Au BAL, Diane Dufour révèle une humanité en suspens

Cette exposition est une tentative abstraite, poétique et fragile de traduire quelque chose de notre temps. Quelque chose d’indéfinissable, d’intangible mais que nous reconnaissons possiblement comme l’état d’un homme, de plusieurs ou de tous : être en suspens.

Par ces mots, Diane Dufour, directrice du BAL à Paris, introduit dans son nouvel espace, intellectuel et sensible, que reflètent les œuvres des quatorze artistes repérés, retenus. Femmes et hommes, de diverses générations, de bien des continents, représentants du monde humain dont il est question, ne traitent pas d’un sujet qui serait ce suspens, mais participent, au moyen de leurs créations, à sa définition. Chacune fable philosophique évoquant l’humanité, les œuvres mises en scène suscitent réflexions et interrogations sur des faits pris à l’actualité qui, par ces regards autres car d’artistes, deviennent anomalies, aberrations, origines d’une prise de conscience ou motifs de réaction.

 

Aglaia Konrad, Desert Cities (2008)
Aglaia Konrad, Desert Cities (2008) (© Aglaia Konrad)

Au cours des années 1970 et 1980, le président égyptien Anouar el-Sadat décida de la construction de villes nouvelles visant à déconcentrer Le Caire au profit de ses périphéries désertiques. En ruines sans avoir été habitées ni même achevées, les villes utopiques auxquelles Aglaia Konrad s’est intéressée illustrent une inversion du cours habituel des choses et témoignent d’une volonté politique irrationnelle ou tout simplement erronée : la vacuité des espaces peut renvoyer, par un jeu de l’esprit, à celles de décisions. En face de ces photographies est diffusée une vidéo dans laquelle Hiwa K, né au Kurdistan irakien, raconte l’histoire vraie d’un demandeur d’asile provenant de cette même région et qui, pour obtenir le statut de réfugié, mémorise le plan d’une ville située dans une zone de conflit dont il se prétend originaire. Une voix off dénonce l’absurdité et l’arbitraire des critères mis en avant par la bureaucratie, tandis que défilent les images d’une maquette de l’agglomération détruite. De ruines, de fiction, d’irréalité et de non-sens de la part d’une administration il est également ici question.

 

Debi Cornwall, série Beyond Gitmo (2017)
Debi Cornwall, série Beyond Gitmo (2017)
Hamza, Tunisien, près du fleuve Hron, Zvolen, Slovaquie, détenu à Guantánamo 12 ans, 11 mois, 19 jours, acquitté le 12 janvier 2009, transféré en Slovaquie le 20 novembre 2014, aucun chef d’accusation. (© Debi Cornwall/Steven Kasher Gallery, New York)

Au sous-sol du BAL sont reproduites quatre photographies en grand format de la série Beyond Gitmo (2014) réalisée par Debi Cornwall. Avocate défendant les droits civiques, elle a photographié, de dos en raison de l’interdiction de représenter les visages, d’anciens prisonniers de Guantanamo, autrefois détenus sans chef d’accusation avant d’être exfiltrés dans l’un des pays avec lesquels les États-Unis avaient conclu des accords. Libérés sans pour autant être libres, leur statut ambigu empêche, au sens fort, leur existence. Se situant à l’échelle non plus d’individus mais d’une société, Henk Wildschut a photographié selon de mêmes points de vue, à intervalles réguliers, le camp de Calais, depuis l’apparition de cette cité aux dix mille habitants, avec sa bibliothèque, ses lieux de culte, ses commerces, jusqu’à son effacement du paysage, les baraquements cédant la place aux herbes hautes. Simple en apparence, Ville de Calais constitue un remarquable documentaire.

 

Mélanie Pavy, photogramme extrait de « Go Get Lost » (2018)
Mélanie Pavy, photogramme extrait de « Go Get Lost » (2018) (© Mélanie Pavy)

À l’issue de l’exposition, trois vidéos diffusées côte à côte marquent d’autant plus profondément qu’elles interrogent l’être humain de manière universelle. En 2015, l’opérateur de la centrale nucléaire de Fukushima a envoyé au cœur du réacteur des robots afin d’y relever des données. À partir de ces enregistrements, Mélanie Pavy a réalisé Go Get Lost (2017), film qui illustre la « mort » des robots, ceux-ci ne résistant que quelques heures à la radioactivité. Si Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon ont monté bout à bout des séquences dans lesquelles des robots sont également en train d’opérer, leur vidéo prend une tout autre dimension à la lecture de son titre : Le Monde comme entrepôt de livraison (2017). Dédales d’infrastructures anonymes, automatisation, manipulation, voire embouteillage et plastification donnent à penser sur nos sociétés. Ainsi l’entreprise chinoise SensTime a-t-elle développé un logiciel de reconnaissance faciale permettant une identification en temps réel : sur l’écran défile des Chinois évoluant dans un espace public, chaque visage est comparé à celui d’une personne condamnable pour avoir commis un crime, traversé en dehors d’un passage piéton ou manqué un cours à l’université. La Chine s’est fixé pour objectif de porter le nombre de caméras de surveillance sur son territoire de 176 à 600 millions d’ici trois ans. Cette dernière vidéo n’est pas une œuvre d’art, mais semble-t-il une alerte que Diane Dufour a voulu lancer, sans s’exposer.

Après s’être confronté à chacune des œuvres réunies, dont seules quelques-unes ont ici été évoquées, le texte d’introduction à l’exposition se révèle plus pertinent encore. Diane Dufour n’a pas scénographié des œuvres autour d’un thème ou d’une idée personnelle et de développements plus ou moins artificiels : elle est parvenue à appréhender, si ce n’est à saisir une notion autant qu’un état, « en suspens ». À cette réussite peut se mesurer, une fois de plus, l’excellence de son commissariat d’exposition et bien d’autres de ses talents.

« En suspens », du 9 février au 13 mai 2018, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, http://www.le-bal.fr, 6-4 €.

Le BAL propose une très riche programmation autour de l’exposition.

La Bourse du talent, dix ans déjà !

Youquine Lefèvre, série Far from home
Youquine Lefèvre, série Far from home

Jusqu’au 4 mars 2018 sont exposés à la Bibliothèque nationale de France, tout le long de l’allée Julien-Cain (puis du 7 juin au 30 juillet à la Maison de la photographie à Lille), les travaux des lauréats de la Bourse du talent. Organisée en quatre sessions annuelles, celle-ci récompense des photographes émergents selon les catégories du reportage, du paysage, du portrait et de la mode. Les œuvres distinguées intègrent ensuite les collections du département des estampes et de la photographie.

