Ces France de photographes (1984-2017)

Cyrille Weiner, série « La fabrique du pré » (2004-2014), Le cheval de trait de Roger des Près sur le Grand Axe (Nanterre, 2008) © Cyrille Weiner
Cyrille Weiner, série « La fabrique du pré » (2004-2014), Le cheval de trait de Roger des Près sur le Grand Axe (Nanterre, 2008) © Cyrille Weiner

La Bibliothèque nationale de France accueille jusqu’au 4 février 2018 une exposition magistrale : « Paysages français. Une aventure photographique, 1984-2017 ». En 1984, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) initie une mission photographique afin d’évaluer son action. De manière originale à l’époque, elle fait appel à des photographes en tant qu’artistes et créateurs pour travailler sur les paysages français. Par la suite, d’autres commanditaires, publics comme privés, du milieu de l’aménagement territorial comme de celui de la culture, se lancent dans l’« aventure » : le Conservatoire du littoral (1985-), l’Observatoire photographique national du paysage (1991-), la Mission photographique transmanche (1988-2005), Pôle image Haute-Normandie (2001-), Euroméditerrannée (2002-2009), France(s) territoire liquide (2011-2014), France vue d’ici (2014-2017), pour n’en citer que quelques-uns, définissent un territoire et un protocole avant de solliciter des photographes. À travers un millier de clichés de cent cinquante auteurs, déjà intéressants en tant que tels, l’exposition retrace une histoire des paysages français et une histoire de la photographie en France.

Sabine Delcour, série « Delta de la Leyre » (2006-2007) © Sabine Delcour/Mission photographique du Conservatoire du littoral
Sabine Delcour, série « Delta de la Leyre » (2006-2007) © Sabine Delcour/Mission photographique du Conservatoire du littoral

Raphaële Bertho et Héloïse Conesa, les commissaires, ont conçu un parcours chronothématique en quatre parties. « L’expérience du paysage » revient sur la mission de la DATAR qui dura quatre ans et à laquelle participèrent vingt-neuf photographes dont Raymond Depardon, Robert Doisneau, Suzanne Lafont et Sophie Ristelhueber. « Le temps du paysage » traite des années 1990, au cours desquelles est adoptée la loi sur le paysage (1993) et établie la Convention européenne du paysage (2000). Désormais considéré comme patrimoine, le paysage est l’objet d’une attention accrue : on le valorise et le documente, en témoignent les clichés de Sabine Delcour dans le delta de la Leyre, de Jean Bernard à La Réunion, d’Anne-Marie Filaire explorant le parc naturel régional du Livradois-Forêt. « Le paysage comme style » présente le passage vers une photographie accordant davantage d’importance aux aspects sociaux et économiques d’un paysage qui devient territoire, une photographie souvent plus engagée politiquement. Ainsi Baptiste Schmitt saisit-il la désertification des campagnes et Jürgen Nefzger les conséquences du développement de la consommation de masse. Enfin, se distinguant par une scénographie également très réussie, « l’être au paysage » est consacrée au projet France(s) territoire liquide dont le caractère collectif s’estompe au profit de la singularité des regards. Les œuvres dénotent alors plus encore une photographie plasticienne et confirment le dynamisme de l’art photographique, en perpétuel renouvellement. Ces quatre parties sont ponctuées par trois focus, sur les grands ensembles, les lieux du travail et les no man’s lands. Tout au long du parcours, la qualité de l’accrochage, qui prend en considération à la fois les problématiques évoquées et l’autonomie des œuvres, contribue de manière fondamentale à l’intelligibilité et à la sensibilité de l’exposition.

 

Alain Bublex, série « Plan voisin de Paris » (2004-2015), V2 Circulaire Secteur A23 (2013) © ADAGP, Paris 2017/Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris
Alain Bublex, série « Plan voisin de Paris » (2004-2015), V2 Circulaire Secteur A23 (2013)
Alain Bublex prend au pied de la lettre l’une des propositions de Le Corbusier dans le Plan voisin (1925) de faire traverser Paris par une artère de grande circulation. Il met alors en images l’une de ses conséquences possibles : le déplacement de l’activité résidentielle et économique vers le boulevard périphérique. Il propose ainsi une inversion des pôles, prenant le contre-pied la projection de l’architecte tout en la respectant fidèlement. (© ADAGP, Paris 2017/Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris)

