Le Cousin Jules

En Bourgogne, j’ai un cousin éloigné du côté de ma mère ; il vit dans un petit village près de Pierre-de-Bresse. Jules est né en 1891. À l’âge de vingt-deux ans, il épouse Félicie. Son père et son grand-père étaient forgerons. Il est donc devenu forgeron à son tour. Dans mon enfance, je passais tous mes étés chez eux. J’ai toujours été fasciné par le travail du fer. En 1967, j’ai alors décidé de réaliser un film sur Jules. Dès que j’avais du temps libre, en dehors de mon travail pour la télévision, je partais le retrouver en Bourgogne.

Dominique Benicheti (1943-2011) réalisa Le Cousin Jules entre avril 1968 et mars 1973. Passionné par la technologie, il décida de tourner en cinémascope avec un son magnétique couché sur la pellicule, ce qui à l’époque en limitait de fait la diffusion. Selon Pierre-William Glenn, l’un des deux directeurs de la photographie, Dominique Benicheti avait choisi ce format pour souligner le caractère spectaculaire de la vie quotidienne. Chaque plan fut en outre élaboré à partir de photographies, accentuant la dimension picturale du film sans toutefois estomper l’un de ses thèmes principaux, le temps qui passe.

Chercher l’eau au puits, se chauffer au bois, aiguiser les couteaux à la meule, se déplacer en charrette à cheval, s’approvisionner au camion épicerie qui s’arrête dans chaque village, vivre de peu. Dominique Benicheti propose une réflexion sur le temps, sur l’hier et l’aujourd’hui, sur les continuités et les ruptures dont l’une est admirablement suggérée : du jour au lendemain, pour une raison particulière, Jules Guiteaux cesse de se rendre à sa forge le matin. Le réalisateur fait revivre le temps nécessaire à lier un fagot de bois ou à égrainer un épi de maïs séché, ce qui n’empêche pas le film de paraître, dans l’esprit du spectateur, bien plus court que sa durée effective…

Le Cousin Jules sollicite également la vue et l’ouïe à un point d’exigence dont on a perdu l’habitude. Parole et musique ont cédé la place aux craquements des bois, aux geignements des cuirs, aux martèlements des fers, aux bruissements de la nature. Par ses plans fixes ou rapprochés, ses travellings, Dominique Benicheti invite non à voir et à entendre, mais à scruter et à écouter, à méditer et contempler.

Au sortir du film, certains penseront aux livres sur les métiers d’autrefois, les gestes oubliés parfois définitivement, d’autres aux documentaires Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) de Georges Rouquier, à la trilogie Profils paysans (2001-2008) de Raymond Depardon. À l’heure où nos métropoles ne connaissent plus les nuits étoilées, où des érudits s’interrogent sur l’accélération du temps dans nos sociétés, Le Cousin Jules évoque certes le passé, mais donne aussi à penser pour l’avenir.

Dominique Benicheti, Le Cousin Jules, 1973, France, couleurs, 91 minutes, en salle le 15 avril 2015 en version restaurée.

Une histoire des fleurs

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Voilà un livre dont la réalisation est aussi charmante que son sujet : les fleurs. Si Valérie Chansigaud ne tient pas l’annonce faite en introduction, à savoir retracer l’histoire des fleurs du point de vue de celles-ci, elle s’intéresse bien « au prix qu’ont payé les fleurs pour l’amour dévorant que nous leur portons » et propose douze questions telles que : jardin et nature sont-ils compatibles ? Fleurs de riches ou fleurs de pauvres ? Les fleurs sont-elles victimes de la mode ? La plus belle des fleurs n’est-elle pas artificielle ? Que nous racontent les fleurs dans l’art ? Les fleurs rendent-elles heureux ? Mauvaises herbes, des fleurs comme les autres ? Se souciant davantage de plaisir et d’intérêt de la lecture que d’exhaustivité, elle y répond en deux cent cinquante pages par un texte fondé sur des connaissances solides, des citations et des illustrations.

Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s'offrir. (Lindenia, 1891, vol. 2)
« Les orchidées sont, à la fin du 19e siècle, le meilleur symbole du jardinage de luxe car ces espèces tropicales exigent des serres chauffées que seule la frange la plus aisée de la population peut s’offrir. » (Lindenia, 1891)

Valérie Chansigaud ne traite que de l’Occident, c’est déjà beaucoup, et privilégie les 18e, 19e et début du 20e siècles. Elle n’écarte toutefois aucune approche, conjuguant histoires anthropologique, culturelle, économique, politique, sociale non seulement des fleurs, mais également de ceux qui en vivent et de ceux qui en jouissent. Le lecteur apprend autant sur la culture et le commerce des fleurs que sur l’extinction de certaines espèces ou l’évolution des goûts au fil du temps. Afin de ne pas charger inutilement les doubles pages, des appels de notes renvoient à une riche bibliographie en fin d’ouvrage. L’index qui suit, lui, aurait pu être étoffé.

"Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. (J.Mothersole, 1919)
« Depuis longtemps, certaines régions se sont spécialisées dans la production de fleurs comme les îles Sorlingues, ou îles Scilly, un archipel situé au large de la Cornouailles. » (J.Mothersole, 1919)

Les citations qui rythment l’ouvrage ont été choisies non pour leur poésie mais pour appuyer au mieux le parcours narratif. Si certaines sont attendues, comme celle extraite d’À rebours de Joris-Karl Huysmans sur les fleurs artificielles, la plupart d’entre elles témoignent de la diversité et du nombre important de textes consultés par Valérie Chansigaud. Enfin, le graphisme et la maquette de ce beau livre sont admirables, en raison de leurs équilibres et de leur lisibilité. Chaque double page a été conçue selon les éléments textuels et visuels à y placer, introduisant une variété dans la présentation. Si l’on ne devait mentionner qu’une seule qualité à Une histoire des fleurs, ce serait pourtant la recherche iconographique. Peintures, gravures, affiches, photographies se caractérisent par leur abondance, leur pertinence, leur aspect inédit et la finesse de leur reproduction. Quoique omettant souvent les supports et techniques utilisés, les légendes explicatives qui accompagnent ces documents accroissent encore leur intérêt.

"Publicité pour la collection "Ne m'oubliez pas" de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l'entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue "Everything for the Garden", 1929)
« Publicité pour la collection « Ne m’oubliez pas » de dix-sept plantes vivaces commercialisées par l’entreprise Peter Henderson à la fin des années 1920. (Catalogue « Everything for the Garden », 1929)

Une histoire des fleurs a reçu le prix Léon de Rosen 2014 de l’Académie française. Espérons qu’il sera choisi comme un très beau cadeau pour les fêtes de fin d’année.

Valérie Chansigaud, Une histoire des fleurs : entre nature et culture, Paris, Delachaux et Niestlé, 2014, 34,90 €.