Sanjyot Telang, série Fashion Misfits
Sanjyot Telang, série Fashion Misfits

De la communauté japonaise des yakuzas aux combattants du Donbass, des enfants d’un foyer suisse à des jeunes atteints de trisomie 21, on soulignera la variété des esthétiques et des sujets traités tout en notant la récurrence d’un thème, celui des migrations. Les cartels de l’exposition, où s’expriment non seulement les artistes distingués mais aussi des membres des jurys et différents acteurs du milieu de la photographie, éclairent de manière très appréciable la quinzaine de clichés présentés par chaque lauréat.

Jean-Michel André, série Borders
Jean-Michel André, série Borders

Somme toute, voici une très agréable occasion de découvrir de nouveaux talents.

« Bourse du talent 2017 », du 15 décembre 2017 au 4 mars 2018, Bibliothèque nationale de France, quai François-Mauriac, 75013 Paris, du mardi au samedi de 10h à 19h, dimanche de 13h à 19h, entrée libre ; du 7 juin au 30 juillet 2018, Maison de la photographie à Lille, 28 rue Pierre Legrand, 59800 Lille, consulter le site pour les modalités de visite.

Couverture du catalogue "Fragilités"

Catalogue de l’exposition : Fragilités, préface et introductions de Didier de Faÿs et Héloïse Conésa, Paris, Éditions Delpire, 2017.

Émergente ou reconnue, l’Afrique au cœur de Paris

Nù Barreto, Immersion, submersion (2017)
Nù Barreto, Immersion, submersion (2017)
© Nù Barreto/Courtesy LouiSimone Guirandou Gallery

Du 10 au 12 novembre, au Carreau du Temple à Paris, a eu lieu la deuxième édition d’AKAA (Also known as Africa), foire internationale d’art et de design contemporains dédiée à l’Afrique. Jeunes professionnelles d’exception, Victoria Mann, fondatrice de la foire, et Salimata Diop, directrice de la programmation culturelle, avait réuni cette année 38 galeries représentant 150 artistes de 28 pays sur le thème de la guérison : « quand l’homme et la société sont malades, l’art panse et repense le monde » était le sujet proposé.

La foire présentait des équilibres appréciables : autant d’artistes émergents que d’artistes reconnus (Romuald Hazoumé, Monica de Miranda, Dominique Zinkpè), autant de galeries européennes ou nord-américaines qu’africaines (Afrique du Sud, Angola, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Kenya, Maroc, Sénégal, Tunisie, Zimbabwe). Artistes ou galeristes, les femmes et les jeunes étaient au rendez-vous ; et la matière, qu’elle soit peinture ou sculpture, ainsi que la photographie dominaient. Le visiteur pouvait se confronter aux clichés humanistes de Patrick Willocq, aux œuvres de David Thuku qui, par ailleurs, dans le cadre d’un programme spécifique, aide de jeunes artistes kenyans à développer leur art, ou encore aux sculptures de Sokari Douglas Camp, si expressives quoique réalisées au chalumeau, sculptures à l’origine de la vocation de Victoria Mann.

Photographie de Franck Fanny
Photographie de Franck Fanny

Du point de vue du public, AKAA renouvelle la foire internationale d’art contemporain en plaçant en son centre la convivialité et la qualité des échanges. Par une pluie diluvienne de novembre, le visiteur gagnait la chaleur de l’Afrique en pénétrant dans un lieu à la fois lumineux grâce à la vaste verrière du Carreau du Temple, aux espaces parfaitement conçus et à taille humaine. Il pouvait parcourir les allées soit en vue d’acquérir une œuvre, soit comme les salles d’un musée : un audioguide était à sa disposition dont la bande-son est toujours accessible sur le site de la manifestation, une exposition faisait découvrir le design africain contemporain et un hommage au sculpteur sénégalais Ousmane Sow présentait notamment une Nouba qui se maquille (1984) inédite.

Au sous-sol également, se trouvaient une librairie de livres d’art, une boutique de vêtements Maison Château rouge – marque qui valorise l’artisanat de qualité du 18e arrondissement dans le cadre des Oiseaux migrateurs, « mouvement au service d’une Afrique entreprenante » –, un bar à jus de bissap, spécialité du Sénégal à base de fleurs d’hibiscus, un café où se rencontrer. AKAA propose en effet des ateliers, des conversations, des performances, des signatures, autant de moments d’art au cours desquels réflexions, émotions, décisions, engagements peuvent survenir, advenir, et ce dans n’importe quel domaine de la vie de chacun.

Œuvre de Yuri Zupancic
Œuvre de Yuri Zupancic

Enfin, il est réjouissant de voir la volonté et les efforts d’une jeune équipe très professionnelle ainsi aboutir : pensée jusque dans le moindre détail, AKAA figure déjà parmi les manifestations d’art contemporain incontournables et augure des perspectives prometteuses pour les artistes, les galeristes et les amateurs d’art. Comme le disait un visiteur à son épouse, accompagnés de leur deux jeunes enfants : « L’an prochain, on prévoira la journée… »

Site de la manifestation : http://akaafair.com/

Ces France de photographes (1984-2017)

Cyrille Weiner, série « La fabrique du pré » (2004-2014), Le cheval de trait de Roger des Près sur le Grand Axe (Nanterre, 2008) © Cyrille Weiner
Cyrille Weiner, série « La fabrique du pré » (2004-2014), Le cheval de trait de Roger des Près sur le Grand Axe (Nanterre, 2008) © Cyrille Weiner

La Bibliothèque nationale de France accueille jusqu’au 4 février 2018 une exposition magistrale : « Paysages français. Une aventure photographique, 1984-2017 ». En 1984, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) initie une mission photographique afin d’évaluer son action. De manière originale à l’époque, elle fait appel à des photographes en tant qu’artistes et créateurs pour travailler sur les paysages français. Par la suite, d’autres commanditaires, publics comme privés, du milieu de l’aménagement territorial comme de celui de la culture, se lancent dans l’« aventure » : le Conservatoire du littoral (1985-), l’Observatoire photographique national du paysage (1991-), la Mission photographique transmanche (1988-2005), Pôle image Haute-Normandie (2001-), Euroméditerrannée (2002-2009), France(s) territoire liquide (2011-2014), France vue d’ici (2014-2017), pour n’en citer que quelques-uns, définissent un territoire et un protocole avant de solliciter des photographes. À travers un millier de clichés de cent cinquante auteurs, déjà intéressants en tant que tels, l’exposition retrace une histoire des paysages français et une histoire de la photographie en France.

