Au 12 rue Mallet-Stevens

Vu de l'exposition "Propos d'Europe 13" (Aurélie Cenno, courtesy Fondation Hippocrène)
Vue de l’exposition « Propos d’Europe 13 ». (Aurélie Cenno, remerciements à la Fondation Hippocrène)

Pourquoi cheminer, un jour d’automne, jusqu’à cette impasse située au creux du 16e arrondissement parisien ? Une première raison est qu’elle porte le nom d’un architecte et designer français dont la célébrité fut malheureusement posthume. Robert Mallet-Stevens (1886-1945) réalisa notamment le pavillon du tourisme pour l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 ainsi que de nombreuses villas, comme la villa Cavrois à Croix (Nord) (1929-1932) ou la villa Noailles à Hyères (1925-1933), monument national pour l’une, association soutenue par l’État et dédiée à la promotion de jeunes artistes pour l’autre. De 1926 à 1934, l’architecte édifia plusieurs hôtels particuliers rue Mallet-Stevens, dont un ensemble occupant les numéros 9 à 12. Au 10, se trouve l’ancienne maison-atelier des sculpteurs Jan et Joël Martel et, au 12, sa propre agence, remaniée après la guerre, qui abrite la Fondation Hippocrène et accueille, jusqu’au 20 décembre, une exposition d’art moderne et contemporain, soit les deux autres raisons de cette promenade automnale.

Martin Boyce "Eyes", 2012 (courtesy the artist and David Roberts Collection, Londres)
Martin Boyce, « Eyes », 2012.
(remerciements à l’artiste et à la collection David Roberts, Londres)

Créée en 1992 par Jean et Mona Guyot, la Fondation Hippocrène, reconnue d’utilité publique, a pour mission de renforcer la cohésion entre jeunes européens, en soutenant financièrement des projets qui visent à former les jeunes à l’Europe ou à étendre la place de l’Europe dans les médias. En 2002, elle a ainsi initié un programme d’expositions d’art contemporain intitulé « Propos d’Europe ». Chaque année sont présentées des œuvres d’artistes européens provenant d’institutions également européennes. Fruit d’un partenariat avec la Fondation d’art David Roberts située à Londres, « Le Musée d’une nuit (Script for Leaving Traces) » permet au visiteur parisien de découvrir une trentaine d’œuvres de la collection du mécène : Sur la plage (1926) de Tamara de Lempicka, dont Robert Mallet-Stevens conçut l’atelier au numéro 7 de la rue Méchain dans le 14e arrondissement de Paris ; Ady (1935-1939) de Man Ray, qui était un ami de l’architecte ; ou encore Eyes (2012) de Martin Boyce, artiste inspiré par les travaux non seulement des frères Martel mais également de Robert Mallet-Stevens, comme en témoigne la typographie utilisée à la fois dans l’œuvre exposée et pour le nom de la rue visible depuis la même pièce…

« Le musée d’une nuit (Script for Leaving Traces) », du 3 octobre au 20 décembre 2014, Fondation Hippocrène, 12 rue Mallet-Stevens, 75016 Paris, du mardi au samedi de 14 h à 19 h, entrée libre, livret de présentation.

Les voyages pittoresques du baron Taylor

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« Si les choses vont encore quelques temps dans ce train, écrivait Victor Hugo en 1825, il ne restera bientôt plus à la France d’autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d’imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Nodier [1]. » Pas moins de trois expositions parisiennes traitent actuellement de ce projet démesuré et de ses initiateurs : « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques » au Musée de la vie romantique et, à deux pas de l’Hôtel Scheffer-Renan, à la Fondation Taylor, « Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France ».