Au cours des années évoquées, les photographes en mission travaillent l’argentique ou le numérique, le noir et blanc ou la couleur, avec un téléphone portable ou une chambre photographique, voire des techniques anciennes comme le calotype. À la fois outil d’analyse et œuvre à part entière, chaque cliché résulte de la rencontre entre deux singularités : celle d’un paysage ou d’un territoire et celle d’un regard ou d’un style. Si la diversité des photographies oblige à nuancer des oppositions souvent formulées, telles qu’entre l’esthéthique et le documentaire, l’exposition met en évidence l’émergence d’une nouvelle écriture au moyen de divers protocoles à partir des années 1980 : le reportage en vue d’inventaire laisse la place à l’expérience personnelle dans la durée ; le pittoresque et le sublime, au quotidien ; l’immutabilité, aux changements, le rapport à l’espace impliquant ici un rapport au temps, nécessairement moins géologique qu’humain.

À  quoi reconnaît-on un paysage français ? Si la France partage la nature des pays tempérés, elle hérite d’une physionomie particulière, variée, dont témoignent des sites comme le mont Blanc, la dune du Pyla ou les falaises d’Étretat, et les Français, eux, modèlent leur territoire, des champs de lavande aux panneaux routiers. Au-delà des diverses lectures possibles, de l’histoire de l’art à la sociologie en passant par l’aménagement du territoire ou la philosophie, l’exposition ouvre de stimulantes pistes de réflexion. En particulier, elle incite à définir les paysages de demain, donc des manières de vivre : conifères ou feuillus ? Haies habitées ou vastes étendues ? Pré, champ ou bitume ? Cheminées nucléaires, panneaux solaires ou hélices à tous vents ? Il revient à chacun, et à tous, de penser et d’agir.

« Paysages français. Une aventure photographique, 1984-2017 », du 24 octobre 2017 au 4 février 2018, Bibliothèque nationale de France, quai François-Mauriac, 75013 Paris, du mardi au samedi de 10h à 19h, dimanche de 13h à 19h, 11/9 €.

Autour de l’exposition à la Bibliothèque nationale de France

Conférences sur l’exposition : les jeudis 9, 16, 23 et 30 novembre, 7 et 14 décembre 2017 de 12h30 à 14h, salle 70.

Colloque « La France de face et de profil », 17-19 janvier 2018 (programme en ligne).

Visites commentée de l’exposition par des photographes exposés : les jeudis de 18h30 à 20h, renseignements et inscription au 01 53 79 49 49 ou visites@bnf.fr.

Diffusion de trois courts métrages le 28 novembre 2017 de 12h30 à 14h, petit auditorium.

Dans des galeries d’art

Thibaut Brunet, Frédéric Delangle, Marc Lathuillère, Michel le Belhomme, « France augmentée », du 27 octobre au 23 décembre 2017, galerie Binôme, 19 rue Charlemagne, 75004 Paris.

Noémie Goudal, du 26 octobre au 2 décembre 2017, galerie Les Filles du Calvaire, 17 rue des filles du Calvaire, 75003 Paris.

Thierry Cohen, Xavier Dauny, Sabine Guédamour, Jens Knigge, Olivier Mériel, Jacques Pugin, Nikolas Tantsoukes, « Paysages photographiques : réinventer le réel », du 24 octobre au 25 novembre 2017, galerie Esther Woerdehoff, 36 rue Falguière, 75015 Paris.

Aurore Bagarry, « Glaciers II : inventaire photographique des glaciers alpins », du 24 octobre au 2 décembre 2017, galerie Sit Down, 4 rue Sainte-Anastase, 75003 Paris (sur rendez-vous).

Émile Vialet et Jean-Philippe Carré-Mattéi, « France(s) Territoire Liquide, mission photographique sur le paysage français », du 9 au 30 novembre 2017, galerie Schumm-Braunstein, 9 rue de Montmorency, 75003 Paris.

Édith Roux, du 9 novembre au 16 décembre 2017, galerie DIX9, 19 rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris.

À la Cité de l’architecture et du patrimoine, 7 avenue Albert-de-Mun, 75116 Paris : tables rondes sur le thème du paysage les 15 novembre à 19h (« Paysages de l’inhospitalité ») et 13 décembre à 18h30 (« Photographie et projet de paysage »).

Au Centre des Récollets, 150-154 rue du Faubourg-Saint-Martin, 75010 Paris : journée d’études le 18 novembre (« Quel avenir pour la commande publique de photographie en France ? »).

