Topor, Morellet, Spoerri : un trio décapant

Vue de l’exposition « Topor, Morellet, Spoerri » (galerie Anne Barrault, 2016)
Vue de l’exposition « Topor, Morellet, Spoerri » (galerie Anne Barrault, 2016)

Après le Musée-Fondation Daniel-Spoerri à Hadersdorf-am-Kamp près de Vienne, la galerie Anne Barrault à Paris accueille, dans une nouvelle version, la proposition aussi audacieuse que pertinente d’Alexandre Devaux : confronter les réalisations aux styles si différents de François Morellet (1926-2016), Roland Topor (1938-1997) et Daniel Spoerri (1930-). Comme dans bien d’autres situations et bien d’autres approches telle la comparaison, pour qu’une conversation s’instaure toutefois entre les œuvres, celles-ci doivent présenter non seulement des points dissemblables mais aussi des aspects analogues…

François Morellet, né à Cholet, est considéré comme l’un des acteurs majeurs de l’abstraction géométrique et comme l’un des précurseurs des arts concret et minimaliste. Roland Topor, d’origine polonaise, contribue à dessiner le paysage visuel français dans les années 1970 et 1980 principalement : illustrations pour le journal Hara-Kiri et le magazine Elle, affiches d’Amnesty International, de L’Empire de la passion (1978) de Nagisa Oshima, du Tambour (1979) de Volker Schlöndorff, long-métrage La Planète sauvage (1973), série télévisée pour enfants Téléchat (1983-). Topor qualifie volontiers ses œuvres d’abstraites car, selon lui, ce qu’elles représentent n’existe pas. Artiste suisse d’origine roumaine, Daniel Spoerri est surtout connu pour ses tableaux-pièges, collages d’objets de la vie quotidienne sur des planches en bois placées à la verticale.

Vue de l’exposition « Topor, Morellet, Spoerri » (galerie Anne Barrault, 2016)
Vue de l’exposition « Topor, Morellet, Spoerri » (galerie Anne Barrault, 2016)

Les trois artistes partagent une curiosité pour les diverses formes d’expression. François Morellet pratique la peinture, mais aussi la gravure et la sculpture. Roland Topor est présenté comme tout à la fois dessinateur, peintre, écrivain, poète, metteur en scène, chansonnier, cinéaste… Daniel Spoerri, lui, a touché à la danse, au théâtre et à la poésie, avant de se consacrer aux arts plastiques. Tous trois manient également les mots avec esprit, que ce soit dans la composition de leurs œuvres ou pour les titres et commentaires de celles-ci. Par exemple, Daniel Spoerri réalise en 1964, avec Robert Filliou, des Pièges à mots qui concrétisent des expressions idiomatiques, Roland Topor brille dans l’émission radiophonique Des papous dans la tête et François Morellet est l’auteur du cocasse Mais comment taire mes commentaires paru en 2011.

Daniel Spoerri appartient au mouvement des Nouveaux Réalistes dès sa création en 1960. Avec Horacio Garcia Rossi, Julio Le Parc, Francisco Sobrino, Joël Stein et Jean-Pierre Yvaral, François Morellet fonde en 1961 le Groupe de recherche d’art visuel (GRAV), il participe également au courant international de la Nouvelle Tendance. Roland Topor crée en 1962, avec Fernando Arrabal et Alexandro Jodorowsky, le groupe Panique, pastiche de mouvement artistique. De ces fréquentations naissent amitiés et collaborations. En effet, bien loin de l’idée de l’artiste solitaire, incompris, mélancolique ou révolté, Spoerri, Topor et Morellet travaillent à des œuvres collectives, Spoerri ayant été le premier à établir une relation avec chacun des deux autres.

