S’intégrer pour photographier

Jimmy Nelson, « Bodita, Arboshash et Nirjuda », tribu des Dassanech (Éthiopie, 2011)
Jimmy Nelson, « Bodita, Arboshash et Nirjuda », tribu des Dassanech (Éthiopie, 2011)

 

Du 8 juin au 4 septembre, la galerie-librairie La Hune, au cœur du quartier de Saint-Germain-des-prés à Paris, présentait des œuvres réalisées par Jimmy Nelson dans le cadre de son exposition « Before they pass away » (« Avant qu’ils ne disparaissent »).

 

 

Jimmy Nelson, « Village de Tachung et Tsering Wangmo Tangge » (Mustang, 2011)
Jimmy Nelson, « Village de Tachung et Tsering Wangmo Tangge » (Mustang, 2011)

 

En 2010, le photographe anglais entreprenait un projet impressionnant tant par sa démarche que par son résultat : aller à la rencontre de communautés indigènes afin d’en conserver une trace visuelle et afin d’apprendre d’elles, de leur sagesse, de leurs rites et de leurs coutumes, de leur relation intime à la nature.

Jimmy Nelson, « Village de Ni Yakal, mont Yasur » (Vanuatu, 2011)
Jimmy Nelson, « Village de Ni Yakal, mont Yasur » (Vanuatu, 2011)

 

Huli Wigmen de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Karo d’Éthiopie, Himba de Namibie ont accepté d’être mis en scène dans un décor, avec coiffes et parures, revêtus de peintures, parce que Jimmy Nelson cultive notamment un talent, celui de s’intégrer, de s’adapter, de se familiariser.

 

 

Jimmy Nelson, « Yangshuo Cormorants » (China, 2005)
Jimmy Nelson, « Yangshuo Cormorants » (China, 2005)

L’exposition est terminée mais il est toujours possible de venir consulter les livres relatifs au projet. Espérons également que le photographe continuera à participer à des rencontres, car écouter cette forte personnalité parler de sa démarche est un moment si vivant qu’il en est exceptionnel.

Jimmy Nelson, « Before they pass away », du 8 juin au 4 septembre 2016, galerie-librairie La Hune, 16 rue de l’Abbaye, 75006 Paris, 01 42 01 43 55.

Jimmy Nelson, Les Dernières Ethnies. Avant qu’elles ne disparaissent, kempen, TeNeues, 2013 (disponible en plusieurs formats).

Une vie à photographier les nuages

 

Photographie de Masano Abe à l’Observatoire de la foudre

 

 

À côté de la remarquable exposition sur les arts de la vallée du Sepik en Papouasie-Nouvelle-Guinée, le musée du Quai Branly, à Paris, propose dans son « cabinet de curiosités contemporain », l’atelier Martine Aublet, de découvrir le travail artistique, scientifique et, de fait, historique du Japonais Masanao Abe (1891-1966). Celui-ci consacra sa vie à étudier les nuages qui, à cause de conditions météorologiques spécifiques, apparaissent au contact du mont Fuji et présentent une variété infinie.

 

 

L’apport scientifique de Masanao Abe tient d’abord au choix de son terrain de recherche : les nuages de montagne, d’une montagne, d’ailleurs inscrite en 2013 au patrimoine mondial culturel, et non naturel, de l’Unesco. Du fait de sa forme conique, de son altitude élevée et, surtout, de l’absence d’éléments alentour, le mont Fuji est propice à l’étude de la formation des nuages. En 1927, le scientifique fonde l’Observatoire Abe de recherche sur les nuages et les courants atmosphériques, dont la construction est achevée le 26 avril 1929. Dix ans plus tard, il publie une classification en sept types, selon les courants atmosphériques, et en seize, selon le mouvement des particules de nuage. Il établit en outre vingt-deux sous-catégories pour le nuage en capuchon (lenticulaire, à crête, en tablier, à auvent, en papillon…), et treize pour le nuage tsurushi (comtesse des vents).

