Martin Luther King par Ava DuVernay

Cela faisait longtemps que l’héritage laissé par Martin Luther King et la lutte pour les droits civiques nous intéressaient. Non pas comme l’accomplissement d’un seul homme, mais comme celui d’un mouvement collectif. Nous avons fortement milité depuis 2007 pour faire partie d’un tel projet cinématographique. Le fait que le cinéma ne se soit jamais emparé d’un tel sujet encourageait à une certaine humilité… tout en étant très motivant. Nous avons toujours envisagé cette histoire comme très vivante, avec des résonances contemporaines fortes [1]. (Jeremy Kleiner, producteur)

Le 15 juillet 2015 sortiront le DVD et le blu-ray du film Selma, ce qui permettra à ceux l’ayant manqué lors de sa diffusion en salle de le voir. Le scénario se concentre sur un épisode historique précis : les marches pacifiques qu’effectuent des militants en mars 1965, en Alabama, de la ville de Selma à la capitale Montgomery, afin d’obtenir le droit de vote effectif des Noirs. Ces manifestations conduisent à la signature du Voting Rights Act par le président Lyndon B. Johnson le 6 août de la même année. Sont de fait retracées « petite » et « grande » histoires, histoires « vue d’en bas » (les habitants, les militants) et « vue d’en haut » (Martin Luther King, Lyndon B. Johnson). Hors la question de la proximité à l’histoire et les aspects gros budget et grand public qui ont animé les critiques à la sortie du film, Selma, aux indéniables qualités artistiques, est intéressant à plus d’un titre.

Bien que la réalisatrice Ava DuVernay ait recours à des images d’archives et mette en scène avant tout Martin Luther King, alors âgé de trente-six ans, elle ne livre ni un documentaire ni un habituel biopic. En se focalisant sur un événement, par ailleurs moins connu que le boycottage des bus de Montgomery en 1955, elle procède à un choix narratif qui oriente les thèmes traités. Selma est ainsi moins le récit d’une trajectoire individuelle récompensée, précocement, un an plus tôt par le prix Nobel de la paix et qui s’achève, précocement, trois ans plus tard par un assassinat, que le tableau d’une activité politique et militante : jeux entre les pouvoirs local (la ville de Selma), étatique (l’État d’Alabama) et fédéral (le président Lyndon B. Johnson), solidarités et dissensions internes au sein du mouvement pour les droits civiques des Noirs, plans conçus et mis en œuvre.

Lyndon B. Johnson a pris des décisions sur des sujets cruciaux mais c’était aussi un simple être humain. Aucun président ne devient un surhomme une fois élu. Ce sont juste des hommes qui agissent du mieux qu’ils peuvent dans un contexte incroyablement éprouvant. (Tom Wilkinson, interprète de Lyndon B. Johnson)

En mars 1965, la stratégie du Southern Christian Leadership Conference (SCLC) repose sur deux points principaux : distinguer la lutte pour le droit de vote de celle pour la déségrégation, et attirer l’attention des médias dans le but de provoquer la mobilisation d’une large part de la population états-unienne. Il s’agit d’utiliser l’émotion que peut susciter la répression d’un mouvement non violent. À cette fin, Martin Luther King choisit la ville de Selma dont le shérif est connu pour sa brutalité. Cette décision donne matière à penser, d’autant plus lorsqu’on mesure le courage des manifestants : ceux-ci avançaient en sachant que les coups de matraque pouvaient les conduire à la mort. Peut-on se considérer non violent et attiser la violence de l’autre ? Pourtant, à Selma, le SCLC cherche explicitement à éviter le sang. Ainsi se révélerait une ambivalence de la stratégie.

À côté des militants proches de Martin Luther King, Ava DuVernay accorde une place importante à cinq femmes : Amelia Boynton, violemment frappée lors du « Bloody Sunday » (7 mars 1965), Richie Jackson qui hébergea des leaders du mouvement des droits civiques, Diane Nash, l’une des fondatrice du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), Annie Lee Cooper, restée dans l’histoire pour avoir frappé un shérif, et Coretta Scott King, qui accompagna son mari tout au cours de la lutte en faveur des Noirs. La réalisatrice traite des rapports au sein du couple King, dans la vie quotidienne comme lorsque ceux-ci sont manipulés par les agents du FBI, auteurs de dix-sept mille pages de comptes rendus de surveillance. Si c’est l’occasion de révéler les défauts de Martin Luther King ainsi que d’aborder les doutes, les convictions et la foi qui l’animent, ce thème plus personnel enrichit le film et contribue à décentrer le récit par rapport à la biographie du pasteur baptiste. Notons qu’à la différence de l’activité militante et de ces aspects privés, le sujet de la religion est peu développé. Elle occupe pourtant une place importante dans les discours de Martin Luther King et les marches de Selma rassemblèrent des personnes de confessions différentes.

