Luzia Simons aux Archives nationales

« Stockage » : tel est le titre de l’installation que Luzia Simons a conçu pour les Archives nationales, dans le cadre de la quatorzième édition des rendez-vous aux jardins. Ce titre affirme un dialogue entre les huit images exposées et le lieu de conservation que constitue cette institution nationale. Il renvoie à la technique utilisée par l’artiste pour créer des compositions de tulipes bientôt fanées, ainsi qu’au commerce de ces fleurs à travers l’histoire.

Préfiguration de l'installation "Stockage" de Luzia Simons (2016)
Préfiguration de l’installation « Stockage » de Luzia Simons (2016)
© Studio Luzia Simons

Fondées sous la Révolution française, les Archives nationales préservent des documents publics dont les plus anciens datent du 7e siècle, des fonds privés et les minutes des notaires parisiens. Sur décision de Napoléon Ier, elles occupent depuis 1808 l’hôtel des princes de Rohan-Soubise construit en 1705 par Pierre-Alexis Delamair. Le bâtiment est précédé d’un péristyle, dont les niches accueillent les réalisations de Luzia Simons : trois à l’est côté rue, séparées par des niches vides, cinq à l’ouest côté jardins. L’asymétrie voulue, le style peut-être baroque de l’œuvre interpellent le classicisme de l’architecture, de pierre et de verdure. Ce rythme impair, ces tulipes proches de l’humus dont les multiples couleurs rappellent à l’artiste celles des grands dépôts conduisent moins vers la rue que vers ces autres jardins, eux nécessairement réels puisque ouverts au public depuis 2011.

« Installation » ? « Images » ? « Stockage » se compose en fait de huit scannogrammes. Luzia Simons, qui a mis au point et pratique ce procédé depuis 1996, non sans mérite au regard de l’évolution des technologies, dispose, superpose, des tulipes en fin de cycle floral sur la plaque en verre d’un scanner qui en capte l’image par un lent balayage. Le rendu surprend et fascine, en raison notamment de la quasi-absence de perspective, de profondeur de champ, et par conséquent de flou, d’imprécision. À l’évidence, la numérisation, qu’elle soit de fleurs ou d’archives, constitue aussi une accumulation de données, à stocker.

Luzia Simons, "Stockage" (2016)
Luzia Simons, « Stockage » (2016)
© Studio Luzia Simons

Pourquoi amasser et, surtout, pourquoi des tulipes ? Artiste franco-brésilienne vivant à Berlin, Luzia Simons, par le choix de cette fleur, interroge un symbole. Longtemps, si ce n’est aujourd’hui encore, lui fut imputée la première spéculation financière, jusqu’à ce que des économistes et des historiens ne remettent en question l’idée selon laquelle l’augmentation inconsidérée du prix du bulbe en 1637 avait eu pour cause une manipulation du marché. De même, la tulipe, originaire du Kazakhstan, cultivée d’abord par les Perses et les Turcs, ne fut-elle que progressivement associée aux Pays-Bas. À travers la culture et le commerce d’une fleur, Luzia Simons traite ainsi de thèmes qui lui sont chers : circulations et transferts culturels, migrations, racines. C’est la sédentarité, ne l’oublions pas, qui a permis à l’être humain de stocker des biens, d’amasser des richesses, avec les conséquences que ces comportements induisent.

La première partie de l’installation « Stockage » , « Segmentos », occupa plusieurs mois l’octogone de la Pinacothèque de l’État de São Paulo, en 2013-2014. La seconde partie, aux Archives nationales jusqu’au 18 septembre, s’intitule « Vanitas rerum », la vanité des choses. Parce que Luzia Simons ne laisse rien au hasard, parce qu’elle construit patiemment une œuvre à laquelle sa maturité et son vécu confèrent de la profondeur, elle a aussi voulu proposer une réflexion sur le temps, tout en nuances : si la pérennité des archives s’oppose au caractère éphémère des fleurs, la préservation incertaine des documents contraste avec la fixation par l’image d’un état du vivant. Dès lors, s’agit-il de natures mortes ?

D’autres réalisations de Luzia Simons sont actuellement visibles en France, au Centre d’arts et de nature de Chaumont-sur-Loire et à la galerie de Samuel Le Paire. Autour d’une traduction particulière de la nature morte, « Still lifes {De silencieuses natures} », ce dernier a réuni les œuvres de quatre artistes. Outre les scannogrammes de Luzia Simons, on peut apprécier Aire médiane claire (1949) de Jean Dubuffet, ainsi que 27 avril 2016 (2016) de Pauline Bazignan dont les acryliques se révèlent une fraîche et prometteuse découverte.

