Le picard, le français et l’Europe de Nithard

Il faut le talent et l’énergie d’Anne Potié pour réunir, à l’abbaye royale de Saint-Riquier en baie de Somme, des grands noms de la vie culturelle et intellectuelle française, qui, à leur tour, attirent un public nombreux autour d’un illustre inconnu : Nithard, comte-abbé de Saint-Riquier, petit-fils bâtard de Charlemagne, diplomate, érudit, écrivain et, avant tout, premier auteur d’un texte écrit en français.

Photographie de l'abbaye royale de Saint-Riquier - Baie de Somme
Abbaye royale de Saint-Riquier – Baie de Somme
© Yazid Medmoun

Si l’abbaye, fondée en 625 par Riquier, est devenue royale en 632 sous le règne de Dagobert Ier, elle acquiert son importance grâce à Charlemagne et à son gendre Angilbert, le père de Nithard, qui constitue notamment l’une des plus considérables bibliothèques d’Occident. Des invasions normandes jusqu’à la Révolution française, l’abbaye connaît plusieurs destructions dues à des incendies ou à des pillages. La plupart des bâtis actuels, remarquables, datent ainsi des 16e-18e siècles. Aujourd’hui Centre culturel de rencontre, l’abbaye accueille des artistes en résidence et conçoit une exposition sur le thème choisi pour l’année. En 2015, « Anima/Animal » explore, par des œuvres contemporaines plastiques ou littéraires, la relation entre l’animal et l’homme, êtres vivants dotés d’un même anima, d’un même souffle.

De tous les Carolingiens, Nithard m’est le plus attachant. La vie de cet homme, clerc et soldat, latiniste élégant mort au combat, est respectable ; son œuvre force l’admiration ; son action en matière de langage est d’une anticipation prodigieuse. […] Au risque d’un anachronisme […], j’affirmerai que Nithard a perçu la diversité des idiomes, promu les parlers vulgaires, compris la valeur sociale des langues : c’est en cela qu’il n’est pas seulement le premier écrivain de langue française, mais le fondateur de la politique en sa faveur. […] Il faut expliquer cette audace inouïe : faire accéder au parchemin, dès 842, le germanique et surtout le français, cette forme déchue de la langue divine et de la science qu’était le latin […]. Repose en paix. Tu nous as montré l’inanité de l’imperium linguistique, qu’il s’agisse de latin ou de globish ; tu nous as offert le plurilinguisme. Respect, Nithard ! [1]  Bernard Cerquiglini

Lors de l’hommage rendu au comte-abbé le samedi 7 novembre 2015, qui s’est clôturé, quatre ans après la redécouverte de ses ossements, par le dévoilement d’un cénotaphe sur le parvis de l’abbatiale, le passionnant et passionné linguiste Bernard Cerquiglini a de nouveau évoqué cette « audace inouïe », allant, pour marquer les esprits ou par provocation, jusqu’à attribuer à Nithard la paternité de l’Europe et celle de la francophonie. Si l’auteur du « scandale » est désormais connu, quelle est la cause de celui-ci ?

La mort de Louis le Pieux le 20 juin 840 ouvre une période de trois ans de conflits, au cours de laquelle ses trois fils, Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve, se battent pour le territoire de l’Empire carolingien. Le puîné des frères incite Nithard, son cousin germain et plus proche conseiller, à en faire le récit. Dans le troisième livre de son Histoire des Fils de Louis le Pieux, le comte-abbé rend ainsi compte des serments de Strasbourg que Louis le Germanique et Charles le Chauve prêtent le 14 février 842 aux dépens de leur frère aîné Lothaire. Chacun des deux princes prononce ce texte d’alliance dans la langue de l’autre : le tudesque et le préfrançais. En le mettant par écrit, Nithard, lui, valorise une langue vulgaire, il l’atteste et en permet la normalisation. À cet égard, soulignons que l’apparition du français est étonnamment précoce comparée à celles des autres langues européennes et que ce premier écrit est de nature diplomatique.

Dans ce contexte, il allait de soi que le Centre culturel de l’abbaye royale crée un prix Nithard, attribué annuellement à l’auteur d’un ouvrage consacré à la littérature et à l’histoire, et signe un partenariat avec l’Agence pour le picard, l’une des vingt-deux langues régionales reconnues officiellement, avec ses nombreux textes littéraires et ses deux millions de locuteurs potentiels.

Nithard. Le 14 février 842, un vendredi, à la fin de la matinée, sur le bord de l’Ill, dans un froid terrible, sur les lèvres des soldats francs, quand ils eurent à proclamer leurs serments, une étrange brume se leva. On a appelé cette brume le “français”. Nithard, le premier, écrivit le français. Pascal Quignard, 7 novembre 2015.  (cénotaphe)

 

Photographie de Pascal Quignard et de la buse Phoenix
Pascal Quignard et Phoenix
© Luc Petton

 

À l’occasion d’une résidence à l’abbaye de Saint-Riquier, l’écrivain Pascal Quignard, qui porte un intérêt particulier à l’histoire de la langue française, et le chorégraphe Luc Petton, dont les dernières créations mettent en scène animaux et danseurs, ont conçu Vie et mort de Nithard, une performance de ténèbres. Cet hommage est composé de trois parties, au sein desquelles un récit précède une chorégraphie : la chasse au poing, la repentance des soldats à la suite de la bataille de Fontenoy-en-Puisaye et la mort du comte-abbé sont les trois moments de vie qui ont été retenus. La performance, destinée à voyager dans l’Europe de Nithard, sera enrichie et modifiée selon le cadre dans lequel elle se déroulera.