Sabine Delcour, série « Delta de la Leyre » (2006-2007) © Sabine Delcour/Mission photographique du Conservatoire du littoral
Sabine Delcour, série « Delta de la Leyre » (2006-2007) © Sabine Delcour/Mission photographique du Conservatoire du littoral

Raphaële Bertho et Héloïse Conesa, les commissaires, ont conçu un parcours chronothématique en quatre parties. « L’expérience du paysage » revient sur la mission de la DATAR qui dura quatre ans et à laquelle participèrent vingt-neuf photographes dont Raymond Depardon, Robert Doisneau, Suzanne Lafont et Sophie Ristelhueber. « Le temps du paysage » traite des années 1990, au cours desquelles est adoptée la loi sur le paysage (1993) et établie la Convention européenne du paysage (2000). Désormais considéré comme patrimoine, le paysage est l’objet d’une attention accrue : on le valorise et le documente, en témoignent les clichés de Sabine Delcour dans le delta de la Leyre, de Jean Bernard à La Réunion, d’Anne-Marie Filaire explorant le parc naturel régional du Livradois-Forêt. « Le paysage comme style » présente le passage vers une photographie accordant davantage d’importance aux aspects sociaux et économiques d’un paysage qui devient territoire, une photographie souvent plus engagée politiquement. Ainsi Baptiste Schmitt saisit-il la désertification des campagnes et Jürgen Nefzger les conséquences du développement de la consommation de masse. Enfin, se distinguant par une scénographie également très réussie, « l’être au paysage » est consacrée au projet France(s) territoire liquide dont le caractère collectif s’estompe au profit de la singularité des regards. Les œuvres dénotent alors plus encore une photographie plasticienne et confirment le dynamisme de l’art photographique, en perpétuel renouvellement. Ces quatre parties sont ponctuées par trois focus, sur les grands ensembles, les lieux du travail et les no man’s lands. Tout au long du parcours, la qualité de l’accrochage, qui prend en considération à la fois les problématiques évoquées et l’autonomie des œuvres, contribue de manière fondamentale à l’intelligibilité et à la sensibilité de l’exposition.

 

Alain Bublex, série « Plan voisin de Paris » (2004-2015), V2 Circulaire Secteur A23 (2013) © ADAGP, Paris 2017/Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris
Alain Bublex, série « Plan voisin de Paris » (2004-2015), V2 Circulaire Secteur A23 (2013)
Alain Bublex prend au pied de la lettre l’une des propositions de Le Corbusier dans le Plan voisin (1925) de faire traverser Paris par une artère de grande circulation. Il met alors en images l’une de ses conséquences possibles : le déplacement de l’activité résidentielle et économique vers le boulevard périphérique. Il propose ainsi une inversion des pôles, prenant le contre-pied la projection de l’architecte tout en la respectant fidèlement. (© ADAGP, Paris 2017/Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris)

Au cours des années évoquées, les photographes en mission travaillent l’argentique ou le numérique, le noir et blanc ou la couleur, avec un téléphone portable ou une chambre photographique, voire des techniques anciennes comme le calotype. À la fois outil d’analyse et œuvre à part entière, chaque cliché résulte de la rencontre entre deux singularités : celle d’un paysage ou d’un territoire et celle d’un regard ou d’un style. Si la diversité des photographies oblige à nuancer des oppositions souvent formulées, telles qu’entre l’esthéthique et le documentaire, l’exposition met en évidence l’émergence d’une nouvelle écriture au moyen de divers protocoles à partir des années 1980 : le reportage en vue d’inventaire laisse la place à l’expérience personnelle dans la durée ; le pittoresque et le sublime, au quotidien ; l’immutabilité, aux changements, le rapport à l’espace impliquant ici un rapport au temps, nécessairement moins géologique qu’humain.

À  quoi reconnaît-on un paysage français ? Si la France partage la nature des pays tempérés, elle hérite d’une physionomie particulière, variée, dont témoignent des sites comme le mont Blanc, la dune du Pyla ou les falaises d’Étretat, et les Français, eux, modèlent leur territoire, des champs de lavande aux panneaux routiers. Au-delà des diverses lectures possibles, de l’histoire de l’art à la sociologie en passant par l’aménagement du territoire ou la philosophie, l’exposition ouvre de stimulantes pistes de réflexion. En particulier, elle incite à définir les paysages de demain, donc des manières de vivre : conifères ou feuillus ? Haies habitées ou vastes étendues ? Pré, champ ou bitume ? Cheminées nucléaires, panneaux solaires ou hélices à tous vents ? Il revient à chacun, et à tous, de penser et d’agir.

« Paysages français. Une aventure photographique, 1984-2017 », du 24 octobre 2017 au 4 février 2018, Bibliothèque nationale de France, quai François-Mauriac, 75013 Paris, du mardi au samedi de 10h à 19h, dimanche de 13h à 19h, 11/9 €.

Autour de l’exposition à la Bibliothèque nationale de France

Conférences sur l’exposition : les jeudis 9, 16, 23 et 30 novembre, 7 et 14 décembre 2017 de 12h30 à 14h, salle 70.

Colloque « La France de face et de profil », 17-19 janvier 2018 (programme en ligne).

Visites commentée de l’exposition par des photographes exposés : les jeudis de 18h30 à 20h, renseignements et inscription au 01 53 79 49 49 ou visites@bnf.fr.

Diffusion de trois courts métrages le 28 novembre 2017 de 12h30 à 14h, petit auditorium.

Dans des galeries d’art

Thibaut Brunet, Frédéric Delangle, Marc Lathuillère, Michel le Belhomme, « France augmentée », du 27 octobre au 23 décembre 2017, galerie Binôme, 19 rue Charlemagne, 75004 Paris.

Noémie Goudal, du 26 octobre au 2 décembre 2017, galerie Les Filles du Calvaire, 17 rue des filles du Calvaire, 75003 Paris.