Je photographie un nuage (cirrus fibratus). Je tente aujourd’hui pour la première fois la stéréoscopie. Le matin, je me promène et vais jusqu’au temple shintô de Ninooka. Les nuages du soir, qui brillent d’or, sont beaux. Le soir, je me promène. (Masanao Abe, Journal, 1er août 1926)

Le caractère novateur de son travail provient ensuite, et surtout, de sa méthodologie de recherche. Pour étudier les nuages, Masanao Abe emploie non seulement des photographies, comme ses quelques prédécesseurs, mais également des images séquentielles, panoramiques, en relief ou animées, s’inscrivant dans la tendance de l’époque au Japon à utiliser l’image comme outil scientifique. Alors que jusque-là les scientifiques tentaient de retracer la genèse des nuages à partir de leur forme, Abe cherche à expliciter celle-ci ainsi que les courants atmosphériques en analysant des données recueillies selon une méthode précise et justifiée. Ainsi émet-il l’hypothèse que le film, succession d’images qui disparaissent au profit d’un unique mouvement, permettrait d’expliquer la formation des nuages, amas visible de gouttelettes d’eau, à partir des courants atmosphériques, eux invisibles.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Depuis qu’il a assisté, âgé de sept ans, à la première projection du cinématographe à Tokyo, Masanao Abe est passionné par les appareils de prise de vues. Il ne cesse d’en importer de l’Occident et de les transformer, et contribue à l’évolution des techniques de captation. Il invente également un dispositif de projection stéréoscopique, ainsi que des instruments de mesure et d’enregistrement, comme le tropohéliomètre qui estime la durée possible d’ensoleillement et le photothéodolite qui détermine la position, l’altitude et la vitesse d’un nuage au moyen d’une triangulation.

En même temps qu’elle permet d’appréhender la formation des nuages et certaines expériences scientifiques relatives au mouvement ou aux fluides, l’exposition présente un remarquable corpus de sources : images photographiques, cinématographiques, stéréoscopiques, journal, fiches et carnets de donnés d’observation, telles la date et l’heure, la vitesse et la direction du vent, la densité, l’humidité, la pression, témoignent entre autres de l’apparence du mont Fuji pendant l’entre-deux-guerres. Elle rappelle également l’histoire des techniques d’enregistrement visuel, depuis la photographie jusqu’au film en trois dimensions, en évoquant les inventions de Thomas Edison, des frères Lumière, d’Edward Muybridge, d’Étienne-Jules Marey. Enfin, elle inscrit ces images grand format dans l’histoire de la photographie moderne de paysage. L’œuvre de Masanao Abe peut en effet être rapprochée de celles d’Alfred Stieglitz, premier à avoir photographié des nuages, et de Kôyo Okada. À cet égard, toujours le long du quai Branly, la Maison de la culture du Japon à Paris présente des œuvres du collectionneur réputé Ryûtarô Takahashi. Parmi elles, d’admirables photographies contemporaines de Naoya Hatakeyama (Slow Glass, 2001), de Maiko Haruki (Rain, 2004), de Mika Ninagawa (Plant a tree, 2011).

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le mont Fuji auquel j’aspire, j’aimerais qu’il soit à travers mon objectif à la fois une peinture, un poème, une musique, une croyance et aussi un mode de vie. Pour moi, né japonais, c’est à la fois un père qui exhorte et une mère affectueuse, qui me narrent la dignité de la nature et le bonheur de la vie humaine. (Kôyo Okada, 1940)

« Le comte des nuages : Masanao Abe face au mont Fuji », du 3 novembre 2015 au 17 janvier 2016, Musée du Quai Branly, 37 quai Branly, 75007 Paris.

« Cosmos/Intime : la collection Takahashi », du 7 octobre 2015 au 23 janvier 2016, Maison de la culture du Japon à Paris, 101 bis quai Branly, 75015 Paris, entrée libre.

Corps de pierre et de chair

Photographie du tombeau de François Ier par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis, 1949)
Pierre Jahan, Tombeau de François Ier (basilique Saint-Denis, 1949) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

Vous ne connaissez pas le Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis ? Il n’est pas trop tard pour le découvrir à l’occasion de l’exposition consacrée à Pierre Jahan (1909-2003) qui photographia notamment les gisants de la basilique située à quelques rues de là.