 

 

 

Alors, Nithard, père de l’Europe, père de la francophonie ? Quoi qu’il en soit, souhaitons qu’il devienne plus illustre qu’inconnu.

Abbaye royale de Saint-Riquier, 80135 Saint-Riquier, contact@abbaye-saint-riquier.

[1] Bernard Cerquiglini, « Tombeau de Nithard », dans L’Europe avant l’Europe : les Carolingiens, traductions de l’anglais par Aviva Cashmira Kakar et de l’allemand par Ina Breuing, Abbaye royale de Saint-Riquier, 2014. Il s’agit du catalogue de l’exposition qui s’est tenue du 29 juin au 29 septembre 2014.

Martin Luther King par Ava DuVernay

Cela faisait longtemps que l’héritage laissé par Martin Luther King et la lutte pour les droits civiques nous intéressaient. Non pas comme l’accomplissement d’un seul homme, mais comme celui d’un mouvement collectif. Nous avons fortement milité depuis 2007 pour faire partie d’un tel projet cinématographique. Le fait que le cinéma ne se soit jamais emparé d’un tel sujet encourageait à une certaine humilité… tout en étant très motivant. Nous avons toujours envisagé cette histoire comme très vivante, avec des résonances contemporaines fortes [1]. (Jeremy Kleiner, producteur)

Le 15 juillet 2015 sortiront le DVD et le blu-ray du film Selma, ce qui permettra à ceux l’ayant manqué lors de sa diffusion en salle de le voir. Le scénario se concentre sur un épisode historique précis : les marches pacifiques qu’effectuent des militants en mars 1965, en Alabama, de la ville de Selma à la capitale Montgomery, afin d’obtenir le droit de vote effectif des Noirs. Ces manifestations conduisent à la signature du Voting Rights Act par le président Lyndon B. Johnson le 6 août de la même année. Sont de fait retracées « petite » et « grande » histoires, histoires « vue d’en bas » (les habitants, les militants) et « vue d’en haut » (Martin Luther King, Lyndon B. Johnson). Hors la question de la proximité à l’histoire et les aspects gros budget et grand public qui ont animé les critiques à la sortie du film, Selma, aux indéniables qualités artistiques, est intéressant à plus d’un titre.

Bien que la réalisatrice Ava DuVernay ait recours à des images d’archives et mette en scène avant tout Martin Luther King, alors âgé de trente-six ans, elle ne livre ni un documentaire ni un habituel biopic. En se focalisant sur un événement, par ailleurs moins connu que le boycottage des bus de Montgomery en 1955, elle procède à un choix narratif qui oriente les thèmes traités. Selma est ainsi moins le récit d’une trajectoire individuelle récompensée, précocement, un an plus tôt par le prix Nobel de la paix et qui s’achève, précocement, trois ans plus tard par un assassinat, que le tableau d’une activité politique et militante : jeux entre les pouvoirs local (la ville de Selma), étatique (l’État d’Alabama) et fédéral (le président Lyndon B. Johnson), solidarités et dissensions internes au sein du mouvement pour les droits civiques des Noirs, plans conçus et mis en œuvre.

Lyndon B. Johnson a pris des décisions sur des sujets cruciaux mais c’était aussi un simple être humain. Aucun président ne devient un surhomme une fois élu. Ce sont juste des hommes qui agissent du mieux qu’ils peuvent dans un contexte incroyablement éprouvant. (Tom Wilkinson, interprète de Lyndon B. Johnson)

En mars 1965, la stratégie du Southern Christian Leadership Conference (SCLC) repose sur deux points principaux : distinguer la lutte pour le droit de vote de celle pour la déségrégation, et attirer l’attention des médias dans le but de provoquer la mobilisation d’une large part de la population états-unienne. Il s’agit d’utiliser l’émotion que peut susciter la répression d’un mouvement non violent. À cette fin, Martin Luther King choisit la ville de Selma dont le shérif est connu pour sa brutalité. Cette décision donne matière à penser, d’autant plus lorsqu’on mesure le courage des manifestants : ceux-ci avançaient en sachant que les coups de matraque pouvaient les conduire à la mort. Peut-on se considérer non violent et attiser la violence de l’autre ? Pourtant, à Selma, le SCLC cherche explicitement à éviter le sang. Ainsi se révélerait une ambivalence de la stratégie.

À côté des militants proches de Martin Luther King, Ava DuVernay accorde une place importante à cinq femmes : Amelia Boynton, violemment frappée lors du « Bloody Sunday » (7 mars 1965), Richie Jackson qui hébergea des leaders du mouvement des droits civiques, Diane Nash, l’une des fondatrice du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), Annie Lee Cooper, restée dans l’histoire pour avoir frappé un shérif, et Coretta Scott King, qui accompagna son mari tout au cours de la lutte en faveur des Noirs. La réalisatrice traite des rapports au sein du couple King, dans la vie quotidienne comme lorsque ceux-ci sont manipulés par les agents du FBI, auteurs de dix-sept mille pages de comptes rendus de surveillance. Si c’est l’occasion de révéler les défauts de Martin Luther King ainsi que d’aborder les doutes, les convictions et la foi qui l’animent, ce thème plus personnel enrichit le film et contribue à décentrer le récit par rapport à la biographie du pasteur baptiste. Notons qu’à la différence de l’activité militante et de ces aspects privés, le sujet de la religion est peu développé. Elle occupe pourtant une place importante dans les discours de Martin Luther King et les marches de Selma rassemblèrent des personnes de confessions différentes.