Publié en 1961, le livre de dessins de Roland Topor intitulé Les Masochistes retient l’attention de Daniel Spoerri qui souhaite dès lors faire sa connaissance. Les deux artistes se rencontrent au début des années 1960 à la galerie Iris Clert, où Roland Topor est venu découvrir les œuvres de George Brecht, Yves Klein, Arman, Jean Tinguely, Pol Bury et… Daniel Spoerri. Sur l’invitation de ce dernier, Roland Topor participe en 1964 au Gag Festival à Berlin et réalise en 1966 des dessins pour l’édition anglaise de la célèbre Topographie anecdotée du hasard : le 17 octobre 1961, Daniel Spoerri a en effet levé sur du calque l’emplacement des quatre-vingts objets se trouvant sur une table de sa chambre d’hôtel, objets qu’il a décrit, commenté, relié entre eux et associé à des souvenirs de voyages, de relations amicales. « Ce livre, écrit Alexandre Devaux, édité en France en 1962 puis en Angleterre en 1966 puis en Allemagne en 1968, est à la fois un manifeste du Nouveau Réalisme, une expérience littéraire à la Perec, une autobiographie d’une génération artistique et un texte plein d’humour offrant un name dropping de tout le milieu de l’avant-garde des années 1960 [1]. »

Pour réaliser cette œuvre, Daniel Spoerri demande à des amis de concevoir des recettes de cuisine. Parmi eux figure Roland Topor.
Pour réaliser cette œuvre, Daniel Spoerri demande à des amis de concevoir des recettes de cuisine. Parmi eux figure Roland Topor.

En 1963, Daniel Spoerri crée des tableaux-pièges à partir des tables de repas consommés à la Galerie J. Il ouvre un restaurant en 1968 à Düsseldorf, dont il est le cuisinier, puis une Eat-Art Gallery, où il invite des artistes à produire des œuvres comestibles. Il expose entre autres les réalisations de Joseph Beuys, Richard Lindner, Niki de Saint-Phalle, Roland Topor. Lors d’un séjour en 1969 à Nantes au cours duquel il traduit en français un journal gastronomique élaboré antérieurement, Daniel Spoerri fréquente assidument François Morellet qui réside à une soixantaine de kilomètres, à Cholet. Deux ans plus tard, ce dernier présente à l’Eat-Art Gallery des compositions à base chewing-gums.

Affiche Eat Art Galerie, Düsseldorf, 11 juin 1971
Affiche Eat Art Galerie, Düsseldorf, 11 juin 1971
François Morellet, Mords-les, 1971, chewing-gums sur acrylique sur toile, réédition en 2011 par Karin Karrenberg
François Morellet, Mords-les, 1971, chewing-gums sur acrylique sur toile, réédition en 2011 par Karin Karrenberg

Daniel Spoerri a l’art de réunir ses proches. François Morellet et Roland Topor se retrouvent donc encore parmi eux en 1977, dans son Musée sentimental et sa Boutique aberrante situés au sein du Crocrodrome de Zig et Puce, une œuvre de Jean Tinguely présentée au Centre Pompidou. Vingt ans plus tard, à la mort de Roland Topor, Daniel Spoerri quitte Paris pour la Toscane. Il crée Il Giardino, parc de sculptures où sont représentés tous ses amis artistes. En mémoire de Roland Topor, Daniel Spoerri fait réaliser une sculpture à partir de l’un de ses dessins : La Brodeuse devient La Lectrice embrouillée, œuvre de collaboration.

Roland Topor, La Brodeuse (1979)
Roland Topor, La Brodeuse (1979)

 

Roland Topor et Daniel Spoerri, La Lectrice embrouillée (1997)
Roland Topor et Daniel Spoerri, La Lectrice embrouillée (1997)

Concevoir des œuvres collectives ou exclure toute créativité sont des manières d’évacuer l’auteur et sa subjectivité, des objectifs que partagent les artistes concrets, les tenants du Nouveau Réalisme, François Morellet et Daniel Spoerri. C’est au regardeur de combler le vide laissé. C’est au hasard d’œuvrer. Ainsi la succession des numéros de l’annuaire téléphonique dicte-t-elle certaines compositions de François Morellet et Daniel Spoerri a-t-il pu se définir comme la « petite main du hasard [2] ».

« La réalité objective ordonnée par le hasard [est] finalement le plus sûr moyen d’obtenir une image ressemblante de notre vie », écrit Roland Topor dans la préface de l’édition de la Typographie anecdotée du hasard parue en 1990. « [Des] artistes reconnaissent le chaos et savent que l’ordre n’est qu’une proposition éphémère et dérisoire, rappelle Alexandre Devaux. Ils n’ont pas peur du hasard qui peut être un danger, mais le danger de l’ordre qui se donne comme immuable est plus grand encore. L’ordre est toujours relatif, subjectif, mouvant. Il dépend du hasard [3]. » Topor, Morellet, Spoerri accordent de l’importance non seulement au hasard et à l’aléatoire, mais aussi à l’arbitraire, à la confusion et au désordre, comme potentiels créatifs autant que comme moyens de saper idées préconçues, injonctions et dogmatismes.

