Les « indésirables »

Le 15 janvier 2015 à 20h45 sur la chaîne de télévision thématique Toute l’histoire sera diffusé un documentaire à ne manquer sous aucun prétexte. En suivant le parcours de trois femmes, attachantes en raison de leurs fortes personnalités, de leurs convictions et de leurs engagements, Bénédicte Delfaut retrace l’histoire des camps d’internement de femmes dans la France de la Troisième République puis sous le régime de Vichy, une histoire non seulement éclipsée par celle de la déportation, mais aussi déniée.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

En 1938 sont créés des camps, alors qualifiés de concentration, dans le but d’accueillir d’abord les cinq cent mille réfugiés de la guerre civile espagnole, puis les cent cinquante mille juifs fuyant l’Allemagne nazie et les pogroms en Europe centrale et de l’Est, enfin, après la conclusion du pacte germano-soviétique, les communistes, dont le parti est alors interdit. Le décret-loi du 12 novembre 1938 permet d’interner les « indésirables étrangers ». Outre que le choix de l’expression, fondée sur l’idée de « désir », donne à réfléchir, soulignons que l’internement est une peine administrative. Elle est le fait non de la justice mais du préfet qui se voit alors attribuer des pouvoirs considérables, voire démesurés.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

En septembre 1939, la déclaration de guerre à l’Allemagne a pour conséquence l’internement systématique des étrangers, ces « ennemis de l’intérieur » soupçonnés de former une « cinquième colonne ». Le 10 juillet 1940, la Chambre des députés et le Sénat, réunis en Assemblée nationale, votent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain qui pérennise les deux cents camps. Lors des tractations franco-allemandes relatives à la livraison de juifs à partir de juillet 1942, ces camps servent de « vivier ». La rafle du 26 août 1942 reste à cet égard un souvenir aussi douloureux qu’indélébile dans les mémoires de Nuria Casamilqua, Angelitta del Rio et Pauline Talens-Péri.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

Ces trois femmes venues d’Europe du Sud sont internées en 1938 au camp de Rieucros, en Lozère, alors qu’elles ne sont que fillette ou jeunes filles. Celui-ci accueille des femmes et des enfants de vingt-six nationalités différentes, pour certaines engagées politiquement du côté communiste. Bénédicte Delfaut rend compte à la fois de la vie à l’intérieur du camp dont les conditions sont déplorables et de l’attitude des habitants vis-à-vis de ces femmes, considérées par certains comme peu fréquentables en raison de leur opinion politique ou de leur supposée mauvaise vie, aidées par d’autres comme le maire de Mende qui permet la scolarisation des enfants les plus âgés. Parce que les trois femmes dont elle suit les parcours viennent d’Espagne, d’Italie et du Portugal, la réalisatrice propose également une histoire d’une Europe alors bouleversée.

Extrait du documentaire "Les indésirables" (2015)

Dans ce documentaire dont les images sont d’une remarquable qualité, Bénédicte Delfaut mêle, avec brio, images et textes issus d’archives, prises de vue in situ, entretiens avec l’historien Tal Bruttmann, courts passages relevant davantage du docu-fiction et témoignages, avant tout ceux de trois femmes aux discours et aux attitudes simples et si souvent exemplaires.

Quand un ordre est infâme, la désobéissance devient un devoir. (Angelitta del Rio)

Bénédicte Delfaut, « Les indésirables », Toute l’histoire, 15 janvier 2015, 20h45, AB Productions, couleurs, 53 minutes.