Le Musée occupe l’ancien couvent des Carmélites de Saint-Denis fondé au début du 17e siècle et qui, de 1770 à 1787, accueillit l’une des filles de Louis XV, Madame Louise de France, choquée par les mœurs légères de la cour. Cloître, jardin des sens, chapelle rendent la visite des plus agréables, mais le parcours des expositions temporaires parfois sinueux. Les principales collections concernent le carmel, l’archéologie médiévale, l’ancien Hôtel-Dieu de la ville fondé au début du 18e siècle et dotée d’une remarquable apothicairerie, la guerre de 1870 et la Commune de Paris. Le Musée est également connu pour son fonds Paul Éluard, natif de Saint-Denis. À ces collections permanentes dont la diversité permet de visiter le Musée à plusieurs, chacun y trouvant son compte, s’ajoutent des expositions temporaires d’art contemporain ou qui mettent en valeur les fonds du Musée.

 

Autoportrait photographique de Pierre Jahan à vélo (1944)
Pierre Jahan, Autoportrait à vélo (1944) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition « Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », organisée en collaboration avec ses descendants, la galerie Michèle Chomette et l’Institut Mémoire de l’édition contemporaine (IMEC), propose de découvrir plusieurs séries réalisées par le photographe entre 1930 et 1960, résultats de recherches personnelles ou de commandes. Une centaine de tirage d’époque, certains inédits, ont été rassemblés, provenant de collections publiques ou privées. Il s’agit de la seconde exposition muséale de l’œuvre de Pierre Jahan après celle du musée Réattu d’Arles en 2010.

Lors de notre venue, nous avons suggéré d’ajouter une présentation de l’artiste et de son œuvre, tous les visiteurs n’en étant pas familiers. Au cas où cela n’a pu être fait, voici quelques mots sur Pierre Jahan. Le photographe, afin de subvenir à ses besoins, a collaboré à de nombreuses revues pour lesquelles il a réalisé des reportages. Il a également été sollicité par des entreprises – telles que les parfums Riguet, la cristallerie Daum, Christofle, Renault, Citroën –, pour leurs campagnes publicitaires et, à cet égard, s’est révélé un excellent photographe d’objet. Ces œuvres majeures sont cependant le fruit d’une pratique libre de la photographie. Pierre Jahan a exploré des registres extrêmement variés, des prises de vue extérieures très spontanées aux montages surréalistes. S’il a croisé André Breton et Paul Éluard, notamment lors de l’exposition surréaliste de 1938, il n’en a jamais été proche. Dès 1936, il a été membre du groupe de photographes Rectangle, qui renaît après la guerre sous le nom de Groupe des xv. Pierre Jahan, qui a toujours tiré ses photographies lui-même et aimait expérimenter, n’était toutefois guère un théoricien.

Photographie de Notre-Dame par Pierre Jahan, extraite de la série "Paris chante sa nuit" (janvier 1945)
Pierre Jahan, Paris chante sa nuit (Notre-Dame, janvier 1945)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photographie de docks par Pierre Jahan, extraite de la série "La vie batelière" (mars 1938)
Pierre Jahan, La vie batelière (docks, mars 1938)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Photographie de Pierre Jahan intitulée "Le pendu" (les puces, Paris, 1946)
Pierre Jahan, Le pendu (les puces, Paris, 1943)
© Pierre Jahan/ Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

L’exposition occupe trois espaces du Musée : la salle du chapitre, la salle Paul Éluard et la tribune de Mesdames. Le premier espace offre un glissement imperceptible et admirable des corps de pierre (Les gisants de Saint-Denis, 1948, La mort et les statues, 1941-1942, ainsi que le très remarquable et avant-gardiste Dévot du Christ de la cathédrale de Perpignan, 1934, représentant une statue en bois sculpté du 14e siècle) au corps de chair (Études de nus, 1945-1949, et Plain chant, réalisé avec Cocteau en 1947). Pierre Jahan a profité d’une séance d’éclairage cinématographique pour photographier les gisants de la basilique Saint-Denis, privilégiant, comme on peut le constater, ceux réalisés en marbre, sans doute parce qu’ils reflétaient mieux la lumière. Au fond de la salle du chapitre, sont exposées des photographies de paysages urbains, d’hommes au travail et des puces de Saint-Ouen, Pierre Jahan comme les surréalistes appréciant y observer les assemblages incongrus d’objets et y chiner.

 

La salle Paul Éluard, dans laquelle est visionné un documentaire de Julie Chaux, accueille d’une part des collages et des photomontages illustrant des poésies « surréalistes » du Moyen Âge et, d’autre part, des photographies de l’exposition surréaliste qui eut lieu à la galerie des Beaux-Arts, rue du Faubourg Saint-Honoré, en janvier et février 1938. Ces dernières, inédites, s’ajoutent désormais à celles, célèbres, de Man Ray et de Denise Bellon.