On a tendance à associer Martin Luther King à une statue, un discours, un jour férié, en oubliant qu’il était avant tout un homme complexe, assassiné à trente-neuf ans après s’être battu pour des libertés dont nous jouissons tous aujourd’hui. Derrière le mythe, il y a une force de caractère que chacun peut trouver en soi. Si on cherchait vraiment à l’exploiter, on pourrait accomplir de grandes choses. (Ava DuVernay, réalisatrice)

Enfin, nous devons le premier film mettant en scène Martin Luther King à une femme noire-américaine de quarante-trois ans : un profil suffisamment atypique à Hollywood pour être souligné.

Le film a été porté par un sens du devoir. Toute l’équipe, techniciens comme acteurs, n’avait qu’une obsession en tête : rendre hommage à cette communauté de gens incroyables qui ont mis leur vie en péril pour obtenir les privilèges dont nous jouissons aujourd’hui. (David Oyelowo, interprète de Martin Luther King)

Selma, 2014, 128 minutes, Ava DuVernay (réalisation), Paul Webb (scénario), Oprah Winfrey, Jeremy Kleiner, Dede Gardner et Christian Colson (production), avec notamment David Oyelowo (Martin Luther King), Carmen Ejogo (Coretta Scott King), Tom Wilkinson (Lyndon B. Johnson), Tim Roth (George Wallace), Oprah Winfrey (Annie Lee Cooper), Alessandro Nivola (John Doar) et Martin Sheen (Frank Minis Johnson).

[1] Toutes les citations sont extraites du dossier de presse.

Fantômes d’Anatolie

Jusqu’au 24 juillet 2015 et en résonance avec les commémorations du génocide qui coûta la vie à environ 1,2 million d’Arméniens entre avril 1915 et juillet 1916, la galerie parisienne Binôme présente les photographies que Pascaline Marre a réalisées sur le thème des traces d’Arménie en Anatolie, le pays ayant été partagé entre la Russie et l’Empire ottoman à la fin du 19e siècle.

Aboutissement de dix ans de travail préparatoire et sur le terrain, ces clichés, en couleurs ou en noir et blanc, positifs ou, de manière très pertinente et réussie, négatifs, interrogent la place qu’occupe aujourd’hui le génocide dans les mémoires, alors même que le gouvernement turc ne l’a, à ce jour, pas reconnu en tant que tel.

Cependant, Pascaline Marre ne documente pas un passé, elle œuvre en photographe, offre un regard particulier et singulier, plein de vie et d’espoir.

Pascaline Marre, Ani, église Surp Pirgiç, 40°30’26’’N 43°34’36’’E
Pascaline Marre, Ani, église Surp Pirgiç, 40°30’26’’N 43°34’36’’E (courtesy Galerie Binôme)

 

« L’église Saint-Sauveur s’élance vers le ciel, traçant une verticale dans ce paysage lunaire d’Ani, capitale du royaume d’Arménie. Datant du 11e siècle, cette église fut construite à la demande du prince Ablgharid Pahlavide, afin d’y déposer une relique de la “vraie croix” ramenée de Constantinople. Son plan circulaire composé de douze colonnes sur sa façade extérieure, en fait un bâtiment unique. »

 

 

 

 

Pascaline Marre, Samandagh, Cilicie, 36°05’N 35°56’E
Pascaline Marre, Samandagh, Cilicie, 36°05’N 35°56’E (courtesy Galerie Binôme)

 

« Le génocide arménien planifié par le gouvernement Jeunes Turcs a été d’une telle efficacité qu’il était impossible à la population arménienne de s’organiser et de résister. Il y eut cependant des mouvements de révolte, à l’image du siège de Van, grâce à l’appui de l’armée russe, et la révolte du Musa Dagh (Mont Moïse) en Cilicie, fameuse pour avoir connu un destin épique, grâce au sauvetage in extremis de quatre mille personne par la marine française postée au large, sous les ordres de l’amiral Gabriel Darrieus. »

 

 

 

De ce travail nourri de nombreuses rencontres et lectures, résultent non seulement plusieurs expositions, mais aussi un film ainsi qu’un ouvrage, Fantômes d’Anatolie, pour lequel Pascaline Marre s’est mise à l’écriture, la nuit. Notons en passant que ses mots, couchés sur le papier, sont à la fois textes et images, puisque la photographe a mis en espace chacune des lettres noires et expérimenté la typographie.

Pour réaliser cette œuvre multiple et ô combien admirable, Pascaline Marre est ainsi partie à la recherche moins d’une approche plasticienne ou d’une technique inédite que d’une chose bien difficile à saisir, l’émotion.

Pascaline Marre, « ArméniÉe », du 12 juin au 24 juillet 2015, Galerie Binôme, entrée libre ; Pascaline Marre, Fantôme d’Anatolie : regard sur le génocide arménien, photographies et textes de Pascaline Marre, introduction d’Anouche Kunth, Paris, Escourbiac, 2015, 45 €.

Outre les nombreux livres qui paraissent sur le génocide arménien, se tient à quelques rues de la galerie Binôme, au Mémorial de la Shoah, l’exposition « Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman », du 3 avril au 27 septembre 2015, entrée libre.

