Un autre rêve

Visiter l’exposition « Un autre rêve » à l’abbaye de Maubuisson, dans le Val-d’Oise, conduit à se promener dans un parc de dix hectares aux arbres somptueux ainsi que dans le temps. Fondée en 1236 par Blanche de Castille et rattachée huit ans plus tard à l’ordre cistercien, l’abbaye de femmes Notre-Dame-la-Royale décline au cours du 18e siècle et disparaît deux ans avant la Révolution française. Vendue en 1797, elle est en partie détruite. Sont aujourd’hui conservés ou reconstruits d’importants bâtiments, tels que la grange, les latrines, la salle des religieuses, le parloir, la salle du chapitre, la sacristie, dans lesquels sont présentées, durant six à huit mois, des expositions d’art contemporain choisies pour leur cohérence par rapport au lieu.

« Un autre rêve » se compose de cinq installations de Julia et Ken Yonetani, artistes d’origines australienne et japonaise, notamment marqués par le problème de la salinité des sols en Australie et par la catastrophe de Fukushima. Temps et environnement : ces deux thèmes parcourent leurs œuvres et justifient la présence de celles-ci à l’abbaye de Maubuisson, monument historique situé dans un milieu naturel menacé.

Grape Chandelier (Lustre de raisins, 2011) occupe le hall central du bâtiment abbatial. Le visiteur découvre d’abord un lustre montgolfière à pendeloque, avant de s’interroger sur le matériau et le procédé employés pour le réaliser : du sel solidifié selon une technique mise au point par les Yonetani en collaboration avec des scientifiques. Le sel utilisé pour cette œuvre provient de Murray-Darling en Australie, bassin où est produit jusqu’à 90 % des aliments frais de ce pays. Chaque année en effet, 550 000 tonnes de sel sont extraites des eaux souterraines afin d’en réduire la forte teneur en sel due à la perturbation de l’écosystème par l’être humain.

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Si The Five Senses (Les cinq sens, 2011), cinq cadres accrochés au mur de la salle du parloir, et The Last Supper (La Cène, 2014), sculpture de onze mètres de long située dans la salle du chapitre, ont été créées selon la même technique, le propos qui accompagne chacune de ces œuvres diffère.

Le sel est ici une métaphore de la mort de la terre, sacrifiée au nom de la production et de l’industrie. Notre appétit insatiable de consommation prend fin avec The Last Supper, expliquent Julia et Ken Yonetani. Les associations religieuses et historiques du sel, en tant que substance sacrée qui assure la vie mais peut aussi inviter la mort, sont développées dans une œuvre puissante sur l’essence de ce qui orne nos tables au 20e siècle. Cette œuvre s’intègre parfaitement bien à l’abbaye, de par son rappel de l’esthétique médiévale, et de par l’importance religieuse et artistique de la représentation de la Cène.

 

La salle des religieuses, obscurcie le temps de l’exposition, accueille huit des trente et un lustres en verre d’uranium (ouraline) et lumière ultra-violet qui composent l’installation Crystal Palace (2012-2013), ainsi intitulée en référence au bâtiment conçu pour l’Exposition universelle de 1851 à Londres. Chaque lustre représente une nation et sa taille est proportionnelle au nombre de centrales nucléaires en exploitation dans la nation considérée. Si les États-Unis possèdent le plus grand lustre, la France demeure le pays dont la part d’électricité d’origine nucléaire est la plus élevée. Le visiteur est ici convié à « apprécier » la lumière qui doucement l’irradie et, deux salles plus loin, à vérifier si le lustre japonais, suspendu à une décision politique, reste ou non éteint. Entre les deux lieux, une dernière œuvre, sur le même thème et tout aussi réfléchie, marque d’autant plus le visiteur qu’elle souligne l’illusion féerique, le déni dans lequel l’espèce humaine continue à vivre, pour quelque temps…

Ken et Julia Yonetani, « Un autre rêve », Abbaye de Maubuisson (dix minutes à pied depuis la gare de Saint-Ouen-l’Aumône), du 26 novembre au 30 août 2015, entrée libre, riche programmation autour de l’exposition.

Une histoire des fleurs

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Voilà un livre dont la réalisation est aussi charmante que son sujet : les fleurs. Si Valérie Chansigaud ne tient pas l’annonce faite en introduction, à savoir retracer l’histoire des fleurs du point de vue de celles-ci, elle s’intéresse bien « au prix qu’ont payé les fleurs pour l’amour dévorant que nous leur portons » et propose douze questions telles que : jardin et nature sont-ils compatibles ? Fleurs de riches ou fleurs de pauvres ? Les fleurs sont-elles victimes de la mode ? La plus belle des fleurs n’est-elle pas artificielle ? Que nous racontent les fleurs dans l’art ? Les fleurs rendent-elles heureux ? Mauvaises herbes, des fleurs comme les autres ? Se souciant davantage de plaisir et d’intérêt de la lecture que d’exhaustivité, elle y répond en deux cent cinquante pages par un texte fondé sur des connaissances solides, des citations et des illustrations.

Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s'offrir. (Lindenia, 1891, vol. 2)
« Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s’offrir. » (Lindenia, 1891)

Valérie Chansigaud ne traite que de l’Occident, c’est déjà beaucoup, et privilégie les 18e, 19e et début du 20e siècles. Elle n’écarte toutefois aucune approche, conjuguant histoires anthropologique, culturelle, économique, politique, sociale non seulement des fleurs, mais également de ceux qui en vivent et de ceux qui en jouissent. Le lecteur apprend autant sur la culture et le commerce des fleurs que sur l’extinction de certaines espèces ou l’évolution des goûts au fil du temps. Afin de ne pas charger inutilement les doubles pages, des appels de notes renvoient à une riche bibliographie en fin d’ouvrage. L’index qui suit, lui, aurait pu être étoffé.

"Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. (J.Mothersole, 1919)
« Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. » (J.Mothersole, 1919)

Les citations qui rythment l’ouvrage ont été choisies non pour leur poésie mais pour appuyer au mieux le parcours narratif. Si certaines sont attendues, comme celle extraite d’À rebours de Joris-Karl Huysmans sur les fleurs artificielles, la plupart d’entre elles témoignent de la diversité et du nombre important de textes consultés par Valérie Chansigaud. Enfin, le graphisme et la maquette de ce beau livre sont admirables, en raison de leurs équilibres et de leur lisibilité. Chaque double page a été conçue selon les éléments textuels et visuels à y placer, introduisant une variété dans la présentation. Si l’on ne devait mentionner qu’une seule qualité à Une histoire des fleurs, ce serait pourtant la recherche iconographique. Peintures, gravures, affiches, photographies se caractérisent par leur abondance, leur pertinence, leur aspect inédit et la finesse de leur reproduction. Quoique omettant souvent les supports et techniques utilisés, les légendes explicatives qui accompagnent ces documents accroissent encore leur intérêt.

"Publicité pour la collection "Ne m'oubliez pas" de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l'entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue "Everything for the Garden", 1929)
« Publicité pour la collection « Ne m’oubliez pas » de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l’entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue « Everything for the Garden », 1929)

Une histoire des fleurs a reçu le prix Léon de Rosen 2014 de l’Académie française. Espérons qu’il sera choisi comme un très beau cadeau pour les fêtes de fin d’année.

Valérie Chansigaud, Une histoire des fleurs : entre nature et culture, Paris, Delachaux et Niestlé, 2014, 34,90 €.