Une biennale pour les photographes du monde arabe

La deuxième Biennale des photographes du monde arabe contemporain se déploie jusqu’au 12 novembre dans les quatrième et cinquième arrondissements de Paris. En s’associant, l’Institut du monde arabe, la Maison européenne de la photographie, la Cité internationale des arts, les galeries Binôme, Clémentine de la Féronnière, Photo12 et Thierry Marlat, la mairie du quatrième arrondissement démontrent que les porteurs de projets culturels peuvent non seulement être divers et variés, mais également collaborer. Cette idée est d’ailleurs à l’origine du nom de la galerie Binôme, Valérie Cazin travaillant avec des conservateurs de musée, des commissaires indépendants, des historiens de l’art, afin d’enrichir et de renouveler son approche de la photographie et ainsi ses propositions.

Dania à 9 ans, camp de réfugiés de Bourj El Barajneh, Beyrouth, Liban, 2011
Rania Matar, Dania à 9 ans, camp de réfugiés de Bourj El Barajneh, Beyrouth, Liban, 2011.

L’objectif de cette Biennale tient en peu de mots, tant il est clair et fort : livrer le regard d’artistes de toute nationalité sur le monde arabe contemporain pour, ajoute-je, en présenter les profonds changements. À l’heure où la plupart des images sur cette aire culturelle proviennent des actualités, il s’agit non de journalisme, mais d’art, donc d’une autre temporalité et d’une autre sensibilité. Majoritairement arabes, les photographes invités offrent une vision de l’intérieur, et des vues nécessairement subjectives de leur pays, de leur quartier, de leur société. En 2015, l’approche du monde arabe s’était voulue généraliste. Cette année, deux scènes sont privilégiées : la Tunisie à l’Institut du monde arabe, grâce à la commissaire Olfa Feki, et l’Algérie à la Cité internationale des arts, avec Bruno Boudjelal. Si elle ne possède pas la dimension commerciale d’une foire, et donc n’en partage pas certains enjeux, une biennale a entre autres pour vocation, du moins je l’espère, de faire connaître des talents émergents, en l’occurrence étrangers.

Mohamed – série Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, 2016
Douraïd Souissi, Mohamed – série Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna, 2016.

D’une vue d’ensemble on retient la diversité des écritures visuelles et la récurrence de deux thèmes : les migrations et les rapports à la sexualité, en d’autres termes des bouleversements auxquels sont confrontées ces sociétés nord-africaines. Dans le détail, à l’Institut du monde arabe, nombreux sont les visiteurs à s’arrêter devant les portraits réalisés par Douraïd Souissi. Est également apprécié, à la mairie du quatrième arrondissement, le projet du Français Michel Slomka sur le peuple Yézidi : « Je m’intéresse, écrit-il, aux séquelles psychologiques des personnes qui ont survécu au massacre et qui ont réussi à sortir du califat autoproclamé de l’État islamique. Ce travail interroge les capacités des survivants – et au-delà de la communauté tout entière – à faire face à l’extrême violence qui a fait voler en éclat leurs repères, à se reconstruire dans cet état de fragilité où l’avenir semble aboli par la puissance du traumatisme. »

Michel Slomka, série Sinjar, naissance des fantômes (Irak, 2016)
Des petites filles forment une ronde à l’extérieur du camp de Shari’a. Les paroles de leur chanson disent : « Regarde, un oiseau noir sur nos terres. Il est noir, si noir ! L’heure est venue de prendre ton épée, ton pistolet. Boum ! »La vie des Yézidis de Sinjar s’est arrêtée il y a presque deux ans. Depuis, ils vivent une vie suspendue dans les camps de réfugiés, attendant des nouvelles de leurs proches disparus. Leur seul espoir est la fin rapide de la guerre et la défaite totale de Daech. (Michel Slomka)