Entretien avec Greg Guillemin

Qu’il soit bercé par de tendres fantasmes, qu’il comporte une dimension morale ou politique, l’intérêt pour les super-héros n’a pas faibli depuis les années 1950, sans doute parce que les comics et leurs déclinaisons ont constamment su se renouveler au gré des tendances et des changements sociaux.

Hors les nombreuses séries télévisuelles annoncées pour l’automne 2015 (quatrième saison d’Arrow, Atom, deuxième saison de Flash, Hiro Nakamura, Supergirl, etc.), les super-héros marquent les arts plastiques de leur présence.

Valorisant la pop culture, la jeune galerie Sakura présente ainsi plus de cent vingt illustrations de onze artistes français et étrangers. À l’origine du projet, la parution du livre de Grégoire « Léon » Guillemin, For Your Eyes Only : Secret Life of Heroes. L’artiste ayant eu l’amabilité de répondre à nos questions, nous lui cédons la place.

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Pourquoi faire des « super-héros » des « super-normaux » en les représentant dans leur vie « quotidienne » ?

C’est arrivé par hasard. J’ai beaucoup travaillé sur les super-héros, seulement, lorsque que j’ai démarré cette série, l’idée n’était pas de les représenter. Je voulais partir sur une série totalement différente des précédentes, tant en termes de graphisme que de sujet ; je souhaitais réaliser une série érotique. Cependant, alors que j’apprécie provoquer des réactions auprès de mes publics, la série entamée n’avait rien de particulier outre l’aspect esthétique. Je me suis donc amusé à glisser un Spiderman dans l’un des visuels, et cela a été le flash ; nous n’avions encore jamais vu nos héros dans des scènes banales.

Les super-héros appartiennent à la pop culture, tout comme certaines marques ou certains produits de consommation courante, tout comme certains films ou certains livres que vous mettez en scène. Pourquoi avoir associé, au sein d’une même œuvre, plusieurs éléments de cette pop culture ? S’agit-il de la détourner ? De s’en distancer ?

Plutôt de lui rendre hommage… d’admettre que l’ensemble de ses items fait partie intégrante de ma culture. J’ai d’ailleurs appris à dessiner en recopiant des Strange.

Les œuvres de Roy Lichstenstein ont pu être évoquées à propos de vos propres réalisations. Que ce soit au niveau technique ou au niveau des idées, vous inscrivez-vous dans une esthétique ou un genre particuliers et, dans l’affirmative, lesquels ?

Dans l’esthétisme, bien évidemment, en raison du rapport à la trame. En revanche, au niveau des idées, je ne suis pas tout à fait d’accord. Lichstenstein cherchait en premier lieu à sublimer des parties de comics en les sortant de leur contexte original qu’était le support lui-même. C’était un maître de l’image avant tout, ce qui est loin d’être mon cas. En termes de genre, il est indéniable que je m’inscris dans une dynamique pop art, et plus particulièrement dans l’une de ses branches actuelles qu’est le geek art.

Les comics véhiculent souvent un message politique, ce qui explique en partie leur succès auprès des adultes. Qu’en est-il de vos œuvres ?

Partant du principe que je les démystifie, je m’affranchis même de l’idée qu’ils peuvent véhiculer… Cela dit, dans ma série Pop Icons, j’aborde plus volontiers le caractère politique.

Merci, Greg Guillemin, pour cet entretien.

« Super-normaux », Galerie Sakura, 50 cour Saint-Émilion, Bercy Village, 75012 Paris, du 5 mai au 7 juillet 2015, du mardi au vendredi de 12h à 20h, les samedis et dimanches de 11h à 20h, entrée libre, œuvres à partir de 40 €.

Un certain jardin

Un jour, raconte Hervé Bernard, quelqu’un m’a fait remarquer que lorsque l’on détenait plus de trente ans de photographies d’un tel lieu, il ne fallait pas s’arrêter avant d’avoir fait un livre ou une exposition… J’ai commencé par un film.

Quel est ce lieu ? Le jardin des Tuileries à Paris, aujourd’hui géré par le Louvre. Quel est ce film ? Empreintes, un court-métrage de dix-huit minutes dans lequel un narrateur à l’accent étranger évoque les histoires et les impressions qui le lient à cet espace. C’est aussi plus de trois cents photographies en noir et blanc ou en couleurs qui se succèdent et s’animent, en intelligence avec la narration et la bande son. Le procédé rappelle les débuts de la photographie, lorsqu’on cherchait à saisir le mouvement, et ceux du cinéma, lorsque le nombre d’images par seconde était variable et moins important qu’il ne l’est aujourd’hui. Pour ne pas heurter les habitudes visuelles actuelles, aucune image n’est toutefois parfaitement fixe.

Trente ans de photographies d’un jardin public permettent de l’incarner, de le personnifier, dans toute sa complexité : ses quatre saisons, son vaste millier de sculptures signées des plus grands noms, ses promeneurs aux profils variés selon le climat ou l’heure. Si aucune photographie n’est posée, certaines ont été prises à la dérobée, notamment grâce à un téléobjectif. Empreintes parvient ainsi à susciter humour comme contemplation, amour comme détestation. Il s’agit peut-être d’un hymne, sinon d’un hommage à l’un des jardins publics qui structure le paysage parisien et, certainement, d’une invitation à le découvrir à travers un regard généreux et connaisseur.