Thierry Cohen, Xavier Dauny, Sabine Guédamour, Jens Knigge, Olivier Mériel, Jacques Pugin, Nikolas Tantsoukes, « Paysages photographiques : réinventer le réel », du 24 octobre au 25 novembre 2017, galerie Esther Woerdehoff, 36 rue Falguière, 75015 Paris.

Aurore Bagarry, « Glaciers II : inventaire photographique des glaciers alpins », du 24 octobre au 2 décembre 2017, galerie Sit Down, 4 rue Sainte-Anastase, 75003 Paris (sur rendez-vous).

Émile Vialet et Jean-Philippe Carré-Mattéi, « France(s) Territoire Liquide, mission photographique sur le paysage français », du 9 au 30 novembre 2017, galerie Schumm-Braunstein, 9 rue de Montmorency, 75003 Paris.

Édith Roux, du 9 novembre au 16 décembre 2017, galerie DIX9, 19 rue des Filles-du-Calvaire, 75003 Paris.

À la Cité de l’architecture et du patrimoine, 7 avenue Albert-de-Mun, 75116 Paris : tables rondes sur le thème du paysage les 15 novembre à 19h (« Paysages de l’inhospitalité ») et 13 décembre à 18h30 (« Photographie et projet de paysage »).

Au Centre des Récollets, 150-154 rue du Faubourg-Saint-Martin, 75010 Paris : journée d’études le 18 novembre (« Quel avenir pour la commande publique de photographie en France ? »).

Une biennale pour les photographes du monde arabe

La deuxième Biennale des photographes du monde arabe contemporain se déploie jusqu’au 12 novembre dans les quatrième et cinquième arrondissements de Paris. En s’associant, l’Institut du monde arabe, la Maison européenne de la photographie, la Cité internationale des arts, les galeries Binôme, Clémentine de la Féronnière, Photo12 et Thierry Marlat, la mairie du quatrième arrondissement démontrent que les porteurs de projets culturels peuvent non seulement être divers et variés, mais également collaborer. Cette idée est d’ailleurs à l’origine du nom de la galerie Binôme, Valérie Cazin travaillant avec des conservateurs de musée, des commissaires indépendants, des historiens de l’art, afin d’enrichir et de renouveler son approche de la photographie et ainsi ses propositions.

Dania à 9 ans, camp de réfugiés de Bourj El Barajneh, Beyrouth, Liban, 2011
Rania Matar, Dania à 9 ans, camp de réfugiés de Bourj El Barajneh, Beyrouth, Liban, 2011.

L’objectif de cette Biennale tient en peu de mots, tant il est clair et fort : livrer le regard d’artistes de toute nationalité sur le monde arabe contemporain pour, ajoute-je, en présenter les profonds changements. À l’heure où la plupart des images sur cette aire culturelle proviennent des actualités, il s’agit non de journalisme, mais d’art, donc d’une autre temporalité et d’une autre sensibilité. Majoritairement arabes, les photographes invités offrent une vision de l’intérieur, et des vues nécessairement subjectives de leur pays, de leur quartier, de leur société. En 2015, l’approche du monde arabe s’était voulue généraliste. Cette année, deux scènes sont privilégiées : la Tunisie à l’Institut du monde arabe, grâce à la commissaire Olfa Feki, et l’Algérie à la Cité internationale des arts, avec Bruno Boudjelal. Si elle ne possède pas la dimension commerciale d’une foire, et donc n’en partage pas certains enjeux, une biennale a entre autres pour vocation, du moins je l’espère, de faire connaître des talents émergents, en l’occurrence étrangers.

Mohamed – série Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, 2016
Douraïd Souissi, Mohamed – série Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, 2016.

D’une vue d’ensemble on retient la diversité des écritures visuelles et la récurrence de deux thèmes : les migrations et les rapports à la sexualité, en d’autres termes des bouleversements auxquels sont confrontées ces sociétés nord-africaines. Dans le détail, à l’Institut du monde arabe, nombreux sont les visiteurs à s’arrêter devant les portraits réalisés par Douraïd Souissi. Est également apprécié, à la mairie du quatrième arrondissement, le projet du Français Michel Slomka sur le peuple Yézidi : « Je m’intéresse, écrit-il, aux séquelles psychologiques des personnes qui ont survécu au massacre et qui ont réussi à sortir du califat autoproclamé de l’État islamique. Ce travail interroge les capacités des survivants – et au-delà de la communauté tout entière – à faire face à l’extrême violence qui a fait voler en éclat leurs repères, à se reconstruire dans cet état de fragilité où l’avenir semble aboli par la puissance du traumatisme. »

Michel Slomka, série Sinjar, naissance des fantômes (Irak, 2016)
Des petites filles forment une ronde à l’extérieur du camp de Shari’a. Les paroles de leur chanson disent : « Regarde, un oiseau noir sur nos terres. Il est noir, si noir ! L’heure est venue de prendre ton épée, ton pistolet. Boum ! »La vie des Yézidis de Sinjar s’est arrêtée il y a presque deux ans. Depuis, ils vivent une vie suspendue dans les camps de réfugiés, attendant des nouvelles de leurs proches disparus. Leur seul espoir est la fin rapide de la guerre et la défaite totale de Daech. (Michel Slomka)

À la Cité internationale des arts, l’exposition « Ikbal/Arrivées », accueillie successivement à Alger, Paris et Marseille, rassemble plus de quatre cents clichés d’artistes algériens, âgés, pour la plupart, entre vingt et trente ans. Hakim Rezaoui, en photographiant la nature, aborde l’absence de sollicitations et l’introspection, « A way of life » du nom de la série, tandis qu’Abdelhamid Rahiche saisit la vie quotidienne dans l’ensemble Climat de France conçu par l’architecte français Fernand Pouillon entre 1955 et 1957, « utopie urbaine […] devenue ghetto surpeuplé et […] théâtre d’un véritable malaise social », selon les mots de Bérengère Chamboissier. Youcef Krache s’immerge dans le spectacle d’un combat de mouton, et Fethi Sahraoui, avec son seul Smartphone, dans les matchs de football, échappatoires pour les adolescents bien qu’il leur soit interdit d’y assister. Les quatre carrousels de Karim Tidafi, qui représentent des fenêtres de bus, en disent long sur la vie quotidienne à Alger. Enfin, Nassim Rouchiche introduit dans l’Aéro-Habitat, cité de béton où des migrants venus du Cameroun effectuent des travaux d’entretien en échange de leur hébergement et en l’attente d’un avenir meilleur, ailleurs. Entre un passé définitivement quitté et un rêve dont ils ne savent s’il se réalisera, ils apparaissent, sans retouches ni artifices, tels des fantômes. Le résultat, saisissant, révèle combien Nassim Rouchiche fait preuve de considération à leur égard et de sincérité.

