Les jardins brodés de Mika Yamada

Mika Yamada (galerie Hayasaki, Paris, 2017)
Mika Yamada (galerie Hayasaki, Paris, 2017)

Jusqu’au 23 avril seulement, la galerie Hayasaki, située dans cet agréable lieu de flânerie que constitue le village Saint-Paul, offre à tous la possibilité de contempler les œuvres de la talentueuse Mika Yamada. Après s’être formée au design et à l’artisanat d’art à Tokyo, la jeune Japonaise a choisi de s’épanouir dans la broderie et, depuis 2015, de résider à Paris.

Mika Yamada, Iris noir
Mika Yamada, Iris noir

La faible distance qui sépare son atelier du Jardin des plantes explique que ce dernier soit rapidement devenu une intarissable source d’inspiration. Iris, mousses, bassins d’eau douce dans lesquels évoluent des poissons sont autant de sujets, fréquents dans l’art japonais, qui retiennent son attention. Mika Yamada, à Paris, a aussi découvert de nouvelles matières à travailler et rencontré fabricants de tissus ou plumassiers. Ainsi les soieries françaises se mêlent-elles au papier washi, pour le meilleur.

Mika Yamada, Broderie sur papier washi
Mika Yamada, Broderie sur papier washi

Les broderies de Mika Yamada témoignent de la richesse des échanges entre les cultures. Elles prouvent que l’« art », le « design », l’« artisanat » ne sont que des mots voire des catégories, des abstractions, seulement utiles pour appréhender une réalité bien plus complexe. Ces œuvres encouragent ainsi à consolider et à bâtir des passerelles entre les cultures et entre les arts.

Enfin, de manière plus essentielle, les broderies d’art de Mika Yamada incitent à observer, à contempler et à respecter une nature qui peut tant pour l’être humain.

Mika Yamada, « Jardins rêvés – Jardins brodés », du 13 au 23 avril 2017, galerie Hayasaki, village Saint-Paul, 12-14 rue des Jardins Saint-Paul, 75004 Paris, 01 42 71 10 20, kayokohayasaki@gmail.com, entrée libre.

Dans le cadre de l’exposition « Kimono, au bonheur des dames » qui se tient du 22 février au 22 mai 2017 au musée Guimet, Mika Yamada anime les ateliers-conférences « Fééries de fils » (dernier atelier le 22 avril 2017 à 10h30).

Les temps de Naoya

Naoya Hatakeyama, Le pont de l'espoir (2014)
Naoya Hatakeyama, Le pont de l’espoir (2014)

Pourquoi se permettre, pourquoi spontanément appeler un photographe de renom par son prénom ? Naoya Hatakeyama est accessible et sans prétentions. Surtout, son visage un brin facétieux ne laisse rien paraître du traumatisme qu’il a vécu il y a cinq ans, c’est-à-dire hier. Le tsunami qui frappa le Japon le 11 mars 2011 emporta quatre cents kilomètres de côte habitée, provoqua vingt mille morts, quatre cent mille sans-logement, et toucha la centrale Dai-Ichi de Fukushima. Les substances radioactives répandues ne perdront leur nocivité, semble-t-il, que dans un millier d’années. Mille ans. Pour Naoya, le tsunami, mars 2011, renvoie à un voyage d’une semaine en moto, de Tokyo, où il réside, à Rikuzentakata, sa ville natale, située à cent quatre-vingts kilomètres de la centrale nucléaire.

La seule solution est d’aller moi-même jusqu’à un endroit où je pourrai voir ce qui se passe. Mais le déplacement, c’est du temps. Il m’en faudra pour atteindre ce lieu. Sans doute plusieurs jours. Mais dans quelques jours, je devrais voir. Et je devrais comprendre. Ce qui est arrivé à ma ville, ma maison, ma famille, je devrais enfin tout comprendre. Mais pendant ces quelques jours, jusqu’à ce que je parvienne sur place, je reste sans rien voir. Je dois avancer sans rien savoir.

Pendant une semaine, Naoya est heurté entre bonnes et mauvaises nouvelles, vraies ou fausses, concernant ses proches, sa mère, ses sœurs. Qui croire ? Que croire ? Il est confronté aux problèmes d’approvisionnement, en essence notamment, aux destructions des routes, des ponts, il connaît cependant entraide et solidarité. Sans cesse, est-il contraint de décider, seul, entre se ménager et poursuivre son avenir dans un Japon enneigé, à travers ces paysages qui lui rappellent Pluie de mousson accumulées, si rapide le fleuve Mogami du poète Matsuo Bashô. Alors, tout au long de sa route, il photographie comme d’autres écriraient ou dessineraient, pour conjurer le présent. Une mère crue rescapée, en fait décédée. Son récit, ces « images hébétées » selon l’expression de l’écrivain Éric Reinhardt, ont été réunis dans un premier livre intitulé Kesengawa, du nom de la rivière Kesen qui parcourt son pays natal. Publié à l’été 2012 au Japon, une version française est parue un an plus tard.

