Portraits européens

Dans le cadre de la présidence néerlandaise de l’Union européenne, les Pays-Bas ont offert un cadeau à la France, et quel cadeau ! Plus d’une trentaine de portraits d’Européens : des connus des inconnus, enfants ou adultes, du Nord ou du Sud, seuls ou en groupe.

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Cette exposition, située sur les quais de la Seine à Paris, à la hauteur de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, retrace de fait vingt-cinq ans d’histoire et d’esthétique de la photographie, et plus précisément de l’un de ses sous-genres, le portrait.

Il s’agit d’une histoire d’un art, mais aussi d’une histoire de l’Europe, beaucoup de place étant accordée à l’environnement socioculturel dans lequel les individus portraiturés évoluent. Quelle que soit l’approche, des cartels détaillés donnent des clés de lecture et de compréhension.

En parcourant l’exposition, un mot vient à l’esprit : diversité. Puis d’autres : différence, vivre ensemble. Le projet européen ne se voulait-il pas aussi une expérimentation approfondie de ce qui pourrait advenir à l’échelle du monde entier ?

Avant d’être un drapeau, un hymne, un passeport ou une monnaie, l’Europe fut paix, liberté d’expression, droits humains. Promouvoir l’Europe revient à s’engager pour des valeurs. Cette exposition le rappelle, à sa manière.

« Visages : portraits européens », du 10 mars au 15 avril 2016, quai de Seine à Paris, à la hauteur de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, entrée libre.

L’exposition originelle, « Faces : European Portraits since 1990 », a été coproduite par le Nederlands Fotomuseum, le centre BOZAR de Bruxelles et le Musée de la photographie de Thessaloniki.

Le picard, le français et l’Europe de Nithard

Il faut le talent et l’énergie d’Anne Potié pour réunir, à l’abbaye royale de Saint-Riquier en baie de Somme, des grands noms de la vie culturelle et intellectuelle française, qui, à leur tour, attirent un public nombreux autour d’un illustre inconnu : Nithard, comte-abbé de Saint-Riquier, petit-fils bâtard de Charlemagne, diplomate, érudit, écrivain et, avant tout, premier auteur d’un texte écrit en français.

Photographie de l'abbaye royale de Saint-Riquier - Baie de Somme
Abbaye royale de Saint-Riquier – Baie de Somme
© Yazid Medmoun

Si l’abbaye, fondée en 625 par Riquier, est devenue royale en 632 sous le règne de Dagobert Ier, elle acquiert son importance grâce à Charlemagne et à son gendre Angilbert, le père de Nithard, qui constitue notamment l’une des plus considérables bibliothèques d’Occident. Des invasions normandes jusqu’à la Révolution française, l’abbaye connaît plusieurs destructions dues à des incendies ou à des pillages. La plupart des bâtis actuels, remarquables, datent ainsi des 16e-18e siècles. Aujourd’hui Centre culturel de rencontre, l’abbaye accueille des artistes en résidence et conçoit une exposition sur le thème choisi pour l’année. En 2015, « Anima/Animal » explore, par des œuvres contemporaines plastiques ou littéraires, la relation entre l’animal et l’homme, êtres vivants dotés d’un même anima, d’un même souffle.

De tous les Carolingiens, Nithard m’est le plus attachant. La vie de cet homme, clerc et soldat, latiniste élégant mort au combat, est respectable ; son œuvre force l’admiration ; son action en matière de langage est d’une anticipation prodigieuse. […] Au risque d’un anachronisme […], j’affirmerai que Nithard a perçu la diversité des idiomes, promu les parlers vulgaires, compris la valeur sociale des langues : c’est en cela qu’il n’est pas seulement le premier écrivain de langue française, mais le fondateur de la politique en sa faveur. […] Il faut expliquer cette audace inouïe : faire accéder au parchemin, dès 842, le germanique et surtout le français, cette forme déchue de la langue divine et de la science qu’était le latin […]. Repose en paix. Tu nous as montré l’inanité de l’imperium linguistique, qu’il s’agisse de latin ou de globish ; tu nous as offert le plurilinguisme. Respect, Nithard ! [1]  Bernard Cerquiglini

Lors de l’hommage rendu au comte-abbé le samedi 7 novembre 2015, qui s’est clôturé, quatre ans après la redécouverte de ses ossements, par le dévoilement d’un cénotaphe sur le parvis de l’abbatiale, le passionnant et passionné linguiste Bernard Cerquiglini a de nouveau évoqué cette « audace inouïe », allant, pour marquer les esprits ou par provocation, jusqu’à attribuer à Nithard la paternité de l’Europe et celle de la francophonie. Si l’auteur du « scandale » est désormais connu, quelle est la cause de celui-ci ?

La mort de Louis le Pieux le 20 juin 840 ouvre une période de trois ans de conflits, au cours de laquelle ses trois fils, Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve, se battent pour le territoire de l’Empire carolingien. Le puîné des frères incite Nithard, son cousin germain et plus proche conseiller, à en faire le récit. Dans le troisième livre de son Histoire des Fils de Louis le Pieux, le comte-abbé rend ainsi compte des serments de Strasbourg que Louis le Germanique et Charles le Chauve prêtent le 14 février 842 aux dépens de leur frère aîné Lothaire. Chacun des deux princes prononce ce texte d’alliance dans la langue de l’autre : le tudesque et le préfrançais. En le mettant par écrit, Nithard, lui, valorise une langue vulgaire, il l’atteste et en permet la normalisation. À cet égard, soulignons que l’apparition du français est étonnamment précoce comparée à celles des autres langues européennes et que ce premier écrit est de nature diplomatique.