Photographie de Pierre Jahan intitulée "La main aux yeux" (1948)
Pierre Jahan, La main aux yeux (1948)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette
Photogramme de Pierre Jahan extrait de la série "L'herbier surréaliste" (1945-1947)
Pierre Jahan, L’herbier surréaliste (1945-1947) © Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

 

Dans le dernier espace, la tribune de Mesdames, sont présentés, outre le Prédiscop, jeu divinatoire édité à fort peu d’exemplaires et qui témoigne là encore des intérêts communs à Pierre Jahan et aux surréalistes, des publicités, des photographies de la série Poupées (1942-1945) réalisées dans l’atelier du peintre et ami Henri Héraut, ainsi que des photogrammes de la série L’Herbier surréaliste (1947), d’autant plus « surréels » qu’ils ont été rongés par les flammes lors de l’incendie qui s’est déclaré dans l’atelier du photographe le 6 novembre 1948.

 

 

 

Cette exposition fait pénétrer dans l’univers si particulier de Pierre Jahan, artiste attachant par la qualité de son œuvre et par l’humanité, l’imagination et la liberté qui s’en dégagent. La galeriste Michèle Chomette l’évoque comme un éternel jeune homme qui s’émerveille de tout, et on la croit bien volontiers. Cette exposition donne également envie d’en savoir davantage sur sa vie et son parcours. Si les textes introductifs du catalogue gagneraient à être retravaillés et complétés lors d’une seconde édition, la biographie, la liste des expositions et des collections publiques, la bibliographie et la liste des œuvres présentées sont très bien documentées, permettant au lecteur de prolonger sa visite.

Photographie des tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d'Evreux et Philippe V le Long par Pierre Jahan (basilique Saint-Denis,1949)
Pierre Jahan, Tombeaux de Charles IV le Bel, Jeanne d’Evreux et Philippe V le Long (basilique Saint-Denis, 1949)
© Pierre Jahan/Roger Viollet. Courtesy Galerie Michèle Chomette

À cet égard, il serait regrettable de ne pas aller voir les gisants qui ont inspiré le photographe. Située à cinq minutes à pied du Musée, la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France depuis le 6e siècle, offre un condensé d’histoire, d’histoire de la sculpture et de symbolique royale. À l’instar des entrées au Panthéon et des réalisations architecturales commandées par les présidents de la Cinquième République, les gisants, par leur représentation, les matériaux utilisés, leurs emplacements au fil des siècles, délivrent en effet une belle leçon de politique.

« Pierre Jahan (1909-2003) : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie », Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, du 5 décembre 2014 au 9 mars 2015 ; samedi 24 janvier 2015 à 14h30 : visite couplée avec une promenade sur le thème de l’histoire industrielle de Saint-Denis ; dimanche 8 février 2015 à 15h30 : promenade atelier en famille « visages de pierre ».

Pierre Jahan : à l’ombre des rois, lumières et jeux de la photographie, Paris, Éditions Loco/Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, 2014, 120 p., 24 €, catalogue en français et anglais.

Basilique cathédrale de Saint-Denis, ouverte tous les jours, toute l’année, sauf les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre et pendant certains offices religieux.

Entretien avec Christophe Patissou

Christophe Patissou, vous avez acquis votre reflex en 2012, effectué votre première séance de photographies en 2013, nous sommes en 2014 : vous possédez indéniablement un don pour la photographie. Combien de temps consacrez-vous à votre passion ? Le fait d’être autodidacte constitue-t-il un frein à votre travail ? Vous arrive-t-il de prendre conseil auprès de professionnels ? En deux ans, voyez-vous déjà une évolution technique dans votre travail et, dans l’affirmative, laquelle ?

Je passe environ une à deux heures par jour, voire plus ! Ce temps se décompose entre la recherche, la lecture, la préparation et l’organisation, la prise de vue, la retouche et l’édition. Mon approche autodidacte de la photographie me permet d’évoluer à mon rythme et de ne pas être influencé. En contrepartie, les techniques s’acquièrent certainement plus difficilement et moins rapidement.