Naoya Hatakeyama, Kensenchô-Atagoyama (2013)
Naoya Hatakeyama, Kesenchô-Atagoyama (2013)

En 2015, Naoya Hatakeyama retourne à Rikuzentakata, également titre d’un second livre qui sera suivi d’autres. Les clichés réalisés en état de choc ont laissé place à des photographies dont la dimension artistique apparaît à mesure, sans doute, que Naoya se répare. Désormais, il tente de saisir la disparition, l’évolution des paysages de son enfance. Dans les deux livres, les légendes disent l’essentiel : un lieu et, surtout, une date. Le 15 juin 2011 à Takatachô-Ôishioki, déjà, la vie quotidienne reprend : une personne court parmi d’innombrables carcasses de voiture. Le 11 mai 2013 à Kesenchô-Kanzaki, le ruban anthracite, vierge, de la route nouvellement créée se confond avec les étendues d’eau étale et de ciel gris-bleu. Le 24 novembre 2013 à Takatachô-Magarimatsu, paraissent un talus de gravier ou de gravats, une montagne naturelle et un remblai de construction, sous ce qui a l’allure d’une aurore boréale.

Cependant, d’un livre à l’autre, de la nécessité d’affronter un traumatisme en photographiant de manière compulsive au besoin de créer, de l’expression argentique d’un choc à celle d’une vie intérieure, le passage est lent. Il correspond au temps de la résilience. Il oblige celui qui veut apprécier les clichés de Naoya Hatakeyama à les observer subtilement, d’autant que les préférences du photographe, elles, sont inchangées : même appareil, même pellicule, même présence de la ligne d’horizon, du rapport entre le ciel et la terre, de la lumière de biais. À l’évidence, les clichés de Naoya Hatakeyama interrogent ainsi le temps, ou les temps, et l’art.

« Les aiguilles des montres ne plaquaient-elles pas simplement leur froide mesure sur cette réalité particulière, incomparable à quoi que ce soit ? » Le photographe a vécu avec effroi la suspension du temps, puis, de nouveau, ses effets sur le paysage. « Depuis une hauteur, si je regarde la rivière, la plaine d’où tout bâtiment a disparu, les montagnes, je suis bien obligé de penser un temps vertigineux, qui dépasse le temps de l’histoire humaine : le temps de l’histoire de la nature, qui se compte en milliers voire en dizaines de milliers d’années. »

Naoya Hatakeyama livre aussi ses pensées et, par là même, donne à réfléchir sur la photographie. Photographie témoignage, documentaire, journalistique, plasticienne, qu’a-t-il accompli ? Comment d’autres photographes s’étant également rendus sur place en mars 2011 ont-ils appréhendé la réalité qui s’est si soudainement et si brutalement imposée au monde et que Naoya Hatakeyama rappelle avec son expérience, ses idées et ses mots ?

Croire que la radioactivité existe, en avoir peur et la fuir en se sauvant de l’endroit où l’on se trouve, sont des décisions qui reposent uniquement sur des informations verbales et intersubjectives : s’il n’y a personne pour donner des informations et inciter à agir, les gens, sans rien savoir, restent sur place et meurent, nous dit-on. Face au nucléaire, l’humain doit renoncer à ses propres sens et se plier à l’argutie de quelqu’un d’autre qui soutient « qu’existe une réalité insaisissable ». Chacun est alors contraint à la faiblesse de la dépendance, ou plutôt même acculé à la résignation impuissante. Je me dis que la nécessité de se soumettre à cette humiliation, avant même l’effet des radiations, entraîne chez l’homme une blessure de sa dignité susceptible d’anéantir l’humanité.