Hervé Bernard, Empreintes, 2015, France, 18 minutes, couleurs (avec le soutien de la Fondation des parcs et jardins de France). En attendant une diffusion plus large, le court-métrage sera visionné les 15, 16 et 17 mai 2015 au festival de Courson, au château de Chantilly.

Hervé Bernard (créateur visuel), Marco Martella (auteur), Denis Mercier (créateur sonore), Lola Norymberg (monteuse), Stanislas Stanic et Goran Veivoda (narrateurs des versions française et anglaise).

Le Cousin Jules

En Bourgogne, j’ai un cousin éloigné du côté de ma mère ; il vit dans un petit village près de Pierre-de-Bresse. Jules est né en 1891. À l’âge de vingt-deux ans, il épouse Félicie. Son père et son grand-père étaient forgerons. Il est donc devenu forgeron à son tour. Dans mon enfance, je passais tous mes étés chez eux. J’ai toujours été fasciné par le travail du fer. En 1967, j’ai alors décidé de réaliser un film sur Jules. Dès que j’avais du temps libre, en dehors de mon travail pour la télévision, je partais le retrouver en Bourgogne.

Dominique Benicheti (1943-2011) réalisa Le Cousin Jules entre avril 1968 et mars 1973. Passionné par la technologie, il décida de tourner en cinémascope avec un son magnétique couché sur la pellicule, ce qui à l’époque en limitait de fait la diffusion. Selon Pierre-William Glenn, l’un des deux directeurs de la photographie, Dominique Benicheti avait choisi ce format pour souligner le caractère spectaculaire de la vie quotidienne. Chaque plan fut en outre élaboré à partir de photographies, accentuant la dimension picturale du film sans toutefois estomper l’un de ses thèmes principaux, le temps qui passe.

Chercher l’eau au puits, se chauffer au bois, aiguiser les couteaux à la meule, se déplacer en charrette à cheval, s’approvisionner au camion épicerie qui s’arrête dans chaque village, vivre de peu. Dominique Benicheti propose une réflexion sur le temps, sur l’hier et l’aujourd’hui, sur les continuités et les ruptures dont l’une est admirablement suggérée : du jour au lendemain, pour une raison particulière, Jules Guiteaux cesse de se rendre à sa forge le matin. Le réalisateur fait revivre le temps nécessaire à lier un fagot de bois ou à égrainer un épi de maïs séché, ce qui n’empêche pas le film de paraître, dans l’esprit du spectateur, bien plus court que sa durée effective…

Le Cousin Jules sollicite également la vue et l’ouïe à un point d’exigence dont on a perdu l’habitude. Parole et musique ont cédé la place aux craquements des bois, aux geignements des cuirs, aux martèlements des fers, aux bruissements de la nature. Par ses plans fixes ou rapprochés, ses travellings, Dominique Benicheti invite non à voir et à entendre, mais à scruter et à écouter, à méditer et contempler.

Au sortir du film, certains penseront aux livres sur les métiers d’autrefois, les gestes oubliés parfois définitivement, d’autres aux documentaires Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) de Georges Rouquier, à la trilogie Profils paysans (2001-2008) de Raymond Depardon. À l’heure où nos métropoles ne connaissent plus les nuits étoilées, où des érudits s’interrogent sur l’accélération du temps dans nos sociétés, Le Cousin Jules évoque certes le passé, mais donne aussi à penser pour l’avenir.

Dominique Benicheti, Le Cousin Jules, 1973, France, couleurs, 91 minutes, en salle le 15 avril 2015 en version restaurée.

Corps de pierre et de chair

Photographie du tombeau de François Ier par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis, 1949)
Pierre Jahan, Tombeau de François Ier (basilique Saint-Denis, 1949) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

Vous ne connaissez pas le Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis ? Il n’est pas trop tard pour le découvrir à l’occasion de l’exposition consacrée à Pierre Jahan (1909-2003) qui photographia notamment les gisants de la basilique située à quelques rues de là.

Le Musée occupe l’ancien couvent des Carmélites de Saint-Denis fondé au début du 17e siècle et qui, de 1770 à 1787, accueillit l’une des filles de Louis XV, Madame Louise de France, choquée par les mœurs légères de la cour. Cloître, jardin des sens, chapelle rendent la visite des plus agréables, mais le parcours des expositions temporaires parfois sinueux. Les principales collections concernent le carmel, l’archéologie médiévale, l’ancien Hôtel-Dieu de la ville fondé au début du 18e siècle et dotée d’une remarquable apothicairerie, la guerre de 1870 et la Commune de Paris. Le Musée est également connu pour son fonds Paul Éluard, natif de Saint-Denis. À ces collections permanentes dont la diversité permet de visiter le Musée à plusieurs, chacun y trouvant son compte, s’ajoutent des expositions temporaires d’art contemporain ou qui mettent en valeur les fonds du Musée.

 

Autoportrait photographique de Pierre Jahan à vélo (1944)
Pierre Jahan, Autoportrait à vélo (1944) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition « Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », organisée en collaboration avec ses descendants, la galerie Michèle Chomette et l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC), propose de découvrir plusieurs séries réalisées par le photographe entre 1930 et 1960, résultats de recherches personnelles ou de commandes. Une centaine de tirage d’époque, certains inédits, ont été rassemblés, provenant de collections publiques ou privées. Il s’agit de la seconde exposition muséale de l’œuvre de Pierre Jahan après celle du musée Réattu d’Arles en 2010.