Aux sources de l’heroic fantasy

Image de la bande annonce de l'émission "La Grande Librairie" consacrée au "Trône de fer" de George R. R. Martin.
LGL © 2014

Le jeudi 13 novembre, François Busnel, animateur de l’excellente émission « La Grande Librairie », recevra l’Américain George R. R. Martin, auteur de la saga du Trône de fer. Tous les dimanches, du 30 novembre au 28 décembre, Olivier Simonnet, lui, proposera de découvrir des lieux et des figures qui ont inspiré l’Anglais John R. R. Tolkien, auteur du non moins célèbre Seigneur des anneaux. Un documentaire de Simon Backès diffusé le 3 décembre, « J. R. R. Tolkien, des mots, des mondes », complètera ce cycle. C’est l’occasion de revenir sur deux succès littéraires puis filmiques, sur des histoires ou légendes qui ont influencé un professeur à l’Université d’Oxford ainsi qu’un journaliste, scénariste à Hollywood.

Écrit entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, Bilbo le Hobbit paraît en 1937. Le roman obtenant un succès à la fois critique et commercial, l’éditeur de Tolkien, Stanley Unwin, réclame une suite. Le Seigneur des anneaux, fruit de douze ans de travail, est publié en 1954-1955. Les exemplaires vendus se chiffrent à présent en centaines de milliers et les adaptations sont pléthoriques. Le troisième volet du film réalisé par Peter Jackson, Le Hobbit : la bataille des cinq armées, sortira ainsi en salle le 10 décembre. Le premier tome du Trône de fer de George R. R. Martin paraît en 1996. La saga, qui compte aujourd’hui cinq tomes, en comprendra sept, auxquels s’ajoutent des préludes à l’histoire, tels que Le Chevalier errant, L’Épée lige ou, récemment paru, L’Œuf du dragon. Il s’est vendu environ trente millions d’exemplaires du Trône de fer et la série télévisuelle est parmi les plus regardées dans le monde.

Histoires et légendes sont à la source de ces œuvres littéraires, la frontière entre les unes et les autres n’étant d’ailleurs pas toujours facile à définir. Ainsi, les 7 et 14 décembre, John Howe, illustrateur officiel des œuvres de Tolkien et directeur artistique des films de Peter Jackson, comparera Merlin l’enchanteur en sa forêt de Brocéliande et Gandalf, le roi Arthur et Bilbo ou Frodo, les chevaliers de la table ronde et la communauté de l’anneau, la quête du Graal et celle de l’anneau, nous rappelant au passage l’héritage celtique qui rassemble les deux rives de la Manche, et l’universalité, car l’humanité, des contes, mythes et légendes. Comme Tolkien en son temps, Martin ne cache guère ses multiples sources d’inspiration : Le Seigneur des anneaux, à l’évidence, mais aussi Les Rois maudits (1955-1977) de l’académicien Maurice Druon. Le palais des ducs de Bourgogne à Dijon est l’un des cadres du Trône de fer, et la malédiction des templiers ou encore l’affaire de la tour de Nesles, dans laquelle auraient été impliquées les trois belles-filles de Philippe le Bel, influencèrent son auteur. François Busnel et Olivier Simonnet nous invitent donc aussi au voyage à travers des livres, légendes médiévales ou romans contemporains, et dans des contrées françaises ou étrangères.

Au-delà, ces émissions interrogent sur le processus de création, sur l’impossibilité de distinguer précisément le connu, le vécu et l’imaginé d’un auteur, la part de conscient et d’inconscient dans un récit. Si, du fait de son universalité, Le Seigneur des anneaux fut récupéré par des courants idéologiques divers et parfois opposés, nous retiendrons de l’œuvre de Tolkien, atteint de la fièvre des tranchées pendant la Grande Guerre et profondément marqué par le second conflit mondial, l’importance du libre arbitre, des ressources souvent insoupçonnées que chacun possède, et ce Bilbo, ce Frodo, telle femme ou tel homme, qui peu à peu acceptent une destinée à laquelle ils n’aspirent pas nécessairement, et ce pour défendre des valeurs.

