Les immensités de Gao Bo

Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2009)
Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2009)

Lorsqu’il n’est pas retiré en son atelier, dans la campagne environnant Chengdu, Gao Bo séjourne à New York, ou à Paris, sa ville d’adoption depuis qu’il y a étudié les beaux-arts et gagné ses premiers sous en proposant des portraits photographiques aux touristes. Il parcourt également souvent les sentiers tibétains, atteint selon lui d’« une soif inextinguible d’apprendre et de connaître [1] ».

Je n’accepte pas d’être prisonnier des liens d’un monde trop matérialiste. Je veux franchir la limite de ce monde vain. Je veux partir, m’enfuir loin… […] Sac de couchage sur le dos, avec deux appareils photo [empruntés l’un à son professeur, l’autre à un ami] qui sont mes biens les plus précieux, je suis monté à bord d’un train qui file vers l’ouest. Ce voyage va me permettre un nouveau départ. […] J’ai seulement laissé un mot à quelques bons copains : si jamais ils ne recevaient pas de lettre de ma part avant la fin de cette année, il faudrait considérer que j’ai été inhumé là-bas en un enterrement céleste. […] Mes voyages au Tibet n’étaient pas seulement un dépassement de soi : plus important, il s’agissait d’élever mon âme. (Journal de Gao Bo, 1987)

Au Tibet, Gao Bo a découvert sa vocation. Au Tibet, il a « appris le sens de la vie et le sens de la mort [2] ». « Le Tibet est devenu pour moi le territoire d’un exercice introspectif : dès que j’ai de nouvelles idées je veux y retourner pour les réaliser [3]. » Depuis les années 2000, Gao Bo utilise les photographies qu’il a prises au Tibet pendant une vingtaine d’années comme matériau premier de créations nouvelles, dont certaines sont aujourd’hui présentées à la Maison européenne de la photographie à Paris.

Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2009-2017)
Mille tirages sur pierre de portraits tibétains, chacun portant un matricule numéroté de 0001 à 1000, hommage aux pierres marnyi, instruments votifs du culte bouddhiste au Tibet.

L’exposition « Les offrandes » se compose de quatre parties, chacune d’une grande cohérence stylistique, ainsi que de performances, moins convaincantes. L’« Offrande au peuple du Tibet » (2009) sont des agencements à la fois de photographies noir et blanc réalisées dix ans auparavant et de lettres ou de mots inventés. L’« Offrande du mandala » (2016) est constituée de doubles quadriptyques créés à partir de la série Dualité (années 1990) : les photographies, recouvertes de résine puis de peinture noire et blanche partiellement retirée, suggèrent une réflexion sur la disparition et la réapparition, le souvenir ou la révélation.

Gao Bo, Offrande du mandala (2016)
Gao Bo, Offrande du mandala (2016)

La troisième partie, l’« Offrande aux figures disparues », réunit cinq éléments : Disparition de la figure I-II (2000-2015) est une trace de la première exposition éponyme en Arles (2003), Gao Bo ayant brûlé ses propres clichés de condamnés ; Disparition de la figure III (1995-2010) et Esquisse de portrait tibétain (1995-2003) se fondent sur des portraits de Tibétains ; Précepte des pierres (2009) est un triptyptique composé de trois photographies de pèlerins et de trois pierres marnyi calligraphiées maintenues dans des câbles d’acier, allusion au fardeau, matériel, que peut constituer la religion, le dogme, à la différence de la spiritualité envisagée comme questionnement incessant et moyen de compréhension ; l’Esquisse de portrait dualité (1995-2009), enfin, reprend la série du même nom.

Gao Bo, Précepte des pierre (2009)
Gao Bo, Précepte des pierre (2009)

La quatrième partie, qui rassemble quatre œuvres, traite de la figure féminine et de la mort, à laquelle l’artiste s’est confronté afin de « renaître à soi [4] ». En effet, un événement marque tout entière l’œuvre de Gao Bo : le suicide de sa mère. Après une première tentative sous les yeux du jeune enfant, après cette phrase décisive « toi, tu n’as pas le droit d’être malheureux, aime ce monde, la haine je m’en suis chargée [5] », celle-ci, à trente ans, se jette sous un train alors qu’il est âgé de huit ans. Gao Bo voit pour la dernière fois sa mère étendue, ses membres maintenus ensemble au moyen de bandes de gaze blanche avant d’être placés dans un cercueil. Offrande à ma mère (2011-2015) se compose de photographies et de peinture, mais aussi d’os d’animaux, de sang, de bandages et de bois. Beckett – Faramita Laostist (2010) est un mausolée à la mémoire de Samuel Beckett, Étude n° 2 & Étude n° 4 (2010) représentent des nus féminins, Micro-polyphonie (2015) rend hommage à la muse et amie de l’artiste, atteinte d’un cancer.