Lors de notre venue, nous avons suggéré d’ajouter une présentation de l’artiste et de son œuvre, tous les visiteurs n’en étant pas familiers. Au cas où cela n’a pu être fait, voici quelques mots sur Pierre Jahan. Le photographe, afin de subvenir à ses besoins, a collaboré à de nombreuses revues pour lesquelles il a réalisé des reportages. Il a également été sollicité par des entreprises – telles que les parfums Riguet, la cristallerie Daum, Christofle, Renault, Citroën –, pour leurs campagnes publicitaires et, à cet égard, s’est révélé un excellent photographe d’objet. Ces œuvres majeures sont cependant le fruit d’une pratique libre de la photographie. Pierre Jahan a exploré des registres extrêmement variés, des prises de vue extérieures très spontanées aux montages surréalistes. S’il a croisé André Breton et Paul Éluard, notamment lors de l’exposition surréaliste de 1938, il n’en a jamais été proche. Dès 1936, il a été membre du groupe de photographes Rectangle, qui renaît après la guerre sous le nom de Groupe des xv. Pierre Jahan, qui a toujours tiré ses photographies lui-même et aimait expérimenter, n’était toutefois guère un théoricien.

Photographie de Notre-Dame par Pierre Jahan, extraite de la série "Paris chante sa nuit" (janvier 1945)
Pierre Jahan, Paris chante sa nuit (Notre-Dame, janvier 1945)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photographie de docks par Pierre Jahan, extraite de la série "La vie batelière" (mars 1938)
Pierre Jahan, La vie batelière (docks, mars 1938)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Photographie de Pierre Jahan intitulée "Le pendu" (les puces, Paris, 1946)
Pierre Jahan, Le pendu (les puces, Paris, 1943)
© Pierre Jahan/ Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition occupe trois espaces du Musée : la salle du chapitre, la salle Paul Éluard et la tribune de Mesdames. Le premier espace offre un glissement imperceptible et admirable des corps de pierre (Les gisants de Saint-Denis, 1948, La mort et les statues, 1941-1942, ainsi que le très remarquable et avant-gardiste Dévot du Christ de la cathédrale de Perpignan, 1934, représentant une statue en bois sculpté du 14e siècle) au corps de chair (Études de nus, 1945-1949, et Plain chant, réalisé avec Cocteau en 1947). Pierre Jahan a profité d’une séance d’éclairage cinématographique pour photographier les gisants de la basilique Saint-Denis, privilégiant, comme on peut le constater, ceux réalisés en marbre, sans doute parce qu’ils reflétaient mieux la lumière. Au fond de la salle du chapitre, sont exposées des photographies de paysages urbains, d’hommes au travail et des puces de Saint-Ouen, Pierre Jahan comme les surréalistes appréciant y observer les assemblages incongrus d’objets et y chiner.

 

La salle Paul Éluard, dans laquelle est visionné un documentaire de Julie Chaux, accueille d’une part des collages et des photomontages illustrant des poésies « surréalistes » du Moyen Âge et, d’autre part, des photographies de l’exposition surréaliste qui eut lieu à la galerie des Beaux-Arts, rue du Faubourg Saint-Honoré, en janvier et février 1938. Ces dernières, inédites, s’ajoutent désormais à celles, célèbres, de Man Ray et de Denise Bellon.

Photographie de Pierre Jahan intitulée "La main aux yeux" (1948)
Pierre Jahan, La main aux yeux (1948)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photogramme de Pierre Jahan extrait de la série "L'herbier surréaliste" (1945-1947)
Pierre Jahan, L’herbier surréaliste (1945-1947) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Dans le dernier espace, la tribune de Mesdames, sont présentés, outre le Prédiscop, jeu divinatoire édité à fort peu d’exemplaires et qui témoigne là encore des intérêts communs à Pierre Jahan et aux surréalistes, des publicités, des photographies de la série Poupées (1942-1945) réalisées dans l’atelier du peintre et ami Henri Héraut, ainsi que des photogrammes de la série L’Herbier surréaliste (1947), d’autant plus « surréels » qu’ils ont été rongés par les flammes lors de l’incendie qui s’est déclaré dans l’atelier du photographe le 6 novembre 1948.

 

 

 

Cette exposition fait pénétrer dans l’univers si particulier de Pierre Jahan, artiste attachant par la qualité de son œuvre et par l’humanité, l’imagination et la liberté qui s’en dégagent. La galeriste Michèle Chomette l’évoque comme un éternel jeune homme qui s’émerveille de tout, et on la croit bien volontiers. Cette exposition donne également envie d’en savoir davantage sur sa vie et son parcours. Si les textes introductifs du catalogue gagneraient à être retravaillés et complétés lors d’une seconde édition, la biographie, la liste des expositions et des collections publiques, la bibliographie et la liste des œuvres présentées sont très bien documentées, permettant au lecteur de prolonger sa visite.

Photographie des tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d'Evreux et Philippe V le Long par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis,1949)
Pierre Jahan, Tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d’Evreux et Philippe V le Long (basilique Saint-Denis, 1949)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

À cet égard, il serait regrettable de ne pas aller voir les gisants qui ont inspiré le photographe. Située à cinq minutes à pied du Musée, la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France depuis le 6e siècle, offre un condensé d’histoire, d’histoire de la sculpture et de symbolique royale. À l’instar des entrées au Panthéon et des réalisations architecturales commandées par les présidents de la Cinquième République, les gisants, par leur représentation, les matériaux utilisés, leurs emplacements au fil des siècles, délivrent en effet une belle leçon de politique.

« Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, du 5 décembre 2014 au 9 mars 2015 ; samedi 24 janvier 2015 à 14h30 : visite couplée avec une promenade sur le thème de l’histoire industrielle de Saint-Denis ; dimanche 8 février 2015 à 15h30 : promenade atelier en famille « visages de pierre ».

Pierre Jahan : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie, Paris, Éditions Loco/Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, 2014, 120 p., 24 €, catalogue en français et anglais.

Basilique cathédrale de Saint-Denis, ouverte tous les jours, toute l’année, sauf les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre et pendant certains offices religieux.

« Je rêve… »

Il est des expériences artistiques dont les effets se prolongent bien après s’être absenté des œuvres. Telle est l’exposition de Tania Mouraud intitulée « Ad nauseam », à soulever le cœur, mais aussi l’espoir. À l’intérieur du Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, sont projetées, sur trois écrans, soit une quarantaine de mètres, les images de livres en train d’être détruits, à un rythme effréné, dans une usine de recyclage. Ces tapis roulants, grues, pelleteuses, bennes, qui charrient indifféremment romans, livres d’art ou de science, sont accompagnés d’une bande de sons mécaniques, industriels. Tania Mouraud n’a introduit aucune narration dans son installation, car elle souhaite que le spectateur comprenne en une fraction de seconde ce qu’y se joue. Ensuite, libre à lui de s’en retourner ou de rester et percevoir plus avant.


Comme pour les projections en trois dimensions ou à trois cent soixante degrés, la taille de l’œuvre suffit déjà à émouvoir. Le spectateur est confronté, puis immergé dans une destruction systématique, sans fin, une destruction programmée de l’être humain par l’être humain, selon Tania Mouraud. Sans émettre ni leçon ni jugement, l’artiste constate et témoigne de notre monde, elle en présente une vision, et fait ainsi prendre conscience au spectateur de l’environnement qu’il a créé et dans lequel il vit. Du propos de Tania Mouraud sur son œuvre, on retiendra davantage cette idée d’autodestruction que l’opposition entre l’être humain et la machine, notamment soulignée par des images vidées de toute âme, ou qu’une métaphore étendue tant du point de vue des auteurs des destructions (les êtres humains, les dictateurs, les producteurs ou consommateurs) que de ce qui est détruit (le vivant, l’être humain, le livre, l’histoire, la pensée).

La question est pourquoi j’ai pris les livres, au fond, comme sujet. Dans ce cas particulier, j’ai pris les livres parce qu’un livre est quelque chose qu’on touche, qu’on a dans les mains, qu’on lit tout seul, on est seul à seul, c’est une histoire presque d’amour entre le lecteur et le livre. J’ai voulu montrer qu’on détruisait ce qu’il y avait de plus intime, la personne actuelle.

Sur les murs du Musée, dans l’espace public, sont tendues deux bâches. Le passant pressé n’y verra que des rayures verticales noires et blanches, tandis que l’observateur y lira ces phrases à la typographie élaborée : « même pas peur » et « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Comme l’explique Tania Mouraud, il s’agit, pour l’une, d’un « même pas peur » de s’exprimer, d’aborder des sujets qui ne sont pas vendeurs et, pour l’autre, du silence, de la réécriture de l’histoire à l’invention d’un passé, de l’idée d’« homme nouveau », qui caractérisent nombre de dictatures. Au-delà, ces mots en noir et blanc appellent à une réflexion citoyenne et personnelle : quel monde souhaité-je contribuer à bâtir aujourd’hui et demain ?

Enfin, autre volet de l’exposition, sur plus de soixante-dix panneaux municipaux, a été reproduite la phrase de Martin Luther King « I have a dream »

… pour nous rappeler que rien n’est gagné, tout est encore à faire, un message d’espoir, un message d’injonction citoyenne…

… auquel nous voulions, à tout prix, faire écho.

Tania Mouraud, « Ad nauseam », Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et dans la ville de Vitry-sur-Seine, du 20 septembre 2014 au 25 janvier 2015.

Des ateliers, visites inventées, performances et installations autour de l’œuvre de Tania Mouraud auront lieu les 6-7 décembre 2014 et du 23 au 25 janvier 2015, entrée libre.

Catalogue : Tania Mouraud : Ad nauseam, Vitry-sur-Seine, Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2014, 256 p., 25 €.