À l’annonce du tsunami, raconte Naoya Hatakeyama, des photographes se sont empressés d’atteindre les lieux, de saisir le spectaculaire et le choquant, dans une attitude de complaisance ou d’extase. Ils considéraient la portée esthétique de leur travail, à la différence de lui : « Ce que je dis peut paraître irresponsable, mais tenter de comprendre [m]es photographies dans le contexte de l’art moderne, c’est-à-dire en évaluer l’intérêt “en tant qu’images photographiques” n’a plus aucune importance pour moi. » À cet égard, il ose une comparaison entre le photographe et l’embaumeur, métier auquel il est accordé de l’importance au Japon. L’embaumement permet de garder l’image d’une personne vivante en mémoire. Dans le contexte d’une catastrophe, donner une dimension esthétique à une photographie revient peut-être au même, quelle que soit l’appréciation morale que l’on peut porter sur cette action. Ainsi Naoya Hatakeyama semble-t-il juger moins le cliché et la manière dont il est réalisé que les motivations et les intentions de son auteur, parfois artiste, journaliste ou encore victime avant d’être photographe.

Depuis mars 2011, certaines personnes, sourdes à tout discours réfléchi, éprouvent le besoin de parler, leurs mots vides de sens ayant pour fonction non négligeable de sortir autrui de sa torpeur ou d’« entre-tenir » une relation avec lui. D’autres que ces propos insupportent, tel Naoya Hatakeyama, se taisent, en lutte avec la complexité. De même, certaines personnes veulent tout oublier, tandis que d’autres, tel le photographe, souhaitent garder en mémoire le passé, pensant que nul futur ne peut advenir sans ce dernier. Naoya Hatakeyama suit désormais l’évolution de Kesengawa alors que déjà se posait, dans cette région du Japon, le problème de la désertification des campagnes et des petites agglomérations, insuffisamment attractives pour les jeunes. Afin de contribuer à y remédier, Yohei Hatakeyama, réalisateur d’un film documentaire sur le photographe intitulé Esquisser le futur, a ainsi racheté le Toyogeki Movie, un cinéma des années vingt épargné par le tsunami. Un partenariat avec un cinéma du Quartier latin à Paris verra peut-être le jour.

Dans ces espoirs, un vécu demeure toutefois…

Depuis le grand séisme de l’est du Japon, tous les humains dans ce monde m’apparaissent comme des « survivants ». Entre rescapés, on s’encourage réciproquement, à « regarder devant soi », on se donne la main pour avancer ensemble, et cette chaleur est bien sûr plus importante que tout, mais « regarder devant soi » n’est pas une chose facile pour moi.

Couverture du livre "Kesengawa" de Naoya Hatakeyama

 

Naoya Hatakeyama, Kesengawa, La Madeleine, Éditions Light Motiv, 2013, 138 p.

 

 

Couverture du livre "Rikuzen" de Naoya Hatakeyama

 

Naoya Hatakeyama, Rikuzentakata, La Madeleine, Éditions Light Motiv, 2016, 128 p.

 

Yohei Hatakeyama, Esquisser le futur, Japon, 2016 (présentation du film ici).

Avec « Scandalous », la gare de l’Est se tourne plus que jamais vers l’Extrême-Orient

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Parallèlement à l’exposition « Provoke, entre contestation et performance : la photographie au Japon 1960-1975 », le BAL présente, en partenariat avec SNCF Gares et connexions, une installation inédite de Daido Moriyama, figure majeure de la photographie japonaise.

 

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Conçue en 2016 pour le parvis de la gare de l’Est à Paris, Scandalous est une sélection de clichés de la série Accident publiée initialement dans le magazine Asahi Camera entre janvier et décembre 1969.

 

 

Inspiré par les œuvres d’Andy Warhol, Daido Moriyama s’approprie des images de faits divers, d’épidémies, de célébrités, d’accidents de voiture diffusées dans la presse, à la télévision, sur des affiches (par exemple de sécurité routière, d’où le titre Accident), les recadre et les signe, soulignant ainsi leur statut d’objet de consommation et manifestant sa rupture d’avec la photographie d’auteur.

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Voilà de quoi arrêter voyageurs, habitants et passants…

Daido Moriyama, « Scandalous », du 19 septembre au 20 novembre 2016, parvis de la gare de l’est à Paris.

Le photographe est l’auteur de plus de deux cents livres, dont le catalogue de l’exposition : Daido Moriyama, Scandalous, Tokyo, Akio Nagasawa Publishing, 2016.

« Provoke, entre contestation et performance : la photographie au Japon 1960-1975 », du 14 septembre au 11 décembre 2016, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, 6-4 €.

« Décalage, hommage à Takuma Nakahira (1938-2005), exposition collective à laquelle participe Daido Moriyama, du 17 septembre au 23 octobre 2016, Galerie Circulations, 121 rue de Charonne, 75011 Paris, 01 40 33 62 16, contact@galerie-circulations.com, entrée libre.