comment définir une œuvre d’art ?

« Je suppose que, pour moi, une œuvre d’art c’est ce qu’un artiste crée, dit Richard Hamilton. Et si je me considère comme un artiste, ce que je fais, ce sont des œuvres. »

Comme Hamilton en convient lui-même au cours d’un entretien avec Pascal Goblot, sa réponse ne convainc guère. Pourtant, il existe bien une définition de l’œuvre littéraire ou artistique, celle de l’homme de loi. Juge ou avocat la définissent avant tout par son caractère original. Qu’en est-il des idées de Duchamp sur l’art et de son ready made, « objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste ».

« Et même le choix, qui est l’enjeu de choisir l’objet que vous voulez faire, n’est pas nécessaire, dit Duchamp. En d’autres termes, cela devrait être complètement impersonnel. Car si vous y introduisez le choix ou l’idée du choix, cela veut dire que vous introduisez votre goût. Et si vous introduisez votre goût, vous revenez aux vieux idéaux du goût, le bon et le mauvais goût, et le goût sans intérêt. Le goût est le grand ennemi de l’Art. »

Les réflexions de Marcel Duchamp ont suscité bien des débats qui agitent aujourd’hui encore l’art contemporain. Certains considèrent par exemple que seuls ceux maniant pinceau ou burin peuvent être qualifiés d’artistes, définition qui ne fait évidemment pas l’unanimité à l’heure où s’ouvre l’exposition « Jeff Koons, la rétrospective » au Centre Georges Pompidou. Aux questions sur l’artiste et son œuvre, s’ajoutent celles relatives au rapport entre l’œuvre et son spectateur. Ainsi, pour d’autres, l’œuvre d’art n’existe en tant que telle qu’à partir du moment où elle est vue. On comprend dès lors mieux pourquoi le choix des pièces à intégrer aux collections nationales est régulièrement critiqué.

Ainsi Pascal Goblot propose-t-il non seulement une histoire du Grand Verre par Richard Hamilton, mais également des éléments permettant d’alimenter la réflexion de chacun sur l’art contemporain. Parmi toutes les interrogations que celui-ci soulève, résident au moins deux certitudes : il faut se méfier de la culture de l’œil, de son éventuel formatage, qui conduit à préférer le déjà-vu, et avoir confiance en son esprit critique qui préserve des dérives auxquels peut conduire le conformisme.

Pascal Goblot, Richard Hamilton dans le reflet de Marcel Duchamp, Paris, Après éditions, 2014, DVD + Bonus, livret, 20 €.

« Marcel Duchamp – La peinture, même »,  du 24 septembre 2014 au 5 janvier 2015, « Jeff Koons, la rétrospective », du 26 novembre 2014 au 27 avril 2015, Centre Georges Pompidou.