Les « indésirables »

Le 15 janvier 2015 à 20h45 sur la chaîne de télévision thématique Toute l’histoire sera diffusé un documentaire à ne manquer sous aucun prétexte. En suivant le parcours de trois femmes, attachantes en raison de leurs fortes personnalités, de leurs convictions et de leurs engagements, Bénédicte Delfaut retrace l’histoire des camps d’internement de femmes dans la France de la Troisième République puis sous le régime de Vichy, une histoire non seulement éclipsée par celle de la déportation, mais aussi déniée.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

En 1938 sont créés des camps, alors qualifiés de concentration, dans le but d’accueillir d’abord les cinq cent mille réfugiés de la guerre civile espagnole, puis les cent cinquante mille juifs fuyant l’Allemagne nazie et les pogroms en Europe centrale et de l’Est, enfin, après la conclusion du pacte germano-soviétique, les communistes, dont le parti est alors interdit. Le décret-loi du 12 novembre 1938 permet d’interner les « indésirables étrangers ». Outre que le choix de l’expression, fondée sur l’idée de « désir », donne à réfléchir, soulignons que l’internement est une peine administrative. Elle est le fait non de la justice mais du préfet qui se voit alors attribuer des pouvoirs considérables, voire démesurés.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

En septembre 1939, la déclaration de guerre à l’Allemagne a pour conséquence l’internement systématique des étrangers, ces « ennemis de l’intérieur » soupçonnés de former une « cinquième colonne ». Le 10 juillet 1940, la Chambre des députés et le Sénat, réunis en Assemblée nationale, votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui pérennise les deux cents camps. Lors des tractations franco-allemandes relatives à la livraison de juifs à partir de juillet 1942, ces camps servent de « vivier ». La rafle du 26 août 1942 reste à cet égard un souvenir aussi douloureux qu’indélébile dans les mémoires de Nuria Casamilqua, Angelitta del Rio et Pauline Talens-Péri.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

Ces trois femmes venues d’Europe du Sud sont internées en 1938 au camp de Rieucros, en Lozère, alors qu’elles ne sont que fillette ou jeunes filles. Celui-ci accueille des femmes et des enfants de vingt-six nationalités différentes, pour certaines engagées politiquement du côté communiste. Bénédicte Delfaut rend compte à la fois de la vie à l’intérieur du camp dont les conditions sont déplorables et de l’attitude des habitants vis-à-vis de ces femmes, considérées par certains comme peu fréquentables en raison de leur opinion politique ou de leur supposée mauvaise vie, aidées par d’autres comme le maire de Mende qui permet la scolarisation des enfants les plus âgés. Parce que les trois femmes dont elle suit les parcours viennent d’Espagne, d’Italie et du Portugal, la réalisatrice propose également une histoire d’une Europe alors bouleversée.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

Dans ce documentaire dont les images sont d’une remarquable qualité, Bénédicte Delfaut mêle, avec brio, images et textes issus d’archives, prises de vue in situ, entretiens avec l’historien Tal Bruttmann, courts passages relevant davantage du docu-fiction et témoignages, avant tout ceux de trois femmes aux discours et aux attitudes simples et si souvent exemplaires.

Quand un ordre est infâme, la désobéissance devient un devoir. (Angelitta del Rio)

Bénédicte Delfaut, « Les indésirables », Toute l’histoire, 15 janvier 2015, 20h45, AB Productions, couleurs, 53 minutes.

Photographier l’habitat

Voici un projet comme on aimerait en découvrir plus souvent : au centre, la photographe Hortense Soichet, à ses côtés, un éditeur, un commissaire d’exposition, un administrateur de résidence d’artistes, réunis pour valoriser une photographie inhabituelle de l’architecture.

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Hortense Soichet s’intéresse depuis plusieurs années à la relation que chacun entretient avec son habitat. Elle écoute et enregistre des récits, elle photographie. Sans doute afin d’éviter une certaine redondance entre le son et l’image, les occupants des logements photographiés sont absents de ses clichés. L’œil peut ainsi se concentrer sur ces intérieurs et leur environnement immédiat (jardin, garage, etc.). Hortense Soichet non seulement tient là une idée, mais possède également les talents, de photographe comme d’anthropologue, pour la réaliser.

 

 

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Hortense Soichet conçoit ses projets par territoire. Qu’il s’agisse de zones urbaines ou périurbaines, de zones rurales, celles-ci ont en commun d’être en cours de mutation. Son « terrain » un fois choisi, elle rencontre les acteurs locaux qui la mettent en contact avec les habitants. Son travail révèle la diversité des foyers au sein d’un même territoire et d’un territoire à l’autre, et ce au-delà des oppositions entre logement choisi et attribué, maison individuelle et appartement, espace vaste et exigu. En proposant des récits singuliers et une image originale de ces domiciles, elle remet en cause bien des idées reçues, ce qui est fort louable.

 

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Les éditions Créaphis la suivent dans son projet. Après Intérieurs : logements à la Goutte d’or (2011), ont été publiés Aux Fenassiers (2012), consacré à la ville de Colomiers, et Ensembles : habiter un logement social en France (Montreuil, Colomiers, Beauvais, Carcassonne) (2014). Le travail de la photographe a également retenu l’attention d’Audé Mathé, commissaire de l’exposition « Espaces partagés : photographies d’Hortense Soichet » qui se tient du 5 novembre au 8 décembre 2014 à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris. Comme en témoigne la rubrique « actualités » de son site Internet, la photographe expose et intervient régulièrement dans différentes villes françaises. Elle fait également étape à La Métive, lieu international de résidence de création artistique situé dans la Creuse, où, loin des rumeurs du monde, lui sont offertes les conditions nécessaires à la poursuite d’un travail qui est aussi une œuvre.

« Espaces partagés : photographies d’Hortense Soichet », du 5 novembre au 8 décembre 2014, Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, entrée libre. Autour de l’exposition : jeudi 13 novembre à 19h, visite de l’exposition avec la photographe ; jeudi 11 décembre à 18h30, à la bibliothèque de la Cité, conversation autour du livre Ensembles, avec Hortense Soichet et Jean-Michel Léger, sociologue de l’habitat.