On a tendance à associer Martin Luther King à une statue, un discours, un jour férié, en oubliant qu’il était avant tout un homme complexe, assassiné à trente-neuf ans après s’être battu pour des libertés dont nous jouissons tous aujourd’hui. Derrière le mythe, il y a une force de caractère que chacun peut trouver en soi. Si on cherchait vraiment à l’exploiter, on pourrait accomplir de grandes choses. (Ava DuVernay, réalisatrice)

Enfin, nous devons le premier film mettant en scène Martin Luther King à une femme noire-américaine de quarante-trois ans : un profil suffisamment atypique à Hollywood pour être souligné.

Le film a été porté par un sens du devoir. Toute l’équipe, techniciens comme acteurs, n’avait qu’une obsession en tête : rendre hommage à cette communauté de gens incroyables qui ont mis leur vie en péril pour obtenir les privilèges dont nous jouissons aujourd’hui. (David Oyelowo, interprète de Martin Luther King)

Selma, 2014, 128 minutes, Ava DuVernay (réalisation), Paul Webb (scénario), Oprah Winfrey, Jeremy Kleiner, Dede Gardner et Christian Colson (production), avec notamment David Oyelowo (Martin Luther King), Carmen Ejogo (Coretta Scott King), Tom Wilkinson (Lyndon B. Johnson), Tim Roth (George Wallace), Oprah Winfrey (Annie Lee Cooper), Alessandro Nivola (John Doar) et Martin Sheen (Frank Minis Johnson).

[1] Toutes les citations sont extraites du dossier de presse.

Sacrés caractères

Visuel de la websérie "Sacrés caractères" (2014)
Visuel de la websérie « Sacrés caractères » (2014)

Times New Roman, Garamond, Cambria, Arial : nous côtoyons et utilisons tous les jours des caractères typographiques sans nécessairement connaître leur histoire, pourtant si riche. À travers une websérie de douze films portant sur douze caractères, Thomas Sipp et Serge Elissalde retracent leurs origines et leurs évolutions, présentent leur créateur. C’est vif, drôle ou grave, et toujours inattendu.

Le premier épisode est à découvrir dès aujourd’hui. Proche des avant-gardes allemandes des années 1920, Paul Friedrich August Renner (1878-1956) créa le caractère Futura en 1928. Moderne et fonctionnel, il fut rejeté par les nazis qui lui préférèrent les lettres gothiques, selon eux plus germaniques, moins cosmopolites. Après la guerre, Futura fut utilisé par l’ONU et, en juillet 1969, pour laisser sur la lune un message à d’éventuels extraterrestres. Tissot, Louis Vuitton, Citroën, UHU, Red bull, Pay Pal et Canal+, entre autres, l’ont adopté.

Pour le second épisode de la série, il faut patienter jusqu’au 20 novembre 2014. L’ensemble de la série sera en ligne le 27 novembre. Le même jour et en préambule au « 24h autour du livre » qui aura lieu le lendemain, France Culture proposera, sur le thème de la typographie, un documentaire à 17h et un atelier de la création à 23h. N’hésitez pas, c’est épatant !

Dépêche : Transcaucase 2014

Photographie du Caucase de Frédéric Chaubin
© Frédéric Chaubin

Nous souhaitons vous informer d’une manifestation intitulée « Transcaucase 2014 », qui se déroule ces jours-ci, en plusieurs volets, . Il s’agit de partir à la découverte du Caucase, cette région à cheval sur l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Russie et la Turquie, de plusieurs manières.

Vendredi 14 novembre à 19h30 : concert du quatuor à cordes Arpeggione qui interprétera des œuvres de Piotr Tchaïkovsky, Sergei Aslamazian, Dmitri Chostakovitch et Sulkhan Tsintsadze.

Lundi 17 novembre à 18h : projection du film Le Murmure des ruines (2013) de Liliane de Kermadec, suivi d’un débat en présence de la réalisatrice.

Du 3 au 28 novembre 2014 : exposition de photographies de Frédéric Chaubin.

Il faut remercier la Fondation Calouste Gulbenkian, l’Institut national des langues et des civilisations orientales (Inalco) et l’Observatoire des États post-soviétiques sans lesquels ce programme vraiment prometteur n’aurait pu voir le jour.

Très beau voyage !

Auditorium de l’Inalco, pôle des langues et civilisations, 65 rue des Grands Moulins, 75013 Paris, entrée libre. Pour en savoir plus : http://www.inalco.fr/actualite/transcaucases-2014