Une vie à photographier les nuages

Photographie du mont Fuji par Masanao Abe

 

Photographie de Masano Abe à l’Observatoire de la foudre

 

 

À côté de la remarquable exposition sur les arts de la vallée du Sepik en Papouasie-Nouvelle-Guinée, le musée du Quai Branly, à Paris, propose dans son « cabinet de curiosités contemporain », l’atelier Martine Aublet, de découvrir le travail artistique, scientifique et, de fait, historique du Japonais Masanao Abe (1891-1966). Celui-ci consacra sa vie à étudier les nuages qui, à cause de conditions météorologiques spécifiques, apparaissent au contact du mont Fuji et présentent une variété infinie.

 

 

L’apport scientifique de Masanao Abe tient d’abord au choix de son terrain de recherche : les nuages de montagne, d’une montagne, d’ailleurs inscrite en 2013 au patrimoine mondial culturel, et non naturel, de l’Unesco. Du fait de sa forme conique, de son altitude élevée et, surtout, de l’absence d’éléments alentour, le mont Fuji est propice à l’étude de la formation des nuages. En 1927, le scientifique fonde l’Observatoire Abe de recherche sur les nuages et les courants atmosphériques, dont la construction est achevée le 26 avril 1929. Dix ans plus tard, il publie une classification en sept types, selon les courants atmosphériques, et en seize, selon le mouvement des particules de nuage. Il établit en outre vingt-deux sous-catégories pour le nuage en capuchon (lenticulaire, à crête, en tablier, à auvent, en papillon…), et treize pour le nuage tsurushi (comtesse des vents).

Je photographie un nuage (cirrus fibratus). Je tente aujourd’hui pour la première fois la stéréoscopie. Le matin, je me promène et vais jusqu’au temple shintô de Ninooka. Les nuages du soir, qui brillent d’or, sont beaux. Le soir, je me promène. (Masanao Abe, Journal, 1er août 1926)

Le caractère novateur de son travail provient ensuite, et surtout, de sa méthodologie de recherche. Pour étudier les nuages, Masanao Abe emploie non seulement des photographies, comme ses quelques prédécesseurs, mais également des images séquentielles, panoramiques, en relief ou animées, s’inscrivant dans la tendance de l’époque au Japon à utiliser l’image comme outil scientifique. Alors que jusque-là les scientifiques tentaient de retracer la genèse des nuages à partir de leur forme, Abe cherche à expliciter celle-ci ainsi que les courants atmosphériques en analysant des données recueillies selon une méthode précise et justifiée. Ainsi émet-il l’hypothèse que le film, succession d’images qui disparaissent au profit d’un unique mouvement, permettrait d’expliquer la formation des nuages, amas visible de gouttelettes d’eau, à partir des courants atmosphériques, eux invisibles.

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Depuis qu’il a assisté, âgé de sept ans, à la première projection du cinématographe à Tokyo, Masanao Abe est passionné par les appareils de prise de vues. Il ne cesse d’en importer de l’Occident et de les transformer, et contribue à l’évolution des techniques de captation. Il invente également un dispositif de projection stéréoscopique, ainsi que des instruments de mesure et d’enregistrement, comme le tropohéliomètre qui estime la durée possible d’ensoleillement et le photothéodolite qui détermine la position, l’altitude et la vitesse d’un nuage au moyen d’une triangulation.

En même temps qu’elle permet d’appréhender la formation des nuages et certaines expériences scientifiques relatives au mouvement ou aux fluides, l’exposition présente un remarquable corpus de sources : images photographiques, cinématographiques, stéréoscopiques, journal, fiches et carnets de donnés d’observation, telles la date et l’heure, la vitesse et la direction du vent, la densité, l’humidité, la pression, témoignent entre autres de l’apparence du mont Fuji pendant l’entre-deux-guerres. Elle rappelle également l’histoire des techniques d’enregistrement visuel, depuis la photographie jusqu’au film en trois dimensions, en évoquant les inventions de Thomas Edison, des frères Lumière, d’Edward Muybridge, d’Étienne-Jules Marey. Enfin, elle inscrit ces images grand format dans l’histoire de la photographie moderne de paysage. L’œuvre de Masanao Abe peut en effet être rapprochée de celles d’Alfred Stieglitz, premier à avoir photographié des nuages, et de Kôyo Okada. À cet égard, toujours le long du quai Branly, la Maison de la culture du Japon à Paris présente des œuvres du collectionneur réputé Ryûtarô Takahashi. Parmi elles, d’admirables photographies contemporaines de Naoya Hatakeyama (Slow Glass, 2001), de Maiko Haruki (Rain, 2004), de Mika Ninagawa (Plant a tree, 2011).

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Le mont Fuji auquel j’aspire, j’aimerais qu’il soit à travers mon objectif à la fois une peinture, un poème, une musique, une croyance et aussi un mode de vie. Pour moi, né japonais, c’est à la fois un père qui exhorte et une mère affectueuse, qui me narrent la dignité de la nature et le bonheur de la vie humaine. (Kôyo Okada, 1940)

« Le comte des nuages : Masanao Abe face au mont Fuji », du 3 novembre 2015 au 17 janvier 2016, Musée du Quai Branly, 37 quai Branly, 75007 Paris.

« Cosmos/Intime : la collection Takahashi », du 7 octobre 2015 au 23 janvier 2016, Maison de la culture du Japon à Paris, 101 bis quai Branly, 75015 Paris, entrée libre.

Auteur : Hélène Bourguignon

Hélène Bourguignon travaille depuis plus de dix ans dans le secteur de l'édition universitaire. Si elle aime son métier, elle apprécie aussi de se changer les idées...

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