Émergente ou reconnue, l’Afrique au cœur de Paris

Nù Barreto, Immersion, submersion (2017)
Nù Barreto, Immersion, submersion (2017)
© Nù Barreto/Courtesy LouiSimone Guirandou Gallery

Du 10 au 12 novembre, au Carreau du Temple à Paris, a eu lieu la deuxième édition d’AKAA (Also known as Africa), foire internationale d’art et de design contemporains dédiée à l’Afrique. Jeunes professionnelles d’exception, Victoria Mann, fondatrice de la foire, et Salimata Diop, directrice de la programmation culturelle, avait réuni cette année 38 galeries représentant 150 artistes de 28 pays sur le thème de la guérison : « quand l’homme et la société sont malades, l’art panse et repense le monde » était le sujet proposé.

La foire présentait des équilibres appréciables : autant d’artistes émergents que d’artistes reconnus (Romuald Hazoumé, Monica de Miranda, Dominique Zinkpè), autant de galeries européennes ou nord-américaines qu’africaines (Afrique du Sud, Angola, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Kenya, Maroc, Sénégal, Tunisie, Zimbabwe). Artistes ou galeristes, les femmes et les jeunes étaient au rendez-vous ; et la matière, qu’elle soit peinture ou sculpture, ainsi que la photographie dominaient. Le visiteur pouvait se confronter aux clichés humanistes de Patrick Willocq, aux œuvres de David Thuku qui, par ailleurs, dans le cadre d’un programme spécifique, aide de jeunes artistes kenyans à développer leur art, ou encore aux sculptures de Sokari Douglas Camp, si expressives quoique réalisées au chalumeau, sculptures à l’origine de la vocation de Victoria Mann.

Photographie de Franck Fanny
Photographie de Franck Fanny

Du point de vue du public, AKAA renouvelle la foire internationale d’art contemporain en plaçant en son centre la convivialité et la qualité des échanges. Par une pluie diluvienne de novembre, le visiteur gagnait la chaleur de l’Afrique en pénétrant dans un lieu à la fois lumineux grâce à la vaste verrière du Carreau du Temple, aux espaces parfaitement conçus et à taille humaine. Il pouvait parcourir les allées soit en vue d’acquérir une œuvre, soit comme les salles d’un musée : un audioguide était à sa disposition dont la bande-son est toujours accessible sur le site de la manifestation, une exposition faisait découvrir le design africain contemporain et un hommage au sculpteur sénégalais Ousmane Sow présentait notamment une Nouba qui se maquille (1984) inédite.

Au sous-sol également, se trouvaient une librairie de livres d’art, une boutique de vêtements Maison Château rouge – marque qui valorise l’artisanat de qualité du 18e arrondissement dans le cadre des Oiseaux migrateurs, « mouvement au service d’une Afrique entreprenante » –, un bar à jus de bissap, spécialité du Sénégal à base de fleurs d’hibiscus, un café où se rencontrer. AKAA propose en effet des ateliers, des conversations, des performances, des signatures, autant de moments d’art au cours desquels réflexions, émotions, décisions, engagements peuvent survenir, advenir, et ce dans n’importe quel domaine de la vie de chacun.

Œuvre de Yuri Zupancic
Œuvre de Yuri Zupancic

Enfin, il est réjouissant de voir la volonté et les efforts d’une jeune équipe très professionnelle ainsi aboutir : pensée jusque dans le moindre détail, AKAA figure déjà parmi les manifestations d’art contemporain incontournables et augure des perspectives prometteuses pour les artistes, les galeristes et les amateurs d’art. Comme le disait un visiteur à son épouse, accompagnés de leur deux jeunes enfants : « L’an prochain, on prévoira la journée… »

Site de la manifestation : http://akaafair.com/

La Belgique au contemporain

Avec Art Brussels, la Belgique a lancé ce qui ressemble fort à une « saison » d’art contemporain : Aalst, Beaufort, Bruges, Bruxelles, Mons (capitale de la culture 2015), Malines, les occasions ne manqueront pas de se rendre outre-Quiévrain pour renouer ou découvrir des œuvres contemporaines, qu’elles soient photographiques, plastiques, audiovisuelles ou sculpturales. Après une brève présentation de la Triennale de Bruges, de la Biennale de Malines « Contour 7 » et de « Beaufort, au-delà des frontières », nous évoquerons Art Brussels qui, pour sa trente-troisième édition, a réuni moins d’artistes mais dans de meilleures conditions, au demeurant déjà excellentes les années précédentes.

Bruges et Malines sont confrontées à une même problématique : comment exposer l’art contemporain dans une ville historique. La Triennale d’art contemporain et d’architecture de Bruges renoue avec celles qui se tinrent en 1968, 1971 et 1974, et où furent exposées les œuvres d’artistes alors méconnus, tels que Marcel Broodthaers, Jacques Charlier, Jef Geys, Mass Moving, Panamarenko, Roger Raveel. Le thème choisi pour relancer cette manifestation en 2015 tient en une question : que se passerait-il si Bruges devenait une mégalopole, si les cinq millions de visiteurs que la ville accueille annuellement décidaient d’y résider ? Les ressorts de l’interrogation, multiples, relèvent de l’architecture, de l’urbanisme, de la sociologie, ils conduisent à réfléchir aux enjeux de conservation ou de restauration d’un patrimoine bâti il y a plusieurs siècles, de l’habitat, de la citoyenneté, autant de sujets dont les arts contemporains savent s’emparer à leur façon.