Nassim Rouchiche, série Ça va waka
Nassim Rouchiche, Série Ça va waka.

La promenade d’un lieu à l’autre de ce monde arabe contemporain en renouvelle les images, en abolit les dits clichés. De par l’ouverture vers l’autre et l’ailleurs qu’elle constitue, en raison de la variété des approches et des démarches artistiques, cette biennale peut susciter l’intérêt autant des amateurs d’art que toute personne avide d’explorer des cultures et des sociétés. Si cette récente manifestation, dont Gabriel Bauret assure le commissariat d’ensemble avec succès, touchera encore cette année difficilement au-delà des arrondissements parisiens, elle contribue déjà de manière considérable à la promotion et à la circulation des artistes et de leurs œuvres.

Adresses des lieux d’exposition :

Cité internationale des arts, 18 rue de l’Hôtel de Ville (entrée libre) ; Galerie Binôme, 19 rue Charlemagne (entrée libre) ; Galerie Clémentine de la Feronnière, 51 rue Saint-Louis-en-l’île (entrée libre) ; Galerie Photo12, 14 rue des Jardins Saint-Paul (entrée libre) ; Galerie Thierry Marlat, 2 rue de Jarente (entrée libre) ; Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, place Mohammed V (10-5 €, billet couplé avec la MEP 13-8 €) ; Mairie du 4e arrondissement, 2 place Baudoyer (entrée libre) ; Maison européenne de la photographie, 5-7 rue de Fourcy (9-5 €, billet couplé avec l’IMA 13-8 €).

Week-end portes ouvertes à l’Institut du monde arabe les 30 septembre et 1er octobre (entrée libre).

Autour de la Biennale :

21 septembre à 18h30, Institut du monde arabe, salle du haut conseil : table ronde sur le thème « Être femme photographe dans le monde arabe », avec les photographes Scarlett Coten et Mouna Karray, l’architecte et commissaire d’exposition Olfa Feki et la muséographe Laura Scemama.

24 septembre à 16h, Galerie Binôme : table ronde avec les artistes Mustapha Azeroual et Sara Naim dans le cadre de la manifestation « Un dimanche à la galerie », en présence de la co-commissaire Laura Scemama

28 septembre à 19h : visite commentée de l’exposition « Sinjar, naissance des fantômes », en présence du photographe Michel Slomka

12 octobre à 19h : rencontre et débat sur « Comment témoigner de la résilience par l’image » avec Michel Slomka et Alexandre Liebert, réalisateur d’un film présenté dans le cadre de l’exposition « Sinjar, naissance des fantômes »

Publications :

Catalogue de la deuxième biennale des photographes du monde arabe contemporain, Paris, IMA/Silvana éditoriale, 2017.

« Ikbal/Arrivées » : pour une nouvelle photographie algérienne, catalogue de l’exposition présentée à la Cité internationale des arts, Paris, AARC/Institut français d’Algérie, 2017.

 

Couverture du livre de Michel Slomka

Michel Slomka, Sinjar, naissance des fantômes, Le-Gau-du-roi, Charlotte sometimes, 2017.

 

 

 

Couverture du livre de Marco Barbon

Marco Barbon, The Interzone, Tanger 2013-2017, Paris, Éditions Clémentine de la Féronnière, 2017.

Composer (avec) l’attente

Salah Chouli, "L'Attente"
Salah Chouli, « L’Attente »

Moscou, une chaleur écrasante. Une jeune femme s’est réfugiée dans la fraîcheur du métro pour attendre. Qui ? Le photographe ne le sait pas encore. Il attend lui aussi. Mais autre chose. Il attend l’instant peu probable où cette jeune femme apparaîtra seule dans le cadre de son objectif. Le temps est long, pour elle comme pour lui. Il devient même infini quand on aime, un jeune homme ou l’instant à saisir. Au bout d’une heure, l’amant arrive, la jeune femme se lève, elle reçoit un bouquet de fleurs, échange un baiser, tandis que le photographe s’en retourne, heureux de son cliché.

Né en 1967 en Algérie, Salah Chouli est arrivé cinq ans plus tard en France, pays qui reste son port d’attache. Quand il n’enseigne pas l’anglais, il part avec ses quatre enfants, chacun un appareil photographique à la main. Professeur ou père de famille, il transmet.

« Je suis venu à la photographie par la littérature. Enfant, les livres me donnaient à rêver, me faisaient voyager à travers leurs représentations du monde. J’ai toujours pensé que les écrivains étaient de fins observateurs de la réalité. Leurs descriptions de lieux lointains, de scènes ordinaires ou plus insolites, offraient à mon imaginaire de gosse de banlieue un monde plus vaste que celui dans lequel j’évoluais. […] Plus tard, j’ai découvert que la photographie avait cette même force de transport, cette même force évocatrice et révélatrice. […] Voilà que l’écrivain et le photographe faisaient naître en moi cette envie, ce désir d’observer à mon tour, de voyager à mon tour et enfin de photographier à mon tour… »

Les rencontres humaines importent aussi beaucoup à Salah Chouli, qu’elles aient lieu pendant ses voyages ou à son retour lorsqu’il expose ses photographies. Un jour, un homme a regardé, observé, peut-être contemplé L’Attente du métro moscovite, des heures durant. Puis il s’en est allé, pour revenir le lendemain matin. Il s’est alors présenté et a tendu à Salah Chouli la partition qu’il avait composée au cours de la nuit : Wartestück, sur L’Attente de S. Chouli, par Hector Cornilleau.

Hector Cornilleau, Wartestück, sur "L'Attente" de S. Chouli
Hector Cornilleau, Wartestück, sur « L’Attente » de S. Chouli

Littérature, photographie, musique, parce que les arts vibrent en présence de l’essentiel, sont-ils ainsi capables de le saisir et de le transmettre.

Salah Chouli, « Errances… », du 7 au 25 juin 2017, galerie Hayasaki, village Saint-Paul, 12-14 rue des Jardins Saint-Paul, 75004 Paris, 01 42 71 10 20, kayokohayasaki@gmail.com, entrée libre.

