JR et l’histoire

La Pyramide du Louvre, conçue par l’architecte Ieoh Ming Pei en 1989, a disparu de la Cour napoléon. S’agit-il d’un scoop ? Cette structure en verre et en métal haute de trente-trois mètres est victime non des récentes inondations, mais d’une anamorphose, déformation optique due à un effet de perspective. Jusqu’au 27 juin 2016, le street artiste JR, inspiré par les œuvres contemporaines de Felice Varini, et peut-être par celles de Georges Rousse, se joue de l’histoire : celle du Louvre, celle d’une pyramide qui fit couler tant d’encre, celle, aussi, du rapport que le public entretient avec l’art.

« Dans le cas de la Pyramide du Louvre, le collage s’inscrit donc dans mon projet Unframed que je mène depuis 2009. J’utilise des images d’archives que je décontextualise, recadre, pour leur donner une nouvelle vie en fonction des contextes [1]. »

Parmi les autres œuvres de ce projet, figurent une vingtaine de collages réalisés à Ellis Island en 2014. Située à l’embouchure de l’Hudson dans l’État de New York, cette île accueillit le principal centre d’immigration des États-Unis. Entre 1892 et 1954, plus d’une douzaine de millions d’immigrés, principalement européens, y furent inspectés, et environ 2 % d’entre eux refoulés en raison de leur passé criminel, de leur état de santé ou simplement de leur incapacité supposée à trouver du travail. En 1990, a ouvert un musée retraçant cette histoire, faite d’histoires, que JR raconte à sa façon, dans ceux des bâtiments non encore réhabilités. De l’individuel au collectif, la montée en généralité, en universalité, passe par l’humain. Aussi l’œuvre de JR donne-t-elle à penser : un musée européen de l’immigration sera-t-il un jour inauguré sur une île grecque ou en Italie ?

Affiche du film "Ellis" de JR (2015)
Affiche du film « Ellis » de JR (2015)

« Mon arrière-grand-mère est venue du Portugal. Elle a acheté cette maison. Cette maison a vu défiler ses enfants, ses petits enfants et ses arrière-petits-enfants. La famille y vit encore. Nous avons des origines, un berceau. Ce berceau ne peut pas être rongé par les termites et jeté », déclare une habitante de la favela Morro da Providênciade à Rio de Janeiro. En 2008, JR y avait collé d’immenses photographies de femmes, avant d’aider à la création d’un espace culturel qui permette aux habitants des favelas de se réapproprier leur culture, leur histoire, et de les transmettre. Il poursuivit ce projet au Sierra Leone, au Liberia, au Kenya, au Cambodge et en Inde. S’y retrouvent les principales caractéristiques de son art : le noir et blanc qui distingue ses photographies de la plupart des images présentes dans l’espace public ; un attachement à la diversité et au multiculturalisme ; un « processus de création fondé sur le partage, les rencontres, le participatif, l’indépendance [2] » ; une volonté d’expliquer sa démarche lors d’entretiens et de conférences ainsi que par des livres et des films.

Librement accessible sur le web, Ellis, tourné en 2015 avec Robert de Niro, se passe de commentaires tant il est réussi. Women are Heroes, sélectionné par la Semaine de la critique à Cannes en 2010, partage la philosophie humaniste de documentaires tels que Human de Yann Arthus-Bertrand et Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, tous deux également sortis en 2015. Ainsi JR met-il à la portée de chacun un art exigeant qui a pour sujet des gens ordinaires. C’est un talent.

[1] Entretien avec Hugo Vitrani, avril 2016.

[2] Ibid.