À l’occasion des cent soixante-dix ans de sa création, la Fondation Taylor, dédiée à l’art contemporain, rend hommage à son fondateur, illustre en son temps, méconnu aujourd’hui. Cette regrettable trajectoire, peut-être causée par la seule faiblesse des œuvres littéraires du baron, mérite d’être inversée. L’exposition de la Fondation, qui réunit une centaine d’œuvres et bénéficie de nombreux prêts, se compose de cinq parties qui traitent respectivement des Voyages pittoresques ; de l’homme de théâtre, puisque le baron Taylor fut administrateur de la Comédie-Française et, dans cette fonction, permit la victoire du romantisme face au classicisme avec la représentation d’Hernani de Victor Hugo (1830) ; de ses voyages en Égypte au cours desquels il négociera notamment l’obélisque de Louxor qui orne la place de la Concorde depuis 1836 ; de la constitution, à la demande de Louis-Philippe, d’une collection impressionnante de peinture espagnole, malheureusement dispersée après l’abdication du roi en 1848 ; enfin, de la création de sociétés de secours mutuels réunissant respectivement les artistes dramatiques, les musiciens, les artistes plastiques, les professeurs, et les inventeurs et artistes industriels. La Société des gens de lettres et celle des auteurs dramatiques, qui existent encore aujourd’hui, reçurent en outre fréquemment son soutien. « Je dis que ces associations […], s’écriait Victor Hugo à la tribune de l’Assemblée nationale, ont rendu d’immenses services. Elles embrassent la famille presque entière des artistes et des écrivains. Elles ont des caisses de secours qui nourrissent des veuves, des orphelins. […] Elles font pénétrer les bienfaits plus avant que ne peut le faire le gouvernement. Elles peuvent faire accepter fraternellement des aumônes très modiques que l’État ne pourrait pas s’offrir décemment ; c’est-à-dire qu’elles peuvent faire beaucoup plus de bien avec moins d’argent. [2] » Promoteur des droits de la propriété littéraire et artistique, le baron Taylor, le « père des artistes » comme il fut nommé, se souciait non seulement de donner aux artistes les moyens de créer, mais également de mettre l’art à la portée de chacun et de « pousse[r] les Beaux-Arts de la France vers les premiers rangs des Beaux-Arts en Europe [3] ».

L’exposition de la Fondation Taylor débute avec Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France car le projet, inachevé, remonte à 1811. Il s’agissait de présenter, par des textes et des lithographies (technique alors nouvelle), les monuments français, afin de faire prendre conscience de ce patrimoine et ainsi lutter contre sa destruction. À la mort du baron Taylor en 1879, l’œuvre représentait vingt et un volumes et plus de trois mille planches, réalisés par quelques centaines d’artistes, parmi lesquels Horace Vernet, Jean-Baptiste Isabey, Théodore Géricault, Eugène Viollet-le-Duc. Ainsi, bien avant André Malraux et quoique dans un esprit différent, Alphonse de Cailleux, Charles Nodier et le baron Taylor eurent à cœur d’inventorier les richesses des régions françaises, que ce fût la Picardie, la Normandie, la Bretagne ou la Franche-Comté, et chaque folio fut accueilli avec un même enthousiasme.

Comme en témoignent les planches reproduites ici, l’esthétique compte autant que la précision architecturale ou historique. Pour rendre la lecture des ouvrages agréables et susciter l’émotion, les artistes n’hésitent pas à introduire des personnages, à suggérer par des détails une atmosphère particulière, à magnifier la réalité, conférant leur sens fort aux qualificatifs « pittoresques » et « romantiques » de ces voyages. D’aucuns ont parlé de la création d’un védutisme des monuments français, inspiré du genre pictural qui se développe en Italie, et notamment à Venise, au 18e siècle. « La pensée des artistes qui ont entrepris la description de nos vieux monuments était de reproduire des effets et de développer des sentiments », notait ainsi l’écrivain Henri de Latouche en 1821 [4]. Sont-ils également parvenus à mettre fin au vandalisme ? Si les abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille ont été préservées, bien des demeures historiques n’existent plus que sous la forme de lithographies, que les trois expositions, de qualité, invitent à découvrir ou redécouvrir.

« Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », du 2 octobre au 15 novembre, suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France », du 6 novembre 2014 au 17 janvier 2015, Fondation Taylor, 1 rue La Bruyère, 75009, Paris, du mardi au samedi de 14 h à 20 h, accès libre ; « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques », du 11 octobre 2014 au 18 janvier 2015, Musée de la vie romantique, 16 rue Chaptal, 75009, Paris, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h ; visite guidée des deux expositions les samedis.

 

[1] Victor Hugo, « Sur la destruction des monuments en France » (1825), Guerre aux démolisseurs, Montpellier, L’Archange minotaure, 2002.

[2] Victor Hugo, Almanach des lettres et des arts, Paris, sans éditeur, 1850, p. 71, cité dans Juan Plazaola, Le Baron Taylor : portrait d’un homme d’avenir, Paris, Fondation Taylor, 1989, p. 169.

[3] Lettre du baron Taylor à son collaborateur Adrien Dauzats, le 29 juillet 1846, cité dans ibid., p. 167.

[4] Henri de Latouche, Minerve littéraire, 1821, t. II, p. 17, cité dans ibid., p. 72.