« Nous, les Européens, avons construit le rêve américain… »

Stéphane Duroy, Distress (Bradford, 1981)
Stéphane Duroy, Distress (Bradford, 1981)

De 1977 à 2002, le photographe Stéphane Duroy a parcouru le Royaume-Uni, saisissant l’existence, la détresse des pauvres d’une société clivée. Les rues des quartiers ouvriers, les échoppes, les visages si marquants car si marqués donnent à réfléchir sur les inégalités sociales sans stigmatiser. Le livre Distress, paru en 2011, résulte de cette « vaste enquête ».

Stéphane Duroy, L’Europe du silence (Douaumont, 1997)
Stéphane Duroy, L’Europe du silence (Douaumont, 1997)

En 1979, Stéphane Duroy débute un travail de trente ans qui s’intitule L’Europe du silence et aboutit à un livre éponyme publié en 2000. Douaumont, Berlin, Auschwitz, le photographe part sur les traces de l’Europe du 20e siècle, à la recherche de son identité et de sa mémoire traumatiques. Faire émerger ce passé constitue pour lui un moyen de lutter contre les manipulations et les dictatures en puissance, celles-là même qui « épuisent l’idée de l’humain ». Le silence dont il est question peut alors autant être celui des morts que celui imposé par les régimes autoritaires.

Stéphane Duroy, Unknown (Billings, Montana, 2003)
Stéphane Duroy, Unknown (Billings, Montana, 2003)

Enfin, à partir de 1984, Stéphane Duroy se rend régulièrement aux États-Unis où des millions d’Européens ont autrefois trouvé refuge. À cette pénétration toujours plus à l’ouest correspond une réflexion sur les sociétés que sépare l’Atlantique. « Nous, les Européens, avons construit le rêve américain, cette illusion monumentale à laquelle chacun de nous fait semblant de croire. » Le photographe fait-il preuve d’ambivalence ou de discernement ? L’oubli volontaire qui accompagne la fuite en avant, l’esprit pionnier, l’horizon des possibles lui apparaissent comme des ressorts de la société états-unienne, qui à la fois la déploient et la sapent. En témoigne son ouvrage Unknown, paru en 2007.

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Le Royaume-Uni, l’Europe, les États-Unis, les trois parties du travail de Stéphane Duroy sont actuellement présentées au rez-de-chaussée du BAL, à Paris. L’exposition « Again and again » serait une rétrospective si elle s’arrêtait là. Or, au sous-sol, est mise en scène une installation inédite réalisée en 2015-2016, qui montre combien son œuvre est parvenue à maturité. Souhaitant renouveler son approche artistique, le photographe s’est emparé de vingt-neuf exemplaires d’Unknown pour les recomposer, chaque fois différemment. Ces découpages, collages, insertions prolongent son incursion dans les passés et présents de l’Europe et des États-Unis, dans ce qui en constitue la nature, l’essence même. Le résultat, l’installation avant tout mais aussi la scénographie, déroute tant il est convaincant.

À l’évidence, Stéphane Duroy œuvre sur le long terme, ce qui confère une profondeur certaine à son travail. En outre, il ne propose pas une photographie documentaire. « Je me crée un monde et ce monde déclenche en moi un désir d’images » : la vie intérieure de l’artiste sollicite le monde extérieur et non l’inverse. Enfin, chaque série donne lieu à un livre, Distress, L’Europe du silence et Unknown, qui en engendre parfois d’autres, voire se mue en un leporello, en une installation. Pour lors, on retiendra surtout une réflexion artistique aiguë sur des sociétés humaines.

Stéphane Duroy, « Again and again », du 6 janvier au 9 avril 2017, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, 6-4 €.

Stéphane Duroy, « Again and again », du 5 janvier au 8 avril 2017, LEICA, 105-109, rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris, 01 77 72 20 70, entrée libre.

Stéphane Duroy, Unknown : tentative d’épuisement d’un livre, Paris, Le BAL/Filigranes éditions, 2017.

Les temps de Naoya

Naoya Hatakeyama, Le pont de l'espoir (2014)
Naoya Hatakeyama, Le pont de l’espoir (2014)

Pourquoi se permettre, pourquoi spontanément appeler un photographe de renom par son prénom ? Naoya Hatakeyama est accessible et sans prétentions. Surtout, son visage un brin facétieux ne laisse rien paraître du traumatisme qu’il a vécu il y a cinq ans, c’est-à-dire hier. Le tsunami qui frappa le Japon le 11 mars 2011 emporta quatre cents kilomètres de côte habitée, provoqua vingt mille morts, quatre cent mille sans-logement, et toucha la centrale Dai-Ichi de Fukushima. Les substances radioactives répandues ne perdront leur nocivité, semble-t-il, que dans un millier d’années. Mille ans. Pour Naoya, le tsunami, mars 2011, renvoie à un voyage d’une semaine en moto, de Tokyo, où il réside, à Rikuzentakata, sa ville natale, située à cent quatre-vingts kilomètres de la centrale nucléaire.

La seule solution est d’aller moi-même jusqu’à un endroit où je pourrai voir ce qui se passe. Mais le déplacement, c’est du temps. Il m’en faudra pour atteindre ce lieu. Sans doute plusieurs jours. Mais dans quelques jours, je devrais voir. Et je devrais comprendre. Ce qui est arrivé à ma ville, ma maison, ma famille, je devrais enfin tout comprendre. Mais pendant ces quelques jours, jusqu’à ce que je parvienne sur place, je reste sans rien voir. Je dois avancer sans rien savoir.

Pendant une semaine, Naoya est heurté entre bonnes et mauvaises nouvelles, vraies ou fausses, concernant ses proches, sa mère, ses sœurs. Qui croire ? Que croire ? Il est confronté aux problèmes d’approvisionnement, en essence notamment, aux destructions des routes, des ponts, il connaît cependant entraide et solidarité. Sans cesse, est-il contraint de décider, seul, entre se ménager et poursuivre son avenir dans un Japon enneigé, à travers ces paysages qui lui rappellent Pluie de mousson accumulées, si rapide le fleuve Mogami du poète Matsuo Bashô. Alors, tout au long de sa route, il photographie comme d’autres écriraient ou dessineraient, pour conjurer le présent. Une mère crue rescapée, en fait décédée. Son récit, ces « images hébétées » selon l’expression de l’écrivain Éric Reinhardt, ont été réunis dans un premier livre intitulé Kesengawa, du nom de la rivière Kesen qui parcourt son pays natal. Publié à l’été 2012 au Japon, une version française est parue un an plus tard.