Être confronté à la critique est extrêmement formateur. Les clubs de photographie, les vidéos, les blogs, les forums sur Internet permettent d’obtenir nombre de conseils plus ou moins pertinents, qu’on garde dans le coin de sa tête au cas où la situation ou le problème évoqué se présente. En outre, j’aimerais pouvoir assister à une séance d’un photographe plus expérimenté, car c’est la manière la plus efficace pour progresser.

Aujourd’hui, ma démarche se veut à la fois plus ambitieuse et plus humble que par le passé. Plus j’avance et plus je suis conscient de mes faiblesses. Maîtriser la technique est une chose relativement aisée. Il en va tout autrement d’être capable de diffuser une idée, susciter une émotion, évoquer un souvenir plaisant, sublimer un regard. En deux ans, l’évolution est flagrante : mon style est devenu plus prononcé, moins confus, moins hésitant. Il y a encore des progrès à faire, mais je suis fier de mon travail en me disant qu’il est meilleur aujourd’hui qu’hier.

 

Pour reprendre un débat qui anime encore les photographes, retouchez-vous vos photographies ? En outre, vous arrive-t-il de les tirer et de les développer vous-même ?

N’est-ce pas un débat aussi vieux que la photographie ? Comme pour de nombreux débats, celui-là prouve le manque de culture, d’ouverture et de recul des personnes qui l’animent.

À la base, la photographie n’est qu’une fiction à deux dimensions, un subterfuge pour faire croire à la réalité. Personne n’est dupe. L’art photographique naît de cette contrainte et de ce constat. Prenez le plus beau bâtiment qui soit. Vous pourrez par exemple en apprécier la photographie, mais vous détesterez le voir sur place parce qu’il pleut, parce qu’il y a trop de gens, des travaux à proximité, une enseigne publicitaire, les bruits de la circulation, une crotte de chien, etc.

La retouche est aussi vieille que la photographie. Corriger l’exposition, régler le contraste ou la luminosité ne posent aucun problème à personne lorsque cela se fait en chambre noire. Pourquoi cela en poserait-il un en numérique ? On reste dans l’interprétation du réel. Dès le 19e siècle, on remplaçait allègrement un ciel par un autre plus joli, on ajoutait ou on soustrayait des personnages, etc. Aujourd’hui, je retire les fils électriques disgracieux, les boutons d’acné, j’efface les coups de peinture sur les arbres, je supprime une tâche ou un pli sur un fond de studio, sans aucun scrupule. En revanche, je ne touche pas aux formes, ni aux traits des modèles.

Chacun son éthique et sa limite : un ami photographe, quant à lui, se permet de retoucher la silhouette pour avoir des courbes plus gracieuses, des formes plus flatteuses, des yeux plus attirants ou un grain de peau plus fin – une pratique courante en photographie de mode. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Si cette pratique existe, c’est qu’elle répond à une demande.

À mon sens, le débat devrait se situer ailleurs. Il faudrait faire la différence entre la photographie telle qu’on la connaît depuis des décennies et le photomontage qui s’apparente à de la peinture numérique, de l’illustration issue de plusieurs photographies. C’est une discipline dont on ne peut ignorer le mérite et qui utilise tous les ingrédients artistiques : recherche, imagination, harmonie. Elle peut faire appel aux sens, à la culture et susciter l’émotion, au même titre que la photographie, la musique ou la peinture. Malheureusement, tant que les gens ne feront pas la différence entre la photographie et ce photomontage qui avive la frustration de certains photographes, le débat existera. Les catégories des concours n’y sont d’ailleurs pas étrangères.

Je confie la plupart du temps mes tirages à des professionnels, essentiellement en passant par le web. En fonction de la finalité du tirage, celui-ci est confié à telle ou telle personne, car je tiens compte du support (papier, toile, livre, plexiglas, etc.), du coût et de la qualité. J’aime notamment réaliser des livres de photographies. Les clichés argentiques, eux, sont développés par mes soins et de la manière la plus artisanale qui soit.

Photographiez-vous indifféremment en couleurs et en noir et blanc ? Le choix se fait-il selon votre inspiration ?

Une photographie possède plusieurs informations. La couleur en fait partie. Supprimer l’information de la couleur permet de concentrer l’attention du spectateur sur les autres informations : nuances, formes, expressions. Certains sujets se prêtent davantage au noir et blanc : les éléments graphiques, texturés, contrastés, etc., comme une architecture, un nu, un portrait, un paysage enneigé.