Le Cousin Jules

En Bourgogne, j’ai un cousin éloigné du côté de ma mère ; il vit dans un petit village près de Pierre-de-Bresse. Jules est né en 1891. À l’âge de vingt-deux ans, il épouse Félicie. Son père et son grand-père étaient forgerons. Il est donc devenu forgeron à son tour. Dans mon enfance, je passais tous mes étés chez eux. J’ai toujours été fasciné par le travail du fer. En 1967, j’ai alors décidé de réaliser un film sur Jules. Dès que j’avais du temps libre, en dehors de mon travail pour la télévision, je partais le retrouver en Bourgogne.

Dominique Benicheti (1943-2011) réalisa Le Cousin Jules entre avril 1968 et mars 1973. Passionné par la technologie, il décida de tourner en cinémascope avec un son magnétique couché sur la pellicule, ce qui à l’époque en limitait de fait la diffusion. Selon Pierre-William Glenn, l’un des deux directeurs de la photographie, Dominique Benicheti avait choisi ce format pour souligner le caractère spectaculaire de la vie quotidienne. Chaque plan fut en outre élaboré à partir de photographies, accentuant la dimension picturale du film sans toutefois estomper l’un de ses thèmes principaux, le temps qui passe.

Chercher l’eau au puits, se chauffer au bois, aiguiser les couteaux à la meule, se déplacer en charrette à cheval, s’approvisionner au camion épicerie qui s’arrête dans chaque village, vivre de peu. Dominique Benicheti propose une réflexion sur le temps, sur l’hier et l’aujourd’hui, sur les continuités et les ruptures dont l’une est admirablement suggérée : du jour au lendemain, pour une raison particulière, Jules Guiteaux cesse de se rendre à sa forge le matin. Le réalisateur fait revivre le temps nécessaire à lier un fagot de bois ou à égrainer un épi de maïs séché, ce qui n’empêche pas le film de paraître, dans l’esprit du spectateur, bien plus court que sa durée effective…

Le Cousin Jules sollicite également la vue et l’ouïe à un point d’exigence dont on a perdu l’habitude. Parole et musique ont cédé la place aux craquements des bois, aux geignements des cuirs, aux martèlements des fers, aux bruissements de la nature. Par ses plans fixes ou rapprochés, ses travellings, Dominique Benicheti invite non à voir et à entendre, mais à scruter et à écouter, à méditer et contempler.

Au sortir du film, certains penseront aux livres sur les métiers d’autrefois, les gestes oubliés parfois définitivement, d’autres aux documentaires Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) de Georges Rouquier, à la trilogie Profils paysans (2001-2008) de Raymond Depardon. À l’heure où nos métropoles ne connaissent plus les nuits étoilées, où des érudits s’interrogent sur l’accélération du temps dans nos sociétés, Le Cousin Jules évoque certes le passé, mais donne aussi à penser pour l’avenir.

Dominique Benicheti, Le Cousin Jules, 1973, France, couleurs, 91 minutes, en salle le 15 avril 2015 en version restaurée.

Les voyages pittoresques du baron Taylor

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« Si les choses vont encore quelques temps dans ce train, écrivait Victor Hugo en 1825, il ne restera bientôt plus à la France d’autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques, où rivalisent de grâce, d’imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Nodier [1]. » Pas moins de trois expositions parisiennes traitent actuellement de ce projet démesuré et de ses initiateurs : « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques » au Musée de la vie romantique et, à deux pas de l’Hôtel Scheffer-Renan, à la Fondation Taylor, « Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France ».

