Louis Carré, Alvar Aalto, Elina Brotherus ou comment habiter l’architecture

Volontés et coïncidences, les noms d’un galeriste et collectionneur français, d’un architecte finlandais et d’une photographe également finlandaise se trouvent aujourd’hui associés à une maison située à Bazoches-sur-Guyonne, dans le département des Yvelines. En 1956, à la suite d’un échange épistolaire, Louis Carré (1897-1977), qui souhaite se faire construire une villa pour s’y reposer, recevoir clients et amis et y exposer sa collection, rencontre Alvar Aalto (1898-1976) à la Biennale de Venise. Au faîte de sa carrière, ce dernier concrétise, projet après projet, une idée humaniste et écologique de l’architecture, moyen de renforcer les relations sociales et à la nature. Entre les deux hommes, une connivence s’instaure rapidement sur le fondement d’une conception commune de l’art. Au cours de l’été, Louis Carré se rend en Finlande pour visiter des réalisations de l’architecte, puis Alvar et son épouse Elissa Aalto (1922-1994) viennent en France afin de prendre connaissance du terrain que le galeriste a acquis. Louis et Olga Carré emménagent dans la villa trois ans plus tard, en juin 1959.

La maison Louis Carré, par Alvar Aalto (1959)
La maison Louis Carré, par Alvar Aalto (1959)
© Martti Karpanen, Musée Alvar Aalto

Seule construction de l’architecte finlandais en France, cette villa est pensée comme une œuvre totale, incluant l’architecture, le design et l’aménagement extérieur. Ainsi les luminaires, les textiles et les pièces de mobilier sont-ils créés spécialement pour la maison ou, faute de temps, choisis dans le catalogue de la société Artek fondée par Alvar Aalto en 1935. La route d’accès, le garage, les terrasses, le jardin, auxquels est ajoutée une piscine conçue et réalisée de 1961 à 1963, sont partie intégrante du projet. Les seuls éléments extérieurs introduits, et pour cause, sont les peintures de Pierre Bonnard, Raoul Dufy, Paul Klee, André Lanskoy, Henri Laurens, Fernand Léger, Nicolas de Staël, Jacques Villon, des sculptures d’Alexandre Calder et d’Alberto Giacometti, des objets africains, aujourd’hui dispersés mais dont des photographies exposées dans la maison portent témoignage. Il en va de même des garden-parties rassemblant pas moins de deux cents personnes et de la présence d’invités plus ou moins réguliers, tels que Marcel Duchamp, Joan Miró, Paul Éluard, Jean Paulhan, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault.

La maison Louis Carré, par Alvar Aalto (1959)
La maison Louis Carré, par Alvar Aalto (1959)
© Musée Alvar Aalto

Dans un entretien accordé à Irmeline Lebeer en 1967, Louis Carré affirme avoir voulu « une maison qui soit petite à l’extérieur et grande à l’intérieur ». Le plafond de l’entrée, qui suit la courbe d’une vague et atteint cinq mètres de haut, atteste combien Alvar Aalto a répondu aux attentes du commanditaire. Œuvre de maturité, la villa conçue pour les Carré est remarquable tant dans l’organisation des espaces (public, privé, de service) que dans le travail des lumières, artificielle et naturelle, ou encore dans les rapports entre l’intérieur et l’extérieur. C’est aussi une architecture biculturelle, depuis sa conception, étrangère mais soucieuse de l’environnement local, jusqu’au choix des matériaux, finlandais et français. Outre le choix d’Alvar Aalto comme architecte, Louis Carré n’avait-il pas voulu s’établir juste à côté de la propriété de son ami Jean Monnet, l’un des « pères de l’Europe » chez qui il avait l’habitude de résider ?

Elina Brotherus, Les femmes de la Maison Carré (2015)

En mai 2015, l’artiste Elina Brotherus décide de travailler l’architecture d’Alvar Aalto. Par une série de photographies intitulée « Les femmes de la Maison Carré », elle fait vivre les espaces, dialoguer le dedans et le dehors. Elle utilise les reflets et les variations de lumière et, comme souvent dans son œuvre, elle introduit une histoire. Son travail sur la « Maison Carré » permet d’en mieux comprendre ou, en tout cas, d’en saisir différemment l’architecture. Les photographies ont été exposées du 26 septembre au 29 novembre 2015 et ont fait l’objet d’un livre dans lequel Louis Carré, Alvar Aalto et Elina Brotherus se retrouvent autour de deux mots qui donnent à réfléchir : habiter l’architecture.

Maison Louis Carré, Bazoches-sur-Guyonne, ouverte les samedis et dimanches de mars à novembre, de 14h à 18h, sur réservation (resa@maisonlouiscarre.fr), entrée 15 €/5 €.

Jusqu’au 9 septembre 2018, sont exposées des photographies des projets du dernier lauréat de la médaille Alvar Aalto, le Chinois Zhang Ke. Ce prix récompense le travail d’un architecte selon quatre critères correspondant aux idées d’Alvar Aalto : créativité, durabilité et respect de l’écologie, prise en compte du contexte, excellence du design.

Maison Jean Monnet, Bazoches-sur-Guyonne, toute l’année du lundi au vendredi de 10h à 17h, du 15 avril au 15 octobre le samedi de 13h à 18h et le dimanche de 10h à 18h, du 16 octobre au 14 avril le samedi de 13h à 17h et le dimanche de 10h à 17h (13h-18h en août) 01 34 86 12 43, entrée libre, audioguide à disposition.