Gao Bo, Requiem III : l’immensité de la mort (2011-2015)
Gao Bo, Requiem III : l’immensité de la mort (2011-2015)

Au fondement de la majorité des œuvres de Gao Bo se trouvent la photographie noir et blanc ainsi que l’écriture manuscrite, héritée de sa formation de graphiste dans l’édition et qui offre une ouverture vers la poésie ou la philosophie. Le portrait est également omniprésent, un portrait effacé et pleinement empreint de la subjectivité de l’artiste. Il prouve, si nécessaire, que le cliché, loin de constituer un anonyme instantané, reflète et exprime la personnalité du photographe et peut de ce fait être art. Souvent l’inquiétude ou la colère, toujours la fragilité marquent ainsi ces visages tibétains, renvoyant à la vie intérieure de Gao Bo.

Le parcours de l’exposition souligne les permanences dans le travail de l’artiste, mais également son évolution. D’humaniste, la photographie devient plasticienne, ou, autrement considérée, se trouve toujours davantage incorporée à l’œuvre souvent de plus en plus monumentale dont elle est la base, et ce jusqu’à disparaître tout à fait. Dans un passage du figuratif à une certaine abstraction, le portait s’estompe aussi progressivement. Enfin, thèmes et traitements révèlent un enfoncement vers la mort, au cours duquel l’inconscient de l’artiste prend le pas sur le conscient.

Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2017)
Gao Bo, Offrande au peuple du Tibet (2017)

Le contraste entre l’apparence de Gao Bo, son ton affable, son visage vierge d’expérience, la vitalité de son corps, et ses créations que marquent le traumatisme, la disparition, le morcellement, la destruction ou la mort, est frappant. Pourtant, l’artiste et l’œuvre sont à l’évidence indissociables, comme en témoigne « Offrande au peuple du Tibet », que Gao Bo a réalisée avec son sang.

Je pratique la photographie depuis 1985, cela faisait longtemps que j’avais envie d’ouvrir une parenthèse, d’opérer une mise à distance vis-à-vis de mon travail pour comprendre un peu mieux les moments qui avaient façonnés ma sensibilité. Ces sept années [au cours desquelles Gao Bo a refusé toute proposition d’exposition] ont permis ce nécessaire travail introspectif. Elles ont également rendu possible une aventure formelle d’une totale liberté qui m’a amené à interroger mes limites, à travers celles du langage photographique. Prendre mon temps, être à l’écoute d’un rythme qui ne m’a été imposé que par les forces intimes qui font de tout acte de création une nécessité, c’est ce qui a permis à mon monde intérieur d’affleurer et de trouver force et densité dans les images, les dispositifs, les installations ou les performances que j’ai réalisés depuis [6].

Gao Bo a créé les œuvres actuellement exposées à la Maison européenne de la photographie pendant la « période noire » qu’il a traversée ces dernières décennies. Elles correspondent à une vision de sa vie qu’il souhaite oublier pour peu à peu rejoindre la lumière et la couleur. « Ce n’est peut-être pas la couleur que vous attendez, prévient cependant l’artiste, et c’est peut-être une couleur encore plus sombre [7]… » Parce que le travail est en cours, Gao Bo n’en dit pas plus, suscitant attente et curiosité.

Inspiré par Lao Tseu et par les philosophes des Lumières, notamment Voltaire et Rousseau, érigeant Marcel Duchamp en « exemple absolu [8] », Gao Bo et son œuvre convient à une réflexion sur l’art : seule l’association de l’esthétique et de la politique permet-elle de ne pas « faire de la décoration [9] » ? Le temps, la liberté, voire un traumatisme sont-ils des conditions d’émergence de l’art ? Enfin, hors de l’expression plastique, et plus proche de la calligraphie, quel est le statut ou la fonction du verbe du créateur ? Gao Bo fait preuve d’économie de paroles. Il n’aime guère parler de son œuvre et ne s’en cache pas. Pourtant, les quelques mots lâchés sonnent juste, imposant Gao Bo parmi les rares artistes.

Gao Bo, « Les offrandes », du 8 février au 9 avril 2017, Maison européenne de la photographie, 5-7 rue de Fourcy, 75004 Paris, 01 44 78 75 00, 8-4,5 €.

Livres :

– Gao Bo, Tibet 1985-1995, Offrandes, Paris, Xavier Barral, 2017.

– Gao Bo, Les Offrandes, Shenzen, Artron/Contrasto/MEP, 2016 (catalogue de l’exposition).

– Gao Bo, Tibet 1985-1995, Shenzen, Artron/MEP, 2016 (livre d’artiste).

Films :

– Deux films consacrés à Gao Bo et réalisés par Alain Flescher et Wu Wenguang sont projetés dans l’auditorium les samedis et dimanches à partir de 15h.

[1] Gao Bo, entretien avec Jean-Luc Monterosso, 2017, publié dans le dossier de presse de l’exposition.

[2] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

[3] Gao Bo, entretien avec Jean-Luc Monterosso, op. cit.

[4] Dossier de presse de l’exposition.

[5] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

[6] Gao Bo, entretien avec Jean-Luc Monterosso, op. cit.

[7] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.

[8] Dossier de presse de l’exposition.

[9] Présentation à la Maison européenne de la photographie, 11 décembre 2016.