À l’occasion des cent soixante-dix ans de sa création, la Fondation Taylor, dédiée à l’art contemporain, rend hommage à son fondateur, illustre en son temps, méconnu aujourd’hui. Cette regrettable trajectoire, peut-être causée par la seule faiblesse des œuvres littéraires du baron, mérite d’être inversée. L’exposition de la Fondation, qui réunit une centaine d’œuvres et bénéficie de nombreux prêts, se compose de cinq parties qui traitent respectivement des Voyages pittoresques ; de l’homme de théâtre, puisque le baron Taylor fut administrateur de la Comédie-Française et, dans cette fonction, permit la victoire du romantisme face au classicisme avec la représentation d’Hernani de Victor Hugo (1830) ; de ses voyages en Égypte au cours desquels il négociera notamment l’obélisque de Louxor qui orne la place de la Concorde depuis 1836 ; de la constitution, à la demande de Louis-Philippe, d’une collection impressionnante de peinture espagnole, malheureusement dispersée après l’abdication du roi en 1848 ; enfin, de la création de sociétés de secours mutuels réunissant respectivement les artistes dramatiques, les musiciens, les artistes plastiques, les professeurs, et les inventeurs et artistes industriels. La Société des gens de lettres et celle des auteurs dramatiques, qui existent encore aujourd’hui, reçurent en outre fréquemment son soutien. « Je dis que ces associations […], s’écriait Victor Hugo à la tribune de l’Assemblée nationale, ont rendu d’immenses services. Elles embrassent la famille presque entière des artistes et des écrivains. Elles ont des caisses de secours qui nourrissent des veuves, des orphelins. […] Elles font pénétrer les bienfaits plus avant que ne peut le faire le gouvernement. Elles peuvent faire accepter fraternellement des aumônes très modiques que l’État ne pourrait pas s’offrir décemment ; c’est-à-dire qu’elles peuvent faire beaucoup plus de bien avec moins d’argent. [2] » Promoteur des droits de la propriété littéraire et artistique, le baron Taylor, le « père des artistes » comme il fut nommé, se souciait non seulement de donner aux artistes les moyens de créer, mais également de mettre l’art à la portée de chacun et de « pousse[r] les Beaux-Arts de la France vers les premiers rangs des Beaux-Arts en Europe [3] ».

L’exposition de la Fondation Taylor débute avec Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France car le projet, inachevé, remonte à 1811. Il s’agissait de présenter, par des textes et des lithographies (technique alors nouvelle), les monuments français, afin de faire prendre conscience de ce patrimoine et ainsi lutter contre sa destruction. À la mort du baron Taylor en 1879, l’œuvre représentait vingt et un volumes et plus de trois mille planches, réalisés par quelques centaines d’artistes, parmi lesquels Horace Vernet, Jean-Baptiste Isabey, Théodore Géricault, Eugène Viollet-le-Duc. Ainsi, bien avant André Malraux et quoique dans un esprit différent, Alphonse de Cailleux, Charles Nodier et le baron Taylor eurent à cœur d’inventorier les richesses des régions françaises, que ce fût la Picardie, la Normandie, la Bretagne ou la Franche-Comté, et chaque folio fut accueilli avec un même enthousiasme.

Comme en témoignent les planches reproduites ici, l’esthétique compte autant que la précision architecturale ou historique. Pour rendre la lecture des ouvrages agréables et susciter l’émotion, les artistes n’hésitent pas à introduire des personnages, à suggérer par des détails une atmosphère particulière, à magnifier la réalité, conférant leur sens fort aux qualificatifs « pittoresques » et « romantiques » de ces voyages. D’aucuns ont parlé de la création d’un védutisme des monuments français, inspiré du genre pictural qui se développe en Italie, et notamment à Venise, au 18e siècle. « La pensée des artistes qui ont entrepris la description de nos vieux monuments était de reproduire des effets et de développer des sentiments », notait ainsi l’écrivain Henri de Latouche en 1821 [4]. Sont-ils également parvenus à mettre fin au vandalisme ? Si les abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille ont été préservées, bien des demeures historiques n’existent plus que sous la forme de lithographies, que les trois expositions, de qualité, invitent à découvrir ou redécouvrir.

« Le baron Taylor (1789-1879) à l’avant-garde du romantisme », du 2 octobre au 15 novembre, suivie des « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France », du 6 novembre 2014 au 17 janvier 2015, Fondation Taylor, 1 rue La Bruyère, 75009, Paris, du mardi au samedi de 14 h à 20 h, accès libre ; « La fabrique du romantisme, Charles Nodier et Les Voyages pittoresques », du 11 octobre 2014 au 18 janvier 2015, Musée de la vie romantique, 16 rue Chaptal, 75009, Paris, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h ; visite guidée des deux expositions les samedis.

 

[1] Victor Hugo, « Sur la destruction des monuments en France » (1825), Guerre aux démolisseurs, Montpellier, L’Archange minotaure, 2002.

[2] Victor Hugo, Almanach des lettres et des arts, Paris, sans éditeur, 1850, p. 71, cité dans Juan Plazaola, Le Baron Taylor : portrait d’un homme d’avenir, Paris, Fondation Taylor, 1989, p. 169.

[3] Lettre du baron Taylor à son collaborateur Adrien Dauzats, le 29 juillet 1846, cité dans ibid., p. 167.

[4] Henri de Latouche, Minerve littéraire, 1821, t. II, p. 17, cité dans ibid., p. 72.