Art liberté

Depuis le 9 novembre 1989, le mur de Berlin qui avait séparé Berlin a perdu sa fonction. Avec la disparition du Mur ont disparu les parties peintes souvent de façon artistique. Le Mur ne nous manquera point, mais l’Art du Mur. Il est donc important et surtout enrichissant de conserver cette peinture pour les générations à venir, qui pourraient être tentées d’oublier cette époque. Il faut se souvenir du Mur, comme le symbole pétrifié de l’échec politique. Il faut s’en souvenir aussi parce que les gens se sont habitués à son existence et l’ont intégré dans leur vie de tous les jours en le transformant en une œuvre d’art. L’art contre béton. L’art a gagné ! (Walter Momper, maire de Berlin (1988-1990)[1])

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Pour marquer le vingt-cinquième anniversaire de la chute du mur de Berlin, Sylvestre Verger a conçu une exposition à la gare de l’Est à Paris, gare d’où partent la plupart des trains à destination de l’Allemagne et où transitent cent trente mille personnes chaque jour. « Art liberté : du mur de Berlin au Street Art » se veut un hommage aux artistes de toute nationalité ayant peint sur le Mur avant sa chute et, au-delà, à la liberté d’expression. Elle se tient dans trois lieux distincts : le parvis, le hall d’Alsace et la rue du même nom.

Le voyageur est accueilli par trois Trabant, voiture emblématique de la République démocratique allemande, réinterprétées par Christophe-Emmanuel Bouchet, Kiddy Citny et Thierry Noir. Autour d’elles sont présentées trente créations réalisées sur des fragments du Mur par des street artistes.

Jef Aérosol, Sitting Kid, septembre 2014 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
Jef Aérosol, Sitting Kid, septembre 2014  © JA/HB

 

Jef Aérosol a représenté l’un de ses « garçon assis » que l’on retrouve un peu partout dans le monde, accompagné d’une flèche rouge, sa signature.

 

 

Jean Faucheur, Sans titre, juin 2014 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
Jean Faucheur, Sans titre, juin 2014 © JF/HB

 

« Oublions la couleur, naviguons dans le flou, empêchons-nous de mieux voir… Ce regard absent… Le mien peut-être ? » (Jean Faucheur)

 

 

 

C215, Bons baisers de Russie, juin 2014 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
C215, Bons baisers de Russie, juin 2014© C215/HB

 

 

« Baiser libéré… Volé à l’histoire, quand le noir et le blanc s’impriment sur le vélin d’un fragment d’espoir. » (C215)

 

 

L7m, Paix, amour : le colibri blanc !, mars 2015 (acrylique sur béton, 100x120 cm)
L7m, Paix, amour : le colibri blanc !, mars 2015
© L7m/HB

 

 

Les oiseaux que peint l’artiste L7m, d’origine brésilienne, évoquent la déforestation amazonienne tout en étant porteur d’un message d’espoir. Le colibri blanc représenté sur le fragment du Mur est ainsi une métaphore de la paix et de l’amour.

 

 

 

 

Dans la gare sont suspendues des photographies du mur de Berlin réalisées par Heinz J. Kuzdas pendant les années quatre-vingts, et deux films présentent l’un l’histoire du mur de Berlin, l’autre les œuvres réalisées sur celui-ci avant sa chute.

Enfin, rue d’Alsace, Christophe-Emmanuel Bouchet, Kiddy Citny, L7m et Thierry Noir ont crée au début du mois d’avril 2015, au cours d’une performance, une fresque de quarante-sept mètres de long qui, par ses couleurs vives, égaie ce que les villes ont souvent délaissé : les alentours des gares. Ce projet fait aussi renaître les Statues de la liberté que Christophe-Emmanuel Bouchet et Thierry Noir avaient peintes sur le mur le Berlin, à Checkpoint Charlie, le 4 juillet 1986, année du centième anniversaire de la Statue de la liberté à New York, et qui avaient été recouvertes quelques mois plus tard par une œuvre de Keith Haring, elle-même voilée dès le lendemain.

Le double enjeu de l’exposition « Art liberté : du mur de Berlin au Street Art » est ainsi de faire découvrir les artistes du mur de Berlin en introduisant des œuvres dans la vie quotidienne des voyageurs et des riverains. Bel enjeu, beau défi !

« Art liberté : du mur de Berlin au Street Art », du 15 avril au 8 juillet 2015, Gare de l’Est (parvis, hall d’Alsace et rue d’Alsace), entrée libre.

Catalogue de l’exposition : Art liberté : du mur de Berlin au Street Art, Paris, sVo Art, 2015, 20 €.

[1] Citation extraite du catalogue de l’exposition, Art liberté : du mur de Berlin au Street Art, Paris, sVo Art, 2015, p. 4.