Duchamp par Hamilton

Couverture du DVD : Pascal Goblot, Richard Hamilton dans le reflet de Marcel Duchamp (Après éditions, 2014).Voici une belle découverte à partager, celle des éditions Après, dédiées à « la création contemporaine à l’œuvre ». Le catalogue de cette maison de production comprend des livres-DVD sur les réalisations de Daniel Buren, Tadashi Kawamata ou encore Fabrice Hyber, des conférences-débats comme entre l’architecte Claude Parent et le philosophe Paul Virilio, des panoramas de la création contemporaine dans des domaines aussi variés que la danse, la musique et le design. Les collections sont clairement définies, les réalisations soignées, ce qui invite à offrir « tiré à part » ou édition limitée.

 

Parmi les dernières parutions et en parallèle de l’exposition « Marcel Duchamp – La peinture, même » qui se tient au Centre Georges Pompidou, le film de Pascal Goblot, Richard Hamilton dans le reflet de Marcel Duchamp, retrace les liens qui unissent le père du pop art, auteur du célèbre collage Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing ? (Qu’est-ce qui rend exactement les maisons d’aujourd’hui si différentes, si séduisantes ?, 1956), au créateur du non moins fameux ready made Fontaine, dit l’urinoir (1917). À l’origine de la relation entre les deux artistes se trouve une œuvre de Marcel Duchamp : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, également appelée Le Grand Verre, aujourd’hui conservée au musée d’Art de Philadelphie.

Le film met en scène Richard Hamilton racontant comment il a découvert cette œuvre et comment il a été conduit à en réaliser une copie pour une exposition à la Tate Gallery de Londres. Si Marcel Duchamp n’a jamais livré d’explications sur Le Grand Verre, préférant laisser les autres en parler à sa place, il a légué une sorte de carton à archives, désignée sous le nom de boîte verte. Celles-ci comprend des documents, allant de simples notes à des schémas avec cotes et mesures. Malgré leur existence, l’œuvre demeure toutefois énigmatique.

Il est difficile d’évoquer Marcel Duchamp sans aborder les questions que soulève habituellement l’art contemporain, et la première d’entre elles : comment définir une œuvre d’art ?

« Je suppose que, pour moi, une œuvre d’art c’est ce qu’un artiste crée, dit Richard Hamilton. Et si je me considère comme un artiste, ce que je fais, ce sont des œuvres. »

Comme Hamilton en convient lui-même au cours d’un entretien avec Pascal Goblot, sa réponse ne convainc guère. Pourtant, il existe bien une définition de l’œuvre littéraire ou artistique, celle de l’homme de loi. Juge ou avocat la définissent avant tout par son caractère original. Qu’en est-il des idées de Duchamp sur l’art et de son ready made, « objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste ».

« Et même le choix, qui est l’enjeu de choisir l’objet que vous voulez faire, n’est pas nécessaire, dit Duchamp. En d’autres termes, cela devrait être complètement impersonnel. Car si vous y introduisez le choix ou l’idée du choix, cela veut dire que vous introduisez votre goût. Et si vous introduisez votre goût, vous revenez aux vieux idéaux du goût, le bon et le mauvais goût, et le goût sans intérêt. Le goût est le grand ennemi de l’Art. »

Les réflexions de Marcel Duchamp ont suscité bien des débats qui agitent aujourd’hui encore l’art contemporain. Certains considèrent par exemple que seuls ceux maniant pinceau ou burin peuvent être qualifiés d’artistes, définition qui ne fait évidemment pas l’unanimité à l’heure où s’ouvre l’exposition « Jeff Koons, la rétrospective » au Centre Georges Pompidou. Aux questions sur l’artiste et son œuvre, s’ajoutent celles relatives au rapport entre l’œuvre et son spectateur. Ainsi, pour d’autres, l’œuvre d’art n’existe en tant que telle qu’à partir du moment où elle est vue. On comprend dès lors mieux pourquoi le choix des pièces à intégrer aux collections nationales est régulièrement critiqué.

Ainsi Pascal Goblot propose-t-il non seulement une histoire du Grand Verre par Richard Hamilton, mais également des éléments permettant d’alimenter la réflexion de chacun sur l’art contemporain. Parmi toutes les interrogations que celui-ci soulève, résident au moins deux certitudes : il faut se méfier de la culture de l’œil, de son éventuel formatage, qui conduit à préférer le déjà-vu, et avoir confiance en son esprit critique qui préserve des dérives auxquels peut conduire le conformisme.

Pascal Goblot, Richard Hamilton dans le reflet de Marcel Duchamp, Paris, Après éditions, 2014, DVD + Bonus, livret, 20 €.

« Marcel Duchamp – La peinture, même »,  du 24 septembre 2014 au 5 janvier 2015, « Jeff Koons, la rétrospective », du 26 novembre 2014 au 27 avril 2015, Centre Georges Pompidou.