« J’aimerais contempler avec toi… »

« Ce tableau paraît très calme et il est très subtile, au sens commun du terme mais aussi au sens propre : il montre l’arrière de la toile, il montre l’envers de la peau, il montre à notre regard étonné ce qui se passe à l’intérieur quand cet homme très tendre touche cette femme très attentive, et il montre par un geste infime que cette femme aime être touchée, et il montre qu’elle le lui dit, en effleurant à peine sa main. »

Prix Goncourt 2011 pour son premier roman L’Art français de la guerre, Alexis Jenni a récemment écrit un livre à nul autre pareil. Devant son incapacité à exprimer le toucher de la peau aimée, il a décidé d’invoquer la peinture pour l’y aider. Une trentaine d’œuvres aussi différentes que le Ravissement de saint Paul de Nicolas Poussin et le Portrait de George Dyer à bicyclette de Francis Bacon lui permettent ainsi d’appréhender l’indicible.

« Toi, d’un trait », « La peau n’a pas de fin », « Vêtu de crépitements » : au fil de la lecture, toucher de l’aimée et toucher dans et de la peinture se dissocient pour finalement mieux se retrouver. Qu’il soit ou non voulu, l’effet est réussi. De façon plus ou moins subreptice, glisse-t-on du drap de la toile au drap du lit, du corps comme métaphore du tableau, ou inversement, tandis que texte typographié et autocitations manuscrites conversent, en une grande cohérence, avec les reproductions des tableaux et de certains de leurs détails.

Sans manières ni ostentation, Alexis Jenni livre son rapport aux œuvres, ses souvenirs, ses préférences, ses incompréhensions, de même qu’il décrit des moments de vie quotidienne partagés avec l’aimée. Sans mépris ni pédagogie, il fait voir, il apprend, dans les deux sens du verbe, soit à autrui et à lui-même. Pourquoi s’interdire de clamer son ignorance ? Pourquoi laisser à d’autres, considérés comme plus experts, le soin d’exercer un esprit critique ? Ces pages révèlent un auteur affranchi, sensible, humble. En témoignent les citations de Catherine Millet, Jean-Philippe Toussaint et Denis Diderot placées en exergue.

Dans l’attente de toi, dans l’attente, peut-être, de pouvoir écrire ce toucher qui te ferait exister, est une belle et originale idée. Il ne faut s’attendre à rien, il faut accepter de se laisser perdre. Telle une promenade de l’errance, la lecture respire, chemine, elle accorde le temps nécessaire au ressentir. D’ailleurs, les numéros des pages ont été habilement camouflés, comme si l’on eût voulu cette lecture infinie. Dans l’attente de toi est un livre que l’on aimerait offrir et se voir offrir, sans occasion particulière. Pour exprimer, simplement, pensée, proximité, gratitude envers chacun, le familier comme l’inconnu.

Couverture "Dans l'attente de toi" d'Alexis Jenni (2016)

 

Alexis Jenni, Dans l’attente de toi, Paris, L’Iconoclaste, 2016, 272 p., 22,50 €.