La Ville de Bruges ayant assaini les canaux dans les années 1970 et développé des activités aquatiques, l’Atelier Bow-Wow propose, à partir d’une structure flottante conçue pour la Triennale, de repenser leur usage par les habitants.

Quelle structure d’habitation, également système socio-financier, permettrait à des personnes de niveaux sociaux différents de vivre ensemble ? Nicolas Grenier apporte une réponse avec l’installation Vertically Integrated Socialism, située dans l’église désaffectée du Grand Séminaire, qui comprend une maquette, un logement grandeur nature ainsi qu’un film de quarante-cinq minutes.

Nicolas Grenier, Vertically Integrated Socialism (2014)
Nicolas Grenier, Vertically Integrated Socialism (2014)

Bruges, cité médiévale protégée et ville d’un 21e siècle où 50 % de la population est citadine, présente donc cette année les œuvres de dix-huit artistes, auxquelles s’ajoutent trois expositions en intérieur : au musée Arentshuis sur les visions urbaines, à De Bond sur les dynamiques que connaissent certaines villes moyen- ou extrême-orientales et à l’Hôtel de ville sur les cités imaginaires.

Située entre Bruxelles et Anvers, Malines, au riche patrimoine légendaire et dont l’âge d’or se situe à la Renaissance, est cependant connue pour avoir été, de 1942 à 1944, un lieu de rassemblement des juifs et des Tsiganes en vue de leur déportation vers Auschwitz. La septième Biennale de l’image en mouvement « Contour », dédiée à Thomas More, l’auteur d’Utopia qu’il rédigea en 1515 au cours d’un séjour en Flandres, explore deux thèmes suffisamment amples pour tenter de donner une cohérence à l’ensemble des œuvres exposées et les rattacher aux lieux de la ville investis : celui des monstres et des martyrs conçus par les médias et celui des utopies imaginées par des fous, des philosophes ou des artistes. Parmi les œuvres exposées, celle d’An van. Dienderen intitulée SKIN/Blush a retenu notre attention. La réalisatrice belge donne une nouvelle existence aux « China girls ». Restés anonymes, ces modèles féminins, ainsi nommés en raison de leur visage au teint de porcelaine étaient utilisés au cinéma pour régler les éléments chromatiques des films. Voici quelques clichés de l’œuvre en cours de réalisation.

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Pour sa cinquième édition, les commissaires de la Biennale de Beaufort (Lorenzo Benedetti, Patrick Ronse, Hilde Teerlinck et Phillip Van den Bossche), tout en continuant d’investir l’espace public, ont décidé d’associer dix communes du bord de mer. La manifestation se déploiera donc sur soixante-sept kilomètres de côte, notamment en trois lieux : la réserve naturelle du Zwin, Raversyde et De Nachtegaal. La majorité des artistes sollicités ont conçu une œuvre pour l’occasion, en s’attachant à aller, cette année, « au-delà des frontières » de l’art, à savoir vers l’architecture, les sciences, l’urbanisme, l’enseignement et, en raison du caractère protégé des sites concernés, l’écologie, l’environnement, la durabilité. Beaufort 2015 promet ainsi un beau parcours.

À partir de 2016, Art Brussels, foire internationale où les galeries françaises semblent de plus en plus présentes, se tiendra à Tour & Taxi, lieu bruxellois plus central qui devrait donc attirer un public plus large et plus nombreux, du moins espérons-le. Voici quelques aperçus de l’édition de cette année.

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Cette année, les créations d’Ilse Haider ont intrigué, comme celles d’Athanasios Argianas.

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La galerie Samuel Vanhoegaerden, qui promeut des œuvres de Pierre Alechinsky, Alexander Calder, Christo, James Ensor ou Andy Warhol, avait fait le pari de ne présenter que deux séries de Fred Eerdekens, dont l’une d’elles a fait penser aux toiles fendues de Lucio Fontana.

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Art Brussels accueillait également les œuvres, au prix à six chiffres, d’artistes internationalement reconnus, tels que Takis, Bill Viola et Andy Warhol.

Pour réaliser Le Meilleur des mondes (2006), Mathieu Pernot, dont l’œuvre est actuellement exposée au Fotomuseum d’Anvers, a agrandi des cartes postales éditées entre 1950 et 1990 et représentant des habitations collectives de banlieues françaises comme fleuron du progrès. En contrepoint à cette série, la galerie Senda exposait les photographies en noir et blanc que Mathieu Pernot a prises lors de la destruction des ensembles de La Courneuve et de Meaux.

Benjamin Mouly, photographe autodidacte de vingt-trois ans qui a déjà conquis quelques jurys, présentait son travail sur les détails et les fragments.

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2015 fut une bonne année en matière de dessin et, à cet égard, la série Pendant qu’il fait encore jour (2014) d’Emmanuel Régent a retenu l’attention. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces dessins au feutre n’évoquent aucun temps ni lieu particuliers. C’est d’ailleurs dans cette indétermination que réside en partie la force de ces œuvres.

Enfin, comment ne pas avoir un pincement au cœur en tombant sur Paris roof tops de l’Allemand Michael Wolf ? Un regard étranger serait-il le plus à même d’évoquer un paysage à d’autres familier ? Peut-être était-il temps de rentrer…

Art Brussels, du 25 au 27 avril 2015 ; Beaufort, au-delà des frontières, du 21 juin au 21 septembre 2015 ; Triennale d’art contemporain et d’architecture Bruges 2015, du 20 mai au 18 octobre 2015 ; Contour 7, Malines, du 29 août au 8 novembre 2015.