« Je rêve… »

Il est des expériences artistiques dont les effets se prolongent bien après s’être absenté des œuvres. Telle est l’exposition de Tania Mouraud intitulée « Ad nauseam », à soulever le cœur, mais aussi l’espoir. À l’intérieur du Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, sont projetées, sur trois écrans, soit une quarantaine de mètres, les images de livres en train d’être détruits, à un rythme effréné, dans une usine de recyclage. Ces tapis roulants, grues, pelleteuses, bennes, qui charrient indifféremment romans, livres d’art ou de science, sont accompagnés d’une bande de sons mécaniques, industriels. Tania Mouraud n’a introduit aucune narration dans son installation, car elle souhaite que le spectateur comprenne en une fraction de seconde ce qu’y se joue. Ensuite, libre à lui de s’en retourner ou de rester et percevoir plus avant.


Comme pour les projections en trois dimensions ou à trois cent soixante degrés, la taille de l’œuvre suffit déjà à émouvoir. Le spectateur est confronté, puis immergé dans une destruction systématique, sans fin, une destruction programmée de l’être humain par l’être humain, selon Tania Mouraud. Sans émettre ni leçon ni jugement, l’artiste constate et témoigne de notre monde, elle en présente une vision, et fait ainsi prendre conscience au spectateur de l’environnement qu’il a créé et dans lequel il vit. Du propos de Tania Mouraud sur son œuvre, on retiendra davantage cette idée d’autodestruction que l’opposition entre l’être humain et la machine, notamment soulignée par des images vidées de toute âme, ou qu’une métaphore étendue tant du point de vue des auteurs des destructions (les êtres humains, les dictateurs, les producteurs ou consommateurs) que de ce qui est détruit (le vivant, l’être humain, le livre, l’histoire, la pensée).

La question est pourquoi j’ai pris les livres, au fond, comme sujet. Dans ce cas particulier, j’ai pris les livres parce qu’un livre est quelque chose qu’on touche, qu’on a dans les mains, qu’on lit tout seul, on est seul à seul, c’est une histoire presque d’amour entre le lecteur et le livre. J’ai voulu montrer qu’on détruisait ce qu’il y avait de plus intime, la personne actuelle.

Sur les murs du Musée, dans l’espace public, sont tendues deux bâches. Le passant pressé n’y verra que des rayures verticales noires et blanches, tandis que l’observateur y lira ces phrases à la typographie élaborée : « même pas peur » et « ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter ». Comme l’explique Tania Mouraud, il s’agit, pour l’une, d’un « même pas peur » de s’exprimer, d’aborder des sujets qui ne sont pas vendeurs et, pour l’autre, du silence, de la réécriture de l’histoire à l’invention d’un passé, de l’idée d’« homme nouveau », qui caractérisent nombre de dictatures. Au-delà, ces mots en noir et blanc appellent à une réflexion citoyenne et personnelle : quel monde souhaité-je contribuer à bâtir aujourd’hui et demain ?

Enfin, autre volet de l’exposition, sur plus de soixante-dix panneaux municipaux, a été reproduite la phrase de Martin Luther King « I have a dream »

… pour nous rappeler que rien n’est gagné, tout est encore à faire, un message d’espoir, un message d’injonction citoyenne…

… auquel nous voulions, à tout prix, faire écho.

Tania Mouraud, « Ad nauseam », Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et dans la ville de Vitry-sur-Seine, du 20 septembre 2014 au 25 janvier 2015.

Des ateliers, visites inventées, performances et installations autour de l’œuvre de Tania Mouraud auront lieu les 6-7 décembre 2014 et du 23 au 25 janvier 2015, entrée libre.

Catalogue : Tania Mouraud : Ad nauseam, Vitry-sur-Seine, Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, 2014, 256 p., 25 €.