Dans la pratique, le capteur numérique saisit toutes les nuances de couleur, qu’il faut, par la suite, transformer en noir et blanc. Cela peut se faire de manière automatique, par le boîtier, ou de façon manuelle, avec un logiciel approprié. Dans tous les cas, je réalise manuellement le passage de la couleur vers le noir et blanc, afin de gérer chaque nuance de gris. En cas de doute, je compare les deux versions, et confirme ou infirme ainsi mon choix. Si le doute persiste, je fais appel à une tierce personne.

Le noir et blanc possède de nombreux avantages. Il peut « sauver » une photographie réalisée par temps gris ou maussade. En raison de son côté intemporel, il permet également de retrouver certaines ambiances d’antan. Grâce au noir et blanc, on peut en outre estomper de nombreux détails disparates afin de les rendre harmonieux.

Alors que nombre de photographes cherchent à saisir une certaine réalité, vous vous attachez à « sublimer les personnes et les choses ». Pour quelles raisons ? La réalité est-elle insuffisamment pure ou idéale pour vous ?

Lorsqu’on se regarde dans un miroir, que voit-on ? Les uns ne percevront que leur propre image, parce qu’ils ne veulent connaître que l’image qu’ils renverront aux autres durant la journée. D’autres y découvriront une histoire : les souffrances, le travail, les joies et les peines de leur vie… Une même image, pour deux réalités différentes.

C’est alors une question de point de vue.

Les photographes, et même les photographes de reportage, qui cherchent à saisir une réalité, le font-ils vraiment dans cette intention ? D’ailleurs, la réalité qu’ils captent est-elle identique à celle que vit une autre personne assistant à la même scène ?

Tout dépend donc du but recherché.

De même que la photographie ne transmet qu’une vision plate d’une réalité volumique, je souhaite exprimer une version spécifique de la réalité, parfois idéalisée, parfois incomplète, parfois embellie. C’est une finalité que j’assume.

À ce titre, si quelqu’un vous propose de tracer un portrait de votre personnalité, ne souhaiteriez-vous pas qu’on valorise en priorité vos qualités et vos points forts ? Nous aurions alors une réalité juste mais incomplète. En définitive, hormis de garder les souvenirs d’un temps révolu, quel intérêt avons-nous de prendre une photographie ? Le même qu’on trouve en lisant un roman, en allant au cinéma ou en rêvant éveillé… La photographie peut servir l’imaginaire. C’est vers cet objectif que je tends en photographie.

Par exemple, si je veux dénoncer la violence faite aux enfants, ma mise en scène accentuera le côté glauque de la situation, chaque détail sera pensé dans ce but : le cadrage, les poses, les expressions, les éclairages, les tenues, les accessoires, etc. Si je traite des enfants gâtés, je choisirai d’autres habits, un autre cadrage, etc. Il est cependant probable que je fasse appel aux mêmes modèles.

Actuellement, vous travaillez à la reconstitution de légendes françaises (la tante Arie, Allima et le pont Sarrazin, etc.). Sans dévoiler de secrets, qu’est-ce qui vous a inspiré ce thème ? D’où tirez-vous ces légendes méconnues et comment les choisissez-vous ?

La reconstitution de légendes n’est pas une finalité. Les légendes de la tante Arie et du pont Sarrazin ont été réalisées fortuitement, grâce à la proximité géographique des lieux qui y sont évoqués.

J’aime que mes photographies retracent une histoire. Certaines narrent leur histoire « sans légende ». Cependant, afin de guider le spectateur à travers une série de photographies, j’aime raconter plus ou moins implicitement l’histoire qui va avec.

L’inspiration, dans ces cas, me vient essentiellement du lieu. J’habite le Doubs, dans une région riche en curiosités naturelles et historiques. Il est facile pour moi de faire revivre ces lieux. Je suis capable d’utiliser une légende existante ou d’inventer une histoire, un conte, une ambiance pour parvenir à mes fins.

Vous dites prendre un soin particulier à la mise en scène. Est-ce la création d’une atmosphère (légendaire) qui vous intéresse ?

En effet. La technique est essentielle mais non suffisante pour obtenir une bonne photographie. Dans certains cas, la mise en scène, dans ses moindres détails, tient une part importante de la réussite du cliché. La chance, l’instinct et l’intuition du moment font la magie qui transforme une belle photographie en une photographie exceptionnelle. En fonction du temps, des moyens financiers et matériels, du hasard des rencontres, des modèles, la mise en scène sera plus ou moins réussie.