Naoya Hatakeyama, Kensenchô-Atagoyama (2013)
Naoya Hatakeyama, Kesenchô-Atagoyama (2013)

En 2015, Naoya Hatakeyama retourne à Rikuzentakata, également titre d’un second livre qui sera suivi d’autres. Les clichés réalisés en état de choc ont laissé place à des photographies dont la dimension artistique apparaît à mesure, sans doute, que Naoya se répare. Désormais, il tente de saisir la disparition, l’évolution des paysages de son enfance. Dans les deux livres, les légendes disent l’essentiel : un lieu et, surtout, une date. Le 15 juin 2011 à Takatachô-Ôishioki, déjà, la vie quotidienne reprend : une personne court parmi d’innombrables carcasses de voiture. Le 11 mai 2013 à Kesenchô-Kanzaki, le ruban anthracite, vierge, de la route nouvellement créée se confond avec les étendues d’eau étale et de ciel gris-bleu. Le 24 novembre 2013 à Takatachô-Magarimatsu, paraissent un talus de gravier ou de gravats, une montagne naturelle et un remblai de construction, sous ce qui a l’allure d’une aurore boréale.

Cependant, d’un livre à l’autre, de la nécessité d’affronter un traumatisme en photographiant de manière compulsive au besoin de créer, de l’expression argentique d’un choc à celle d’une vie intérieure, le passage est lent. Il correspond au temps de la résilience. Il oblige celui qui veut apprécier les clichés de Naoya Hatakeyama à les observer subtilement, d’autant que les préférences du photographe, elles, sont inchangées : même appareil, même pellicule, même présence de la ligne d’horizon, du rapport entre le ciel et la terre, de la lumière de biais. À l’évidence, les clichés de Naoya Hatakeyama interrogent ainsi le temps, ou les temps, et l’art.

« Les aiguilles des montres ne plaquaient-elles pas simplement leur froide mesure sur cette réalité particulière, incomparable à quoi que ce soit ? » Le photographe a vécu avec effroi la suspension du temps, puis, de nouveau, ses effets sur le paysage. « Depuis une hauteur, si je regarde la rivière, la plaine d’où tout bâtiment a disparu, les montagnes, je suis bien obligé de penser un temps vertigineux, qui dépasse le temps de l’histoire humaine : le temps de l’histoire de la nature, qui se compte en milliers voire en dizaines de milliers d’années. »

Naoya Hatakeyama livre aussi ses pensées et, par là même, donne à réfléchir sur la photographie. Photographie témoignage, documentaire, journalistique, plasticienne, qu’a-t-il accompli ? Comment d’autres photographes s’étant également rendus sur place en mars 2011 ont-ils appréhendé la réalité qui s’est si soudainement et si brutalement imposée au monde et que Naoya Hatakeyama rappelle avec son expérience, ses idées et ses mots ?

Croire que la radioactivité existe, en avoir peur et la fuir en se sauvant de l’endroit où l’on se trouve, sont des décisions qui reposent uniquement sur des informations verbales et intersubjectives : s’il n’y a personne pour donner des informations et inciter à agir, les gens, sans rien savoir, restent sur place et meurent, nous dit-on. Face au nucléaire, l’humain doit renoncer à ses propres sens et se plier à l’argutie de quelqu’un d’autre qui soutient « qu’existe une réalité insaisissable ». Chacun est alors contraint à la faiblesse de la dépendance, ou plutôt même acculé à la résignation impuissante. Je me dis que la nécessité de se soumettre à cette humiliation, avant même l’effet des radiations, entraîne chez l’homme une blessure de sa dignité susceptible d’anéantir l’humanité.

À l’annonce du tsunami, raconte Naoya Hatakeyama, des photographes se sont empressés d’atteindre les lieux, de saisir le spectaculaire et le choquant, dans une attitude de complaisance ou d’extase. Ils considéraient la portée esthétique de leur travail, à la différence de lui : « Ce que je dis peut paraître irresponsable, mais tenter de comprendre [m]es photographies dans le contexte de l’art moderne, c’est-à-dire en évaluer l’intérêt “en tant qu’images photographiques” n’a plus aucune importance pour moi. » À cet égard, il ose une comparaison entre le photographe et l’embaumeur, métier auquel il est accordé de l’importance au Japon. L’embaumement permet de garder l’image d’une personne vivante en mémoire. Dans le contexte d’une catastrophe, donner une dimension esthétique à une photographie revient peut-être au même, quelle que soit l’appréciation morale que l’on peut porter sur cette action. Ainsi Naoya Hatakeyama semble-t-il juger moins le cliché et la manière dont il est réalisé que les motivations et les intentions de son auteur, parfois artiste, journaliste ou encore victime avant d’être photographe.

Depuis mars 2011, certaines personnes, sourdes à tout discours réfléchi, éprouvent le besoin de parler, leurs mots vides de sens ayant pour fonction non négligeable de sortir autrui de sa torpeur ou d’« entre-tenir » une relation avec lui. D’autres que ces propos insupportent, tel Naoya Hatakeyama, se taisent, en lutte avec la complexité. De même, certaines personnes veulent tout oublier, tandis que d’autres, tel le photographe, souhaitent garder en mémoire le passé, pensant que nul futur ne peut advenir sans ce dernier. Naoya Hatakeyama suit désormais l’évolution de Kesengawa alors que déjà se posait, dans cette région du Japon, le problème de la désertification des campagnes et des petites agglomérations, insuffisamment attractives pour les jeunes. Afin de contribuer à y remédier, Yohei Hatakeyama, réalisateur d’un film documentaire sur le photographe intitulé Esquisser le futur, a ainsi racheté le Toyogeki Movie, un cinéma des années vingt épargné par le tsunami. Un partenariat avec un cinéma du Quartier latin à Paris verra peut-être le jour.

Dans ces espoirs, un vécu demeure toutefois…

Depuis le grand séisme de l’est du Japon, tous les humains dans ce monde m’apparaissent comme des « survivants ». Entre rescapés, on s’encourage réciproquement, à « regarder devant soi », on se donne la main pour avancer ensemble, et cette chaleur est bien sûr plus importante que tout, mais « regarder devant soi » n’est pas une chose facile pour moi.