À la Cité internationale des arts, l’exposition « Ikbal/Arrivées », accueillie successivement à Alger, Paris et Marseille, rassemble plus de quatre cents clichés d’artistes algériens, âgés, pour la plupart, entre vingt et trente ans. Hakim Rezaoui, en photographiant la nature, aborde l’absence de sollicitations et l’introspection, « A way of life » du nom de la série, tandis qu’Abdelhamid Rahiche saisit la vie quotidienne dans l’ensemble Climat de France conçu par l’architecte français Fernand Pouillon entre 1955 et 1957, « utopie urbaine […] devenue ghetto surpeuplé et […] théâtre d’un véritable malaise social », selon les mots de Bérengère Chamboissier. Youcef Krache s’immerge dans le spectacle d’un combat de mouton, et Fethi Sahraoui, avec son seul Smartphone, dans les matchs de football, échappatoires pour les adolescents bien qu’il leur soit interdit d’y assister. Les quatre carrousels de Karim Tidafi, qui représentent des fenêtres de bus, en disent long sur la vie quotidienne à Alger. Enfin, Nassim Rouchiche introduit dans l’Aéro-Habitat, cité de béton où des migrants venus du Cameroun effectuent des travaux d’entretien en échange de leur hébergement et en l’attente d’un avenir meilleur, ailleurs. Entre un passé définitivement quitté et un rêve dont ils ne savent s’il se réalisera, ils apparaissent, sans retouches ni artifices, tels des fantômes. Le résultat, saisissant, révèle combien Nassim Rouchiche fait preuve de considération à leur égard et de sincérité.

Nassim Rouchiche, série Ça va waka
Nassim Rouchiche, Série Ça va waka.

La promenade d’un lieu à l’autre de ce monde arabe contemporain en renouvelle les images, en abolit les dits clichés. De par l’ouverture vers l’autre et l’ailleurs qu’elle constitue, en raison de la variété des approches et des démarches artistiques, cette biennale peut susciter l’intérêt autant des amateurs d’art que toute personne avide d’explorer des cultures et des sociétés. Si cette récente manifestation, dont Gabriel Bauret assure le commissariat d’ensemble avec succès, touchera encore cette année difficilement au-delà des arrondissements parisiens, elle contribue déjà de manière considérable à la promotion et à la circulation des artistes et de leurs œuvres.

Adresses des lieux d’exposition :

Cité internationale des arts, 18 rue de l’Hôtel de Ville (entrée libre) ; Galerie Binôme, 19 rue Charlemagne (entrée libre) ; Galerie Clémentine de la Feronnière, 51 rue Saint-Louis-en-l’île (entrée libre) ; Galerie Photo12, 14 rue des Jardins Saint-Paul (entrée libre) ; Galerie Thierry Marlat, 2 rue de Jarente (entrée libre) ; Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard, place Mohammed V (10-5 €, billet couplé avec la MEP 13-8 €) ; Mairie du 4e arrondissement, 2 place Baudoyer (entrée libre) ; Maison européenne de la photographie, 5-7 rue de Fourcy (9-5 €, billet couplé avec l’IMA 13-8 €).

Week-end portes ouvertes à l’Institut du monde arabe les 30 septembre et 1er octobre (entrée libre).

Autour de la Biennale :

21 septembre à 18h30, Institut du monde arabe, salle du haut conseil : table ronde sur le thème « Être femme photographe dans le monde arabe », avec les photographes Scarlett Coten et Mouna Karray, l’architecte et commissaire d’exposition Olfa Feki et la muséographe Laura Scemama.

24 septembre à 16h, Galerie Binôme : table ronde avec les artistes Mustapha Azeroual et Sara Naim dans le cadre de la manifestation « Un dimanche à la galerie », en présence de la co-commissaire Laura Scemama

28 septembre à 19h : visite commentée de l’exposition « Sinjar, naissance des fantômes », en présence du photographe Michel Slomka

12 octobre à 19h : rencontre et débat sur « Comment témoigner de la résilience par l’image » avec Michel Slomka et Alexandre Liebert, réalisateur d’un film présenté dans le cadre de l’exposition « Sinjar, naissance des fantômes »

Publications :

Catalogue de la deuxième biennale des photographes du monde arabe contemporain, Paris, IMA/Silvana éditoriale, 2017.

« Ikbal/Arrivées » : pour une nouvelle photographie algérienne, catalogue de l’exposition présentée à la Cité internationale des arts, Paris, AARC/Institut français d’Algérie, 2017.

 

Couverture du livre de Michel Slomka

Michel Slomka, Sinjar, naissance des fantômes, Le-Gau-du-roi, Charlotte sometimes, 2017.

 

 

 

Couverture du livre de Marco Barbon

Marco Barbon, The Interzone, Tanger 2013-2017, Paris, Éditions Clémentine de la Féronnière, 2017.

Auteur : Hélène Bourguignon

Hélène Bourguignon travaille depuis plus de dix ans dans le secteur de l’édition universitaire. Si elle aime son métier, elle apprécie aussi de se changer les idées…

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