Certains projets demandent plus d’investissements que d’autres. Il m’a fallu cinq mois pour monter le projet du pont Sarrasin : trouver les modèles, une coiffeuse, une maquilleuse, une styliste, faire des compromis en matière de coûts, prévoir le temps de réalisation des robes, contacter les centres équestres, faire appel à un ou deux assistants, composer avec la météo, synchroniser tous les emplois du temps, rassembler les accessoires, repérer le lieu, réfléchir au matériel à utiliser, etc. Au contraire, le projet Haute-Voltige, en studio, n’a nécessité qu’une heure de préparation et l’achat d’une bobine de laine rouge, et pourtant, la mise en scène était suffisante.

De plus, une mise en scène soignée permet au modèle de s’approprier plus facilement son rôle. Or c’est une condition sine qua none pour obtenir le résultat désiré !

Vous avez placé certaines de vos photographies sur le site de partage Flickr. Qu’en attendez-vous ?

Flickr est la première galerie où j’expose mes photographies. Dans un salon régional, je peux espérer six cents visiteurs ; sur Flickr, j’obtiens aisément le double. L’exposition de photographies n’est pas limitée dans le temps. Le ratio entre Flickr et Facebook est de vingt pour un, tant au niveau des « like » que du nombre de visiteurs et des abonnés. Flickr est l’extension de ma carte de visite. On juge un photographe à la galerie qu’il présente, avant même son cursus universitaire ou ses récompenses.

Plus facile à mettre à jour que mon site, plus communautaire également, grâce à Flickr, je peux juger de la popularité d’une photographie par rapport à une autre, en analysant les statistiques qui y sont associées.

Flickr présente évidemment des avantages et des inconvénients en comparaison avec d’autres plateformes, telles que 500px, plus qualitative, et Facebook, plus populaire : stockage quasiment illimité, visibilité, qualité des photographies et de leur information. En revanche, on peut facilement se retrouver noyé sous une quantité importante de photographies d’inégale qualité. Utilisé à bon escient, Flickr devient en outre une source d’inspiration non négligeable.

Christophe Patissou, je vous remercier pour cet entretien.

Le sujet, c’est vous !

Photographie de la devanture de l'Atelier de la photo

 

Au cœur du Marais, et bientôt dans plusieurs villes en France et à l’étranger, Greg Machet nous accueille avec sympathie… pour nous sublimer. Dans un monde où les critiques négatives sont plus fréquentes que les éloges ou les remerciements, les photographes qui manient l’art du portrait se révèlent de précieux compagnons.

 

 

 

 

Portrait photographique d'une fillette réalisé par Greg Machet

Pour s’en rendre compte, il suffit de pousser la porte de l’Atelier de la photo, de se refaire une beauté et, après avoir fait connaissance avec Greg Machet, d’entamer une séance de photographie. À l’issue de celle-ci, libre à chacun de choisir ou non l’un des trois portraits noir et blanc qu’il a sélectionnés et de le faire tirer dans l’un ou l’autre format proposé. De cette expérience du studio que Greg Machet s’attache à rendre accessible au plus grand nombre, on ressort avec une conviction évidente : regardé et photographié avec bienveillance, chacun devient plus beau.

 

 

 

Portrait réalisé par Thibault de Puyfontaine sur plaque de verre

 

 

Invité par Little Big Galerie à l’approche des fêtes de fin d’année, Thibault de Puyfontaine, quant à lui, remet au goût du jour un ancien procédé photographique : le collodion humide, également appelé ambrotype, sur plaque de verre. De quoi découvrir une autre facette de sa personnalité…

 

 

L’Atelier de la photo, 5 rue des Ecouffres, 75004 Paris, du mardi au dimanche, de 11h à 19h, sans rendez-vous, 09 81 25 73 58, latelierdelaphoto@gmail.com. Portraits de 20 cm x 30 cm (45 €) à 50 cm x 60 cm (85 €), autres prestations photographiques sur devis.

Little Big Galerie, 45 rue Lepic, 75018 Paris, 01 42 52 29 81 25, 29 et 30 novembre 10h-20h, sur inscription à littlebiggalerie@beall.fr, prévoir 20 à 30 minutes par séance, 13 cm x 18 cm (120 €).