Dans ce contexte, il allait de soi que le Centre culturel de l’abbaye royale crée un prix Nithard, attribué annuellement à l’auteur d’un ouvrage consacré à la littérature et à l’histoire, et signe un partenariat avec l’Agence pour le picard, l’une des vingt-deux langues régionales reconnues officiellement, avec ses nombreux textes littéraires et ses deux millions de locuteurs potentiels.

Nithard. Le 14 février 842, un vendredi, à la fin de la matinée, sur le bord de l’Ill, dans un froid terrible, sur les lèvres des soldats francs, quand ils eurent à proclamer leurs serments, une étrange brume se leva. On a appelé cette brume le “français”. Nithard, le premier, écrivit le français. Pascal Quignard, 7 novembre 2015.  (cénotaphe)

 

Photographie de Pascal Quignard et de la buse Phoenix
Pascal Quignard et Phoenix
© Luc Petton

 

À l’occasion d’une résidence à l’abbaye de Saint-Riquier, l’écrivain Pascal Quignard, qui porte un intérêt particulier à l’histoire de la langue française, et le chorégraphe Luc Petton, dont les dernières créations mettent en scène animaux et danseurs, ont conçu Vie et mort de Nithard, une performance de ténèbres. Cet hommage est composé de trois parties, au sein desquelles un récit précède une chorégraphie : la chasse au poing, la repentance des soldats à la suite de la bataille de Fontenoy-en-Puisaye et la mort du comte-abbé sont les trois moments de vie qui ont été retenus. La performance, destinée à voyager dans l’Europe de Nithard, sera enrichie et modifiée selon le cadre dans lequel elle se déroulera.

 

 

 

Alors, Nithard, père de l’Europe, père de la francophonie ? Quoi qu’il en soit, souhaitons qu’il devienne plus illustre qu’inconnu.

Abbaye royale de Saint-Riquier, 80135 Saint-Riquier, contact@abbaye-saint-riquier.

[1] Bernard Cerquiglini, « Tombeau de Nithard », dans L’Europe avant l’Europe : les Carolingiens, traductions de l’anglais par Aviva Cashmira Kakar et de l’allemand par Ina Breuing, Abbaye royale de Saint-Riquier, 2014. Il s’agit du catalogue de l’exposition qui s’est tenue du 29 juin au 29 septembre 2014.

Au 12 rue Mallet-Stevens

Vu de l'exposition "Propos d'Europe 13" (Aurélie Cenno, courtesy Fondation Hippocrène)
Vue de l’exposition « Propos d’Europe 13 ». (Aurélie Cenno, remerciements à la Fondation Hippocrène)

Pourquoi cheminer, un jour d’automne, jusqu’à cette impasse située au creux du 16e arrondissement parisien ? Une première raison est qu’elle porte le nom d’un architecte et designer français dont la célébrité fut malheureusement posthume. Robert Mallet-Stevens (1886-1945) réalisa notamment le pavillon du tourisme pour l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 ainsi que de nombreuses villas, comme la villa Cavrois à Croix (Nord) (1929-1932) ou la villa Noailles à Hyères (1925-1933), monument national pour l’une, association soutenue par l’État et dédiée à la promotion de jeunes artistes pour l’autre. De 1926 à 1934, l’architecte édifia plusieurs hôtels particuliers rue Mallet-Stevens, dont un ensemble occupant les numéros 9 à 12. Au 10, se trouve l’ancienne maison-atelier des sculpteurs Jan et Joël Martel et, au 12, sa propre agence, remaniée après la guerre, qui abrite la Fondation Hippocrène et accueille, jusqu’au 20 décembre, une exposition d’art moderne et contemporain, soit les deux autres raisons de cette promenade automnale.

Martin Boyce "Eyes", 2012 (courtesy the artist and David Roberts Collection, Londres)
Martin Boyce, « Eyes », 2012.
(remerciements à l’artiste et à la collection David Roberts, Londres)

Créée en 1992 par Jean et Mona Guyot, la Fondation Hippocrène, reconnue d’utilité publique, a pour mission de renforcer la cohésion entre jeunes européens, en soutenant financièrement des projets qui visent à former les jeunes à l’Europe ou à étendre la place de l’Europe dans les médias. En 2002, elle a ainsi initié un programme d’expositions d’art contemporain intitulé « Propos d’Europe ». Chaque année sont présentées des œuvres d’artistes européens provenant d’institutions également européennes. Fruit d’un partenariat avec la Fondation d’art David Roberts située à Londres, « Le Musée d’une nuit (Script for Leaving Traces) » permet au visiteur parisien de découvrir une trentaine d’œuvres de la collection du mécène : Sur la plage (1926) de Tamara de Lempicka, dont Robert Mallet-Stevens conçut l’atelier au numéro 7 de la rue Méchain dans le 14e arrondissement de Paris ; Ady (1935-1939) de Man Ray, qui était un ami de l’architecte ; ou encore Eyes (2012) de Martin Boyce, artiste inspiré par les travaux non seulement des frères Martel mais également de Robert Mallet-Stevens, comme en témoigne la typographie utilisée à la fois dans l’œuvre exposée et pour le nom de la rue visible depuis la même pièce…

« Le musée d’une nuit (Script for Leaving Traces) », du 3 octobre au 20 décembre 2014, Fondation Hippocrène, 12 rue Mallet-Stevens, 75016 Paris, du mardi au samedi de 14 h à 19 h, entrée libre, livret de présentation.