Luzia Simons, « Stockage – vanitas rerum », du 3 juin au 18 septembre 2016, Archives nationales, Cour de l’hôtel de Soubise, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, tous les jours de 8h à 20h, entrée libre ; catalogue de l’exposition, Luzia Simons, Archives nationales, Paris. Pinacoteca do Estado de São Paulo. Installations in situ, Berlin/Zurich, Hans Schiler/Galerie Fabian & Claude Walter, 2016.

« Still lifes {De silencieuses natures} », du 6 juin au 22 juillet 2016, Ma galerie – Samuel Le Paire, 7 rue du Louvre, 75001 Paris, 06 80 89 94 97, contact@samuellepaire.com, entrée libre sur rendez-vous.

Domaine de Chaumont-sur-Loire, du 1er avril au 2 novembre 2016 : Luzia Simons, « Jardin », château, galerie des photographes ; Pauline Bazignan, « Intérieur. Hespérides », asinerie ; Giuseppe Penone, « Trattenere 8 anni di crescita (continuera a crescere tranne che in quel punto), 2004-2012 », parc historique.

« Je rêve… »

Il est des expériences artistiques dont les effets se prolongent bien après s’être absenté des œuvres. Telle est l’exposition de Tania Mouraud intitulée « Ad nauseam », à soulever le cœur, mais aussi l’espoir. À l’intérieur du Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, sont projetées, sur trois écrans, soit une quarantaine de mètres, les images de livres en train d’être détruits, à un rythme effréné, dans une usine de recyclage. Ces tapis roulants, grues, pelleteuses, bennes, qui charrient indifféremment romans, livres d’art ou de science, sont accompagnés d’une bande de sons mécaniques, industriels. Tania Mouraud n’a introduit aucune narration dans son installation, car elle souhaite que le spectateur comprenne en une fraction de seconde ce qu’y se joue. Ensuite, libre à lui de s’en retourner ou de rester et percevoir plus avant.


Comme pour les projections en trois dimensions ou à trois cent soixante degrés, la taille de l’œuvre suffit déjà à émouvoir. Le spectateur est confronté, puis immergé dans une destruction systématique, sans fin, une destruction programmée de l’être humain par l’être humain, selon Tania Mouraud. Sans émettre ni leçon ni jugement, l’artiste constate et témoigne de notre monde, elle en présente une vision, et fait ainsi prendre conscience au spectateur de l’environnement qu’il a créé et dans lequel il vit. Du propos de Tania Mouraud sur son œuvre, on retiendra davantage cette idée d’autodestruction que l’opposition entre l’être humain et la machine, notamment soulignée par des images vidées de toute âme, ou qu’une métaphore étendue tant du point de vue des auteurs des destructions (les êtres humains, les dictateurs, les producteurs ou consommateurs) que de ce qui est détruit (le vivant, l’être humain, le livre, l’histoire, la pensée).

La question est pourquoi j’ai pris les livres, au fond, comme sujet. Dans ce cas particulier, j’ai pris les livres parce qu’un livre est quelque chose qu’on touche, qu’on a dans les mains, qu’on lit tout seul, on est seul à seul, c’est une histoire presque d’amour entre le lecteur et le livre. J’ai voulu montrer qu’on détruisait ce qu’il y avait de plus intime, la personne actuelle.

Sur les murs du Musée, dans l’espace public, sont tendues deux bâches. Le passant pressé n’y verra que des rayures verticales noires et blanches, tandis que l’observateur y lira ces phrases à la typographie élaborée : « même pas peur » et « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Comme l’explique Tania Mouraud, il s’agit, pour l’une, d’un « même pas peur » de s’exprimer, d’aborder des sujets qui ne sont pas vendeurs et, pour l’autre, du silence, de la réécriture de l’histoire à l’invention d’un passé, de l’idée d’« homme nouveau », qui caractérisent nombre de dictatures. Au-delà, ces mots en noir et blanc appellent à une réflexion citoyenne et personnelle : quel monde souhaité-je contribuer à bâtir aujourd’hui et demain ?

Enfin, autre volet de l’exposition, sur plus de soixante-dix panneaux municipaux, a été reproduite la phrase de Martin Luther King « I have a dream »

… pour nous rappeler que rien n’est gagné, tout est encore à faire, un message d’espoir, un message d’injonction citoyenne…

… auquel nous voulions, à tout prix, faire écho.

Tania Mouraud, « Ad nauseam », Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et dans la ville de Vitry-sur-Seine, du 20 septembre 2014 au 25 janvier 2015.

Des ateliers, visites inventées, performances et installations autour de l’œuvre de Tania Mouraud auront lieu les 6-7 décembre 2014 et du 23 au 25 janvier 2015, entrée libre.

Catalogue : Tania Mouraud : Ad nauseam, Vitry-sur-Seine, Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2014, 256 p., 25 €.