Couverture du livre "Kesengawa" de Naoya Hatakeyama

 

Naoya Hatakeyama, Kesengawa, La Madeleine, Éditions Light Motiv, 2013, 138 p.

 

 

Couverture du livre "Rikuzen" de Naoya Hatakeyama

 

Naoya Hatakeyama, Rikuzentakata, La Madeleine, Éditions Light Motiv, 2016, 128 p.

 

Yohei Hatakeyama, Esquisser le futur, Japon, 2016 (présentation du film ici).

Des mains pour l’humanité

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Sur les murs de l’escalier qui mène à l’installation Tribu/s du monde sont reproduites des citations d’Anne de Vandière. Elles introduisent le visiteur dans ses pensées et, déjà, dans son travail photographique. Au cœur de celui-ci se situe la main, cette extrémité qui crée, sert ou encore transmet. Après s’être intéressée aux mains de personnalités puis d’artisans du luxe, Anne de Vandière est partie à la rencontre de celles d’ethnies habitant les confins du monde et ayant en commun le respect de leur environnement naturel. Du Sénégal en 2009 à la Laponie en 2015, elle a réalisé cinq cents portraits, jamais volés, comme en témoignent ses carnets de voyage. Constitués d’une couverture en cuir et d’épaisses feuilles de papier, ils recueillent, par double page, le portrait, l’empreinte de la main et diverses objets (plumes, coquillages, végétaux) de chaque personne photographiée.

Carnet de voyage en Laponie d’Anne de Vandière (2015)
Carnet de voyage en Laponie d’Anne de Vandière (2015)

L’installation Tribu/s du monde se compose de trois dispositifs : deux conteneurs, métaphores de l’enfermement des ethnies, sont reliés par un sas dans lequel sont diffusés des films documentaires de cinq à six minutes. L’intérieur du conteneur noir est couvert par soixante-cinq triptyques : un portrait photographique accompagné des mentions des nom et activité, un cliché des mains, un témoignage oral retranscrit. L’intérieur du conteneur blanc, lui, est fait de tirages rétro-éclairés de différentes dimensions, le visage d’une nonne népalaise attirant le regard vers le plafond. Une bande sonore diffuse des bruits, chants ou musiques enregistrés in situ. L’expérience proposée vaut autant pour ses composantes, chaque photographie, chaque film, chaque séquence sonore, que pour sa globalité, pour cette immersion dans les ailleurs qui forment l’humanité.

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Au moins deux approches de l’installation sont possibles, qui correspondent à l’intention d’Anne de Vandière. L’une consiste à y entendre une alerte : déplacements forcés et pillages des ressources naturelles aboutiront à la disparition de ces peuples. Pourtant, comme l’écrit l’ethnologue Jean-Patrick Razon, « à l’heure où s’éveille la conscience que notre planète est en danger, ils apparaissent clairement porteurs d’avenir, tant par leurs modèles de développement durable que par les valeurs qui soudent encore leurs sociétés ». L’autre approche, qui oublie les explications et privilégie l’expérience artistique, est d’y voir un tableau vivant, vivifiant, de la diversité et donc de la richesse des cultures. Tribu/s du monde constitue, selon Anne de Vandière, « une tentative de réponse à ce qui n’est pas nous, une tolérance, une envie d’apprendre et de comprendre l’autre ». Dernier élément et non des moindres, son installation photographique ouvre de nouvelles pistes à l’art contemporain.

Anne de Vandière, « Tribu/s du monde », du 12 octobre 2016 au 2 janvier 2017, de 10h à 18h sauf le mardi, Musée de l’homme, 17, place du Trocadéro, 75016 Paris, 01 44 05 72 72, entrée libre.

Anne de Vandière, Tribu/s du monde (Paris, 2016)

 

Anne de Vandière, « Tribu/s du monde » (photographies), du 5 décembre 2016 au 25 février 2017, du lundi au samedi de 9h30 à 19h, Agence Terres d’aventure, 30 rue Saint-Augustin, 75002, Paris, entrée libre.

 

Couverture de Tribu/s du monde

Livres : Anne de Vandière, H/AND série 1, Paris, Paris Musées, 2004 ; id., Baccarat : « mains je vous aime », Paris, 2006 ; id., H/AND série 2, Paris, Nicolas Chaudun, 2008 ; id., Tribu/s du monde, Paris, Éditions Intervalles, 2016.

Avec « Scandalous », la gare de l’Est se tourne plus que jamais vers l’Extrême-Orient

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Parallèlement à l’exposition « Provoke, entre contestation et performance : la photographie au Japon 1960-1975 », le BAL présente, en partenariat avec SNCF Gares et connexions, une installation inédite de Daido Moriyama, figure majeure de la photographie japonaise.

 

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Conçue en 2016 pour le parvis de la gare de l’Est à Paris, Scandalous est une sélection de clichés de la série Accident publiée initialement dans le magazine Asahi Camera entre janvier et décembre 1969.

 

 

Inspiré par les œuvres d’Andy Warhol, Daido Moriyama s’approprie des images de faits divers, d’épidémies, de célébrités, d’accidents de voiture diffusées dans la presse, à la télévision, sur des affiches (par exemple de sécurité routière, d’où le titre Accident), les recadre et les signe, soulignant ainsi leur statut d’objet de consommation et manifestant sa rupture d’avec la photographie d’auteur.

Daido Moriyama, "Scandalous" (Paris, 2016)
Daido Moriyama, « Scandalous » (Paris, 2016)

Voilà de quoi arrêter voyageurs, habitants et passants…

Daido Moriyama, « Scandalous », du 19 septembre au 20 novembre 2016, parvis de la gare de l’est à Paris.

Le photographe est l’auteur de plus de deux cents livres, dont le catalogue de l’exposition : Daido Moriyama, Scandalous, Tokyo, Akio Nagasawa Publishing, 2016.

« Provoke, entre contestation et performance : la photographie au Japon 1960-1975 », du 14 septembre au 11 décembre 2016, Le BAL, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris, 01 44 70 75 50, contact@le-bal.fr, 6-4 €.

« Décalage, hommage à Takuma Nakahira (1938-2005), exposition collective à laquelle participe Daido Moriyama, du 17 septembre au 23 octobre 2016, Galerie Circulations, 121 rue de Charonne, 75011 Paris, 01 40 33 62 16, contact@galerie-circulations.com, entrée libre.