Les trois artistes pratiquent l’art du détournement, préfèrent le multiple au sens unique, inversent les hiérarchies de valeurs et, avec talent, manient humour, dérision et ironie. Sous-titre de l’exposition présentée à la galerie Anne Barrault, leur « volonté de distance » les conduit à poser un regard critique, à questionner et à remettre en cause leurs œuvres comme la vie. En définitive, « Topor, Morellet, Spoerri » ne seraient-ils pas à placer, dans une joyeuse inconséquence, sous le signe de l’inattendu ?

Expositions :

– « Topor, Morellet, Spoerri : la volonté de distance », une proposition d’Alexandre Devaux, du 20 octobre au 21 décembre 2016, du mardi au samedi de 11h à 19h, Galerie Anne Barrault, 51 rue des Archives, 75003 Paris, 09 51 70 02 43, entrée libre. Une autre version de cette exposition fut présentée du 19 mars au 26 juin 2016 à l’Ausstellungshaus Spoerri, Hauptplatz 23, 3493 Hadersdorf-am-Kamp, Autriche.

– « Le monde selon Topor », du 28 mars au 16 juillet 2017, Bibliothèque nationale de France.

Maison de la poésie à Paris :

Affiche de la soirée à la Maison de la poésie

– 5 décembre 2016 à 20h : « Hommage anecdotique à la Topographie anecdotée du hasard de Daniel Spoerri », avec Frédéric Forte, Alban Lefranc, Laure Limongi, Charles Robinson.

 

 

Théâtre du Rond-Point à Paris :

Affiche "Le Rond-Point fait sa fête à Topor" (Paris, 12-14 décembre 2016)

– 12 décembre 2016 à partir de 18h30 : Le Rond-Point fait sa fête à Topor, soirée inaugurale, avec entre autres Jean-Michel Ribes, Pierre Arditi, Marie Binet, Annie Grégorio, Judith Magre, François Marthouret, Daniel Pennac, Héloïse Wagner, Elsa Zylberstein.

– 13-14 décembre 2016 : Le Rond-Point fait sa fête à Topor : La Princesse angine, pièce inédite de Roland Topor

 

Quelques livres :

Daniel Spoerri, Topographie anecdotée du hasard, Paris, Othello, 2016.

Daniel Spoerri, Topographie anecdotée du hasard, Paris, Othello, 2016.

 

 

 

François Morellet, L’Esprit de suite, Lyon, Fage éditions, 2015.

François Morellet, L’Esprit de suite, Lyon, Fage éditions, 2015.

 

 

 

François Morellet, Mais comment taire mes commentaires…, Paris, ENSBA, 2011.

François Morellet, Mais comment taire mes commentaires…, Paris, ENSBA, 2011.

 

 

 

Roland Topor, Voyageur du livre, Paris, Les Cahiers dessinés, 2015, 2 volumes.

Roland Topor, Voyageur du livre, Paris, Les Cahiers dessinés, 2015, 2 volumes.

 

 

 

Roland Topor, Voyageur du livre, Paris, Les Cahiers dessinés, 2015, 2 volumes.

 

 

 

 

Roland Topor, Topor, dessinateur de presse, Paris, Les Cahiers dessinés, 2014.

Roland Topor, Topor, dessinateur de presse, Paris, Les Cahiers dessinés, 2014.

 

 

 

[1] Voir http://www.galerieannebarrault.com/roland_topor/topor_morellet_spoerri_fr.html

[2] Voir Barbara Räderscheidt, « Morellet, Topor und Spoerri : Skepsis, Anarchie und Zufall/scepticisme, anarchie et hasard », dans François Morellet, Daniel Spoerri, Roland Topor, Hadersdorf-am-Kamp, Ausstellungshaus Spoerri, 2016, p. 7.

[3] Voir http://www.galerieannebarrault.com/roland_topor/topor_morellet_spoerri_fr.html

Auteur : Hélène Bourguignon

Après avoir publié régulièrement des billets pendant quatre ans, Hélène Bourguignon a cessé son activité de blogueuse.

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