Arts et pédagogie, dans le sillage de Maria Montessori

Revue "Initiales" (couverture)Éditée par l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon et coproduite par la Fondation d’entreprise Ricard, la revue Initiales a pour objet « le questionnement et la réévaluation historiques, l’expérimentation, l’art, la pédagogie et la transmission [1] ». Aussi n’est-il pas surprenant de voir la dixième livraison consacrée à Maria Montessori (1870-1952). Plus exactement, le numéro part des pensée et méthode de la pédagogue italienne pour explorer des tentatives menées dans son sillage, en Europe, au 20e et au 21e siècles, en traitant aussi bien de l’enseignement des arts que de la pédagogie par l’art. Sont également abordés quelques thèmes connexes, tels que l’art thérapie. Qu’elle soit document d’archives, article académique, récit d’expérience, entretien, mise au point, chacune des trente-deux contributions éclaire de manière très différente la problématique, ce qui incite à lire l’ensemble du numéro et confirme l’intérêt du format de la revue pour la connaissance.

Directeur de l’ l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, Emmanuel Tibloux signe un éditorial exemplaire, à la fois personnel dans ses affirmations et qui s’appuie sur des références variées et à jour. En une page, il souligne l’actualité des idées de Maria Montessori, en identifiant « un passionnant symptôme de la difficulté de notre époque à concevoir et à produire des formes institutionnelles d’éducation satisfaisantes [2] ». Quelle « révolution copernicienne [3] » opéra la pédagogue italienne ? Selon elle, le cadre et les méthodes d’apprentissage doivent s’adapter à l’enfant, et non l’inverse. Elle conçoit donc tout autant un mobilier à sa taille qu’un matériel pédagogique lui permettant de se développer par lui-même, à son rythme, en fonction de sa personne. Maria Montessori accorde beaucoup d’importance à l’attention et à la concentration, à l’expérimentation ainsi qu’à la stimulation des cinq sens. Elle reconsidère aussi la relation entre l’enfant et l’adulte, sous les signes de la réciprocité et d’un accompagnement propice à l’autonomie. La publication de la conférence que la pédagogue donna en 1936 à Paris sur « Les observations qui sont à la base de ma méthode [4] » est la bienvenue. Outre que ce texte explique des comportements propres aux enfants, il invite à (re)lire les écrits fondamentaux de la pédagogue, tout aussi accessibles, et à les mettre en regard avec les acquis ultérieurs des sciences cognitives – comme le fait avec succès Céline Alvarez dans Les Lois naturelles de l’enfant (2016).

On peut débattre de ce qu’est un artiste, mais on ne peut nier qu’être artiste induit un autre rapport au travail, au temps, à l’argent, comme à l’intensité, au monde, et aux autres [5]. (Yann Chateigné, critique et curateur)

Comme nous le mentionnions, ce numéro d’Initiales traite de l’éducation par l’art mais aussi de l’enseignement des arts. Au 20e et au 21e siècle, des pédagogues utilisent différentes pratiques artistiques à des fins éducatives, et des artistes, tels des membres du mouvement Fluxus, proposent l’art comme méthode générale d’apprentissage, le créateur comme éducateur. Une réflexion est aussi menée au sein des écoles d’arts – plastiques notamment –, en vue de repenser la formation. Selon l’artiste Dora García, aujourd’hui, un étudiant y apprend moins des techniques que la conception et la réalisation d’un projet, première étape d’une œuvre personnelle [6]. Parce qu’elles portent à la fois sur la pédagogie par l’art et sur l’apprentissage des arts, deux contributions retiennent l’attention : « Enquête sur l’art et la pédagogie [7] », qui rend compte de la position de divers acteurs sur ce sujet, et l’article passionnant de l’historienne et critique d’art Rozenn Canevet qui traite d’une expérience menée pendant les années 1970 à Naples au cours de laquelle coopérèrent des étudiants de l’architecte Riccardo Dalisi et des enfants des rues déscolarisés [8].

Il ne s’agit pas de savoir pour savoir, mais de faire et d’agir avec son savoir. (Rozenn Canevet, historienne et critique d’art)

Ce dixième numéro de la revue Initiales est riche, d’illustrations, d’idées. Il incite à découvrir d’autres écrits et d’autres expériences artistiques et pédagogiques passées ou en cours, ainsi qu’à investiguer des pistes de réflexion et d’action. En effet, dans ce domaine comme dans d’autres, pourquoi persiste-t-il un tel décalage entre les connaissances et leurs applications, entre l’avancée des recherches en matière de pédagogie et les pratiques d’enseignement ? Les difficultés rencontrées lors de mise en œuvre résident souvent moins dans des obstacles matériels que dans des inquiétudes face aux changements de tous ordres et face aux expérimentations. À l’évidence, il s’agit aujourd’hui de continuer à bâtir un apprentissage individualisé dans le cadre d’une éducation du plus grand nombre et de renforcer significativement la présence des arts et des pratiques artistiques à l’école. N’est-ce pas inscrit dans l’agenda ?

Revue Initiales, numéro spécial « Maria Montessori », 10, novembre 2017, https://www.revueinitiales.com/maria-montessori-presentation

[1] Emmanuel Tibloux, « L’attention Montessori », Initiales, 10, novembre 2017, p. 1.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Maria Montessori, « Les observations qui sont à la base de ma méthode (conférence de 1936 à Paris) », Initiales, op. cit., p. 9-15.

[5] Yann Chateigné, dans « Enquête sur l’art et la pédagogie », Initiales, op. cit., p. 75-80, p. 76.

[6] Voir Dora García, dans ibid.

[7] Ibid.

[8] Rozenn Canevet, « Quale scuola ? Riccardo Dalisi, architettura d’animazione et tecnica povera, retour sur quelques ateliers de rue napolitains », Initiales, op. cit., p. 33-37.