« La Grande Librairie », 13 novembre 2014, 20 h 40, France 5. Signalons également la sortie du coffret des Carnets de route de François Busnel, consacrés à des écrivains du Royaume-Uni et d’Irlande, 6 DVD, 34,99 € ; « À la recherche du Hobbit », du 30 novembre au 28 décembre 2014, tous les dimanches à midi, et « J. R. R. Tolkien, des mots, des mondes », 3 décembre 2014, 22 h 20, Arte.

Les œuvres de Maurice Druon, de George R. R. Martin, de John R. R. Tolkien sont disponibles en plusieurs éditions, de même que les histoires et légendes qui les ont inspirées.

Une histoire des fleurs

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Voilà un livre dont la réalisation est aussi charmante que son sujet : les fleurs. Si Valérie Chansigaud ne tient pas l’annonce faite en introduction, à savoir retracer l’histoire des fleurs du point de vue de celles-ci, elle s’intéresse bien « au prix qu’ont payé les fleurs pour l’amour dévorant que nous leur portons » et propose douze questions telles que : jardin et nature sont-ils compatibles ? Fleurs de riches ou fleurs de pauvres ? Les fleurs sont-elles victimes de la mode ? La plus belle des fleurs n’est-elle pas artificielle ? Que nous racontent les fleurs dans l’art ? Les fleurs rendent-elles heureux ? Mauvaises herbes, des fleurs comme les autres ? Se souciant davantage de plaisir et d’intérêt de la lecture que d’exhaustivité, elle y répond en deux cent cinquante pages par un texte fondé sur des connaissances solides, des citations et des illustrations.

Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s'offrir. (Lindenia, 1891, vol. 2)
« Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s’offrir. » (Lindenia, 1891)

Valérie Chansigaud ne traite que de l’Occident, c’est déjà beaucoup, et privilégie les 18e, 19e et début du 20e siècles. Elle n’écarte toutefois aucune approche, conjuguant histoires anthropologique, culturelle, économique, politique, sociale non seulement des fleurs, mais également de ceux qui en vivent et de ceux qui en jouissent. Le lecteur apprend autant sur la culture et le commerce des fleurs que sur l’extinction de certaines espèces ou l’évolution des goûts au fil du temps. Afin de ne pas charger inutilement les doubles pages, des appels de notes renvoient à une riche bibliographie en fin d’ouvrage. L’index qui suit, lui, aurait pu être étoffé.

"Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. (J.Mothersole, 1919)
« Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. » (J.Mothersole, 1919)

Les citations qui rythment l’ouvrage ont été choisies non pour leur poésie mais pour appuyer au mieux le parcours narratif. Si certaines sont attendues, comme celle extraite d’À rebours de Joris-Karl Huysmans sur les fleurs artificielles, la plupart d’entre elles témoignent de la diversité et du nombre important de textes consultés par Valérie Chansigaud. Enfin, le graphisme et la maquette de ce beau livre sont admirables, en raison de leurs équilibres et de leur lisibilité. Chaque double page a été conçue selon les éléments textuels et visuels à y placer, introduisant une variété dans la présentation. Si l’on ne devait mentionner qu’une seule qualité à Une histoire des fleurs, ce serait pourtant la recherche iconographique. Peintures, gravures, affiches, photographies se caractérisent par leur abondance, leur pertinence, leur aspect inédit et la finesse de leur reproduction. Quoique omettant souvent les supports et techniques utilisés, les légendes explicatives qui accompagnent ces documents accroissent encore leur intérêt.

"Publicité pour la collection "Ne m'oubliez pas" de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l'entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue "Everything for the Garden", 1929)
« Publicité pour la collection « Ne m’oubliez pas » de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l’entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue « Everything for the Garden », 1929)

Une histoire des fleurs a reçu le prix Léon de Rosen 2014 de l’Académie française. Espérons qu’il sera choisi comme un très beau cadeau pour les fêtes de fin d’année.

Valérie Chansigaud, Une histoire des fleurs : entre nature et culture, Paris, Delachaux et Niestlé, 2014, 34,90 €.