Photographier l’habitat

Voici un projet comme on aimerait en découvrir plus souvent : au centre, la photographe Hortense Soichet, à ses côtés, un éditeur, un commissaire d’exposition, un administrateur de résidence d’artistes, réunis pour valoriser une photographie inhabituelle de l’architecture.

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Hortense Soichet s’intéresse depuis plusieurs années à la relation que chacun entretient avec son habitat. Elle écoute et enregistre des récits, elle photographie. Sans doute afin d’éviter une certaine redondance entre le son et l’image, les occupants des logements photographiés sont absents de ses clichés. L’œil peut ainsi se concentrer sur ces intérieurs et leur environnement immédiat (jardin, garage, etc.). Hortense Soichet non seulement tient là une idée, mais possède également les talents, de photographe comme d’anthropologue, pour la réaliser.

 

 

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Hortense Soichet conçoit ses projets par territoire. Qu’il s’agisse de zones urbaines ou périurbaines, de zones rurales, celles-ci ont en commun d’être en cours de mutation. Son « terrain » un fois choisi, elle rencontre les acteurs locaux qui la mettent en contact avec les habitants. Son travail révèle la diversité des foyers au sein d’un même territoire et d’un territoire à l’autre, et ce au-delà des oppositions entre logement choisi et attribué, maison individuelle et appartement, espace vaste et exigu. En proposant des récits singuliers et une image originale de ces domiciles, elle remet en cause bien des idées reçues, ce qui est fort louable.

 

Photographie d'Hortense Soichet
© Hortense Soichet

Les éditions Créaphis la suivent dans son projet. Après Intérieurs : logements à la Goutte d’or (2011), ont été publiés Aux Fenassiers (2012), consacré à la ville de Colomiers, et Ensembles : habiter un logement social en France (Montreuil, Colomiers, Beauvais, Carcassonne) (2014). Le travail de la photographe a également retenu l’attention d’Audé Mathé, commissaire de l’exposition « Espaces partagés : photographies d’Hortense Soichet » qui se tient du 5 novembre au 8 décembre 2014 à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris. Comme en témoigne la rubrique « actualités » de son site Internet, la photographe expose et intervient régulièrement dans différentes villes françaises. Elle fait également étape à La Métive, lieu international de résidence de création artistique situé dans la Creuse, où, loin des rumeurs du monde, lui sont offertes les conditions nécessaires à la poursuite d’un travail qui est aussi une œuvre.

« Espaces partagés : photographies d’Hortense Soichet », du 5 novembre au 8 décembre 2014, Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, entrée libre. Autour de l’exposition : jeudi 13 novembre à 19h, visite de l’exposition avec la photographe ; jeudi 11 décembre à 18h30, à la bibliothèque de la Cité, conversation autour du livre Ensembles, avec Hortense Soichet et Jean-Michel Léger, sociologue de l’habitat.

Dépêche : Transcaucase 2014

Photographie du Caucase de Frédéric Chaubin
© Frédéric Chaubin

Nous souhaitons vous informer d’une manifestation intitulée « Transcaucase 2014 », qui se déroule ces jours-ci, en plusieurs volets, . Il s’agit de partir à la découverte du Caucase, cette région à cheval sur l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Russie et la Turquie, de plusieurs manières.

Vendredi 14 novembre à 19h30 : concert du quatuor à cordes Arpeggione qui interprétera des œuvres de Piotr Tchaïkovsky, Sergei Aslamazian, Dmitri Chostakovitch et Sulkhan Tsintsadze.

Lundi 17 novembre à 18h : projection du film Le Murmure des ruines (2013) de Liliane de Kermadec, suivi d’un débat en présence de la réalisatrice.

Du 3 au 28 novembre 2014 : exposition de photographies de Frédéric Chaubin.

Il faut remercier la Fondation Calouste Gulbenkian, l’Institut national des langues et des civilisations orientales (Inalco) et l’Observatoire des États post-soviétiques sans lesquels ce programme vraiment prometteur n’aurait pu voir le jour.

Très beau voyage !

Auditorium de l’Inalco, pôle des langues et civilisations, 65 rue des Grands Moulins, 75013 Paris, entrée libre. Pour en savoir plus : http://www.inalco.fr/actualite/transcaucases-2014