Au BAL, Diane Dufour révèle une humanité en suspens

Cette exposition est une tentative abstraite, poétique et fragile de traduire quelque chose de notre temps. Quelque chose d’indéfinissable, d’intangible mais que nous reconnaissons possiblement comme l’état d’un homme, de plusieurs ou de tous : être en suspens.

Par ces mots, Diane Dufour, directrice du BAL à Paris, introduit dans son nouvel espace, intellectuel et sensible, que reflètent les œuvres des quatorze artistes repérés, retenus. Femmes et hommes, de diverses générations, de bien des continents, représentants du monde humain dont il est question, ne traitent pas d’un sujet qui serait ce suspens, mais participent, au moyen de leurs créations, à sa définition. Chacune fable philosophique évoquant l’humanité, les œuvres mises en scène suscitent réflexions et interrogations sur des faits pris à l’actualité qui, par ces regards autres car d’artistes, deviennent anomalies, aberrations, origines d’une prise de conscience ou motifs de réaction.

 

Aglaia Konrad, Desert Cities (2008)
Aglaia Konrad, Desert Cities (2008) (© Aglaia Konrad)

Au cours des années 1970 et 1980, le président égyptien Anouar el-Sadat décida de la construction de villes nouvelles visant à déconcentrer Le Caire au profit de ses périphéries désertiques. En ruines sans avoir été habitées ni même achevées, les villes utopiques auxquelles Aglaia Konrad s’est intéressée illustrent une inversion du cours habituel des choses et témoignent d’une volonté politique irrationnelle ou tout simplement erronée : la vacuité des espaces peut renvoyer, par un jeu de l’esprit, à celles de décisions. En face de ces photographies est diffusée une vidéo dans laquelle Hiwa K, né au Kurdistan irakien, raconte l’histoire vraie d’un demandeur d’asile provenant de cette même région et qui, pour obtenir le statut de réfugié, mémorise le plan d’une ville située dans une zone de conflit dont il se prétend originaire. Une voix off dénonce l’absurdité et l’arbitraire des critères mis en avant par la bureaucratie, tandis que défilent les images d’une maquette de l’agglomération détruite. De ruines, de fiction, d’irréalité et de non-sens de la part d’une administration il est également ici question.

 

Debi Cornwall, série Beyond Gitmo (2017)
Debi Cornwall, série Beyond Gitmo (2017)
Hamza, Tunisien, près du fleuve Hron, Zvolen, Slovaquie, détenu à Guantánamo 12 ans, 11 mois, 19 jours, acquitté le 12 janvier 2009, transféré en Slovaquie le 20 novembre 2014, aucun chef d’accusation. (© Debi Cornwall/Steven Kasher Gallery, New York)

Au sous-sol du BAL sont reproduites quatre photographies en grand format de la série Beyond Gitmo (2014) réalisée par Debi Cornwall. Avocate défendant les droits civiques, elle a photographié, de dos en raison de l’interdiction de représenter les visages, d’anciens prisonniers de Guantanamo, autrefois détenus sans chef d’accusation avant d’être exfiltrés dans l’un des pays avec lesquels les États-Unis avaient conclu des accords. Libérés sans pour autant être libres, leur statut ambigu empêche, au sens fort, leur existence. Se situant à l’échelle non plus d’individus mais d’une société, Henk Wildschut a photographié selon de mêmes points de vue, à intervalles réguliers, le camp de Calais, depuis l’apparition de cette cité aux dix mille habitants, avec sa bibliothèque, ses lieux de culte, ses commerces, jusqu’à son effacement du paysage, les baraquements cédant la place aux herbes hautes. Simple en apparence, Ville de Calais constitue un remarquable documentaire.

 

Mélanie Pavy, photogramme extrait de « Go Get Lost » (2018)
Mélanie Pavy, photogramme extrait de « Go Get Lost » (2018) (© Mélanie Pavy)

À l’issue de l’exposition, trois vidéos diffusées côte à côte marquent d’autant plus profondément qu’elles interrogent l’être humain de manière universelle. En 2015, l’opérateur de la centrale nucléaire de Fukushima a envoyé au cœur du réacteur des robots afin d’y relever des données. À partir de ces enregistrements, Mélanie Pavy a réalisé Go Get Lost (2017), film qui illustre la « mort » des robots, ceux-ci ne résistant que quelques heures à la radioactivité. Si Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon ont monté bout à bout des séquences dans lesquelles des robots sont également en train d’opérer, leur vidéo prend une tout autre dimension à la lecture de son titre : Le Monde comme entrepôt de livraison (2017). Dédales d’infrastructures anonymes, automatisation, manipulation, voire embouteillage et plastification donnent à penser sur nos sociétés. Ainsi l’entreprise chinoise SensTime a-t-elle développé un logiciel de reconnaissance faciale permettant une identification en temps réel : sur l’écran défile des Chinois évoluant dans un espace public, chaque visage est comparé à celui d’une personne condamnable pour avoir commis un crime, traversé en dehors d’un passage piéton ou manqué un cours à l’université. La Chine s’est fixé pour objectif de porter le nombre de caméras de surveillance sur son territoire de 176 à 600 millions d’ici trois ans. Cette dernière vidéo n’est pas une œuvre d’art, mais semble-t-il une alerte que Diane Dufour a voulu lancer, sans s’exposer.

Après s’être confronté à chacune des œuvres réunies, dont seules quelques-unes ont ici été évoquées, le texte d’introduction à l’exposition se révèle plus pertinent encore. Diane Dufour n’a pas scénographié des œuvres autour d’un thème ou d’une idée personnelle et de développements plus ou moins artificiels : elle est parvenue à appréhender, si ce n’est à saisir une notion autant qu’un état, « en suspens ». À cette réussite peut se mesurer, une fois de plus, l’excellence de son commissariat d’exposition et bien d’autres de ses talents.

« En suspens », du 9 février au 13 mai 2018, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, http://www.le-bal.fr, 6-4 €.

Le BAL propose une